03 Le gouffre noir

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Idolenta le tira à nouveau en y mettant toute sa cruauté. Son geste le ramena brusquement à la réalité. Ils étaient maintenant devant la porte d’entrée. Ils avaient passé la grande arche de la meute sans que personne ne trouve à y redire. Quelques sourires entendus ainsi qu’un peu de pitié avaient accompagné les gestes de sa belle-mère. Comme toujours, aucun membre du clan ne prit la peine de le défendre. La peur le fit trembler de la tête aux pieds. Si seulement, il avait été capable de fuir !

— Pardon, pardon ! Maman, pardonne-moi, supplia-t-il les larmes aux yeux. Je ne le referai plus, je te le promets… Je le jure !

Mais elle ne l’écoutait pas et continuait de le mener à l’intérieur sans ralentir, usant de sa force surnaturelle pour le faire obéir. Elle finit par lui saisir violemment les cheveux puis le traîna à travers la cuisine, là où ses frères et sœurs rangeaient les couverts. Ils venaient de terminer leurs repas et s’immobilisèrent afin d’observer la scène dont ils avaient l’habitude. Haru comprit qu’Idolenta l’avait cherché pour une raison quelconque comme nettoyer la table. Elle se montrait si furieuse qu’il crut qu’elle lui arracherait le cuir chevelu. Elle ouvrit la cave d’un coup de pied et le jeta à l’intérieur. Il dévala les marches dans un roulé-boulé douloureux où il entendit l’une de ses côtes craquer.

Sa tortionnaire n’avait pas perdu de temps pour refermer la porte dans un claquement sinistre, l’abandonnant à l’obscurité.

— Tu y resteras trois jours, c’est ta punition pour avoir désobéi ! rugit-elle à travers la cloison.

Il geignit tristement. La dernière fois qu’elle l’avait fait souffrir ainsi, il s’était presque arraché les ongles sur les murs. Il avait même laissé la bête en lui remonter à la surface, au point d’en perdre le contrôle. Il savait que sa belle-mère tentait par tous les moyens de le rendre fou. Elle le détestait tellement que son unique souhait devait être de le voir disparaître.

Haru haïssait la noirceur, tant et si bien qu’il frissonnait à sa simple mention. Malgré les années, il avait l’impression que chaque seconde passée dans le noir devenait plus dure. Il tâtonna le sol doucement à la recherche de sa petite couverture. La seule qu’on lui avait octroyée. Elle n’était pas bien épaisse ni très confortable, mais c’était un peu mieux que de rester à même le sol, sur le béton glacial. Alors qu’il essayait de se positionner dessus, une pique de douleur dans les côtes le ramena à l’ordre. Il grogna et étouffa un sanglot tandis qu’on verrouillait la cave à double tour. La clé fut retirée de la serrure et il sut qu’il ne mangerait pas ce soir. Bror ne pourrait pas venir l’aider non plus, ce qui le désespéra.

Haru souffla un instant, il essaya tant bien que mal de se reprendre, mais n’y parvint pas et le plus silencieusement possible laissa ses larmes perler sur ses joues. Il leva le bras puis du bout des doigts rechercha une aspérité. Il s’arrêta quand il sentit enfin le creux. Les dents sérrées, il souleva une petite plaque en métal et extirpa une boîte à chaussure. Il l’ouvrit délicatement pour trouver le portable que Lena lui avait offert. Son seul lien avec l’extérieur c’était elle.

Il l’allumait rarement de peur qu’on le surprenne avec. Il ne possédait presque rien, Idolenta y veillait. Elle ne l’autoriserait jamais à garder un téléphone, même si ce n’était pas elle qui l’avait payé.

Il n’y avait pas de réseau, mais ce n’était pas ce dont il avait besoin, non, il ne désirait qu’une chose : contempler son visage. Lena apparut rapidement devant lui alors qu’il ouvrait le compartiment photo, la seule image qu’ils avaient fait tous les deux. Il observa un long moment chaque trait la caractérisant, partant de ses yeux céruléens rieurs, puis déviant sur le volume de ses cheveux qu’il connaissait si bien. Son examen se poursuivit jusqu’à s’arrêter sur sa propre expression. Entouré par les bras chaleureux de son amie, il souriait à l’objectif. Ensemble, ils avaient l’air heureux et c’était tout ce qui comptait. Son cœur se serra dans sa poitrine tandis qu’il se souvenait de ses mots. Elle s’en allait pour un mois et lui savait déjà qu’il ne le supporterait pas. Il eut envie de hurler sa colère contre le sort qui s’acharnait.

