Chapitre 2

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Un mouvement sur ma gauche, un bruit de lame transperçant un corps. Pas le mien. Derrière moi, la pression de l’homme qui me retenait s’efface lorsqu’il s’effondre à mes pieds.

Tétanisée, je ne réussis pas à tourner la tête. Face à moi, le gars sourit, laissant apparaître une bouche édentée. Comment peut-on montrer autant de légèreté quand son compagnon vient de se faire sauvagement assassiner ? À mes côtés, une ombre bouge…

— Toi aussi tu veux ta part ? ricane le vieux, malsain.

Sa part ? Mon Dieu ! Suis-je un simple morceau de viande ?

Le nouveau venu ne prend pas la peine de lui répondre. Ma respiration est sifflante. Je suis perdue ! Ce n’est pas possible que cela m’arrive, à moi ! Je vais me réveiller. Seigneur, faites que je me réveille !

— Oh ! hurle l’ancien. T’es muet ?

Pour toute réaction, une épée déjà sanguinolente transperce son abdomen. La giclée de sang qui s’ensuit m’arrache un cri. L’homme tombe à genoux avant de s’écrouler sur le sol. Le nouveau venu récupère sa lame rougie et suintante. Je devrais fuir, cela me semble même être le moment idéal, seulement je suis incapable de bouger.

— Viens, gronde un timbre rauque.

La voix de l’assassin.

Mon cœur s’emballe. Mes jambes flanchent. Comme je reste figée, ses doigts agrippent mon bras et il m’entraine dans les fourrés.

Accroupis face à face, je ne peux deviner ses traits cachés sous la longue capuche de sa cape noire et le crépuscule s’assombrissant de minute en minute.

Sa main s’abat sur ma bouche, l’autre se positionne devant la sienne.

— Chut… m’intime-t-il. Ils n’étaient pas seuls.

Souhaite-t-il m’aider ou est-ce pour me faire bien pire, à compter que ce soit envisageable ? Des rires gras retentissent derrière nous sur la chaussée envahie de mauvaises herbes.

— Bouge pas, je reviens tout de suite, souffle-t-il tout bas, tu ne pars pas, hein ?

Les yeux exorbités, je me soumets. De toute façon, dans l’état de choc où je me trouve, même si je le voulais, il me serait impossible d’esquisser le moindre mouvement.

Des cris ou plutôt des rugissements. Des sons métalliques. Des hurlements. Des gémissements. Puis plus rien. Le silence. La mort…

Une lame entrant dans son fourreau. Des bruits de pas. Un survivant ! Il y a un survivant à cette boucherie. Mais qui ?

Quelqu’un se rapproche de ma planque. Je me raidis, tremblante. La nuit est tombée. Seul un petit croissant de lune dénote avec le sombre étouffant. Je me renfrogne contre le talus, espérant disparaître si je le pense très fort. Une ombre passe. Un homme chargé de mon sac à provisions me fait face.

— Où êtes-vous ?

Il me vouvoie ! Mon sauveur connaissait les manières. Un mouvement me trahit.

— Ah ! Vous êtes là. J’ai cru que vous étiez partie. Tenez, murmure-t-il, voici vos affaires.

— Merci, réussis-je à lui répondre.

Merci… Voilà un mot que je n’avais pas prononcé depuis mon arrivée dans la zone. Même lors des distributions de vêtements usagers, collectés par certaines associations du Nouveau Monde voulant se donner bonne conscience. Le merci est proscrit. Notre humanité aussi.

Sans rien ajouter, je me saisis de ce qu’il me tend et me détourne, prête à décamper. Je n’ai pas fait un pas qu’il me retient par la main. Son toucher me fait sursauter. Je n’ai plus l’habitude. C’est dérangeant, mais doux à la fois.

— Il fait nuit et l’on n’y voit quasiment rien. Je vous raccompagne ?

Qu’il me raccompagne ? Je ne crois pas, non ! Il a beau m’avoir sauvée, il n’en reste pas moins dangereux.

— Ça va aller, grogné-je avant de filer sans me retourner dans le noir.

J’ai tellement peur qu’il me suive que je presse le pas, fais des détours, brouille les pistes. Arrivée dans mon refuge, je referme les verrous de fortune et m’affaire à allumer un feu. Épuisée, je ne pense qu’à m’allonger et dormir. Ce n’est pas grave, je mangerai mieux demain.

* * *

Presque trois semaines sont passées depuis ma dernière sortie. À nouveau forcée de me rendre dans un village pour faire le plein de vivres, je m’habille encore en homme avant de regagner la bourgade la plus proche. Si j’avais le choix, je préfèrerais aller dans une autre, car la violence régnant à Lanié n’est pas qu’un mythe

Seulement, les jours ont beaucoup raccourci et je ne voudrais pas me faire prendre par la nuit comme la fois précédente. Le souvenir de ce qu’il s’est passé me vole un frisson. Mon Dieu ! Sans cet homme sorti de nulle part, je n’aurais jamais survécu ! Personne ne me serait venu en aide. La notion de prochain n’existe plus, c’est chacun pour soi !

Après trois heures de marche, en évitant scrupuleusement les routes qui me rendraient vulnérable, je pénètre enfin dans le village le plus proche. L’odeur est putride, l’atmosphère pesante. La fumée prédomine. On se croirait dans une brume éternelle.

Le froid me mord les doigts et le nez. Comme j’aimerais boire un bon cacao dans un petit bistro familial ! Il me semble presque apprécier son goût légèrement amer tant j’en ai envie. Un vent de nostalgie m’arrache une larme. C’est si dur d’avoir tout perdu. Mes enfants ont dû grandir… Pour ne pas me trouver débordée par mes émotions, je chasse leur image de ma tête. Ne pas penser. Ne plus souffrir de leur manque.

Toujours désireuse de me fondre avec les murs, je rase les vieilles pierres du bourg, emprunte les rues les plus désertes. Au détour de l’une d’elles, des bruits de lutte, de fers qui s’entrechoquent, attirent mon attention. Planquée derrière un énorme tonneau, je ne peux m’empêcher de lance un bref coup d’œil. Un jour, la curiosité me perdra…

Quatre hommes.

La respiration haletante, je me hasarde à en jeter un deuxième.

Rectification : trois hommes se battent contre un autre, seul. La classe ! Un détail me percute. Cette façon de bouger, cette longue cape noire, cette carrure imposante. Aucun doute. C’est bien lui qui m’est venu en aide lors de ma dernière sortie.

Et du coup, passer mon chemin me dérange…

Que faire ? Continuer à ignorer mes semblables ou me souvenir de qui je suis vraiment au fond de moi ? La crainte me fait hésiter. Ai-je tant changé ? Oui, c’est indéniable. En bien ? Le bilan me paraît mitigé. J’ai peut-être perdu de ma compassion, mais je me suis paradoxalement