Lena, songea-t-il, tu me manques tellement, comment vais-je faire sans toi ?

Il finit par éteindre son appareil de peur que la batterie ne se décharge trop vite. Il voulait pouvoir à tout moment contempler son image, se souvenir de son existence, se rappeler qu’il y avait une réalité meilleure ailleurs.

Puis, malgré la douleur et la peur de rester enfermé dans cette cave à jamais, il s’endormit. Il ne s’agissait pas d’un sommeil lourd, mais plutôt agité où toutes les heures ses paupières se soulevaient à cause de ses blessures, de sa mauvaise position sur le sol ou de sa faim dévorante. Au bout du compte, il ne sut pas vraiment quand il se réveilla tout à fait.

Sa tête fiévreuse fut la première chose qu’il remarqua, ses côtes endolories furent la seconde et l’absence de lumière la troisième. L’obscurité pesante commençait à le faire suffoquer et il dut rallumer son téléphone pour avoir une idée de l’heure. Dix heures et personne ne l’avait aspergé d’eau ni ne lui avait jeté de nourriture. Son ventre grondait si fort qu’il en souffrait. Courbé en deux, il grimaça alors qu’il tentait de se redresser. L’une de ses côtes le perturbait, il sentait que cette blessure n’était pas anodine et il craignait de ne pas pouvoir contenir la bête en lui.

De sa vie, il y avait bien une chose qu’il n’avait pas eu le droit d’apprendre, en plus de tout le reste, c’était de connaître son loup et de ne faire qu’un avec. Ainsi, il ne l’avait libéré que deux fois. La première avait été à ses trois ans, un souvenir traumatisant puisque son père l’avait frappé ce jour-là et que sa belle-mère n’avait rien fait pour l’en empêcher. C’est Vodach, leur chef de meute, qui avait retenu Narro de le battre à mort. Puis il y a un an, quand Idolenta l’avait enfermé ici durant deux jours. Il avait cru mourir de terreur tandis que ni nourriture, ni même eau ne l’avait soulagé une seule fois. Le loup en lui avait alors surgi et s’était mis à hurler tout du long. Finalement, sa belle-mère l’avait libéré non sans rancune. Il avait pensé qu’on le punirait pour avoir perdu pied, il avait dû y mettre beaucoup de volonté afin de reprendre le dessus sans blesser la femme de son père, mais personne ne lui avait fait de reproches. Ce qui l’étonnait toujours. Il se demandait même s’ils avaient constaté son trouble ce jour-là.

— Maman, appela-t-il d’une voix achée.

Il se traînait en haut des marches en rampant le visage crispé de douleur.

— Maman, supplia-t-il, j’ai si faim… j’ai si faim ! Bror, Bror, BROR !

Il finit par hurler de désespoir en voyant que personne ne lui répondait.

— Je vous en prie, ne me laissez pas, ne m’abandonnez pas. Le noir, il m’étouffe, il veut me prendre, il m’étouffe ! Brooor !

— Je suis là, réagit son frère en un petit murmure. Maman a caché les clés, elle sait que je viens t’ouvrir. Attends !

Il arrêta de parler comme s’il craignait d’être surpris.

— J’ai un double, ne t’inquiète pas.

Il reprit un ton plus bas, son intonation vibrant sous la peur.

— Papa… pas parti. Je… fais exprès. Attends encore un peu, je viendr… je peux, lui assura Bror dont la voix s’entendait à peine.

Haru soupira de soulagement en saisissant que son frère ne l’abandonnait pas. Il avait trop mal pour rester là longtemps. La bête en lui se déchaînait pour sortir et il la retenait à grande peine. Il espérait simplement que Bror arriverait à le libérer avant qu’il ne lâche prise sur son loup.

Je ne sais pas ce qu’il ferait, songea-t-il. Sûrement voudrait-il tout détruire.

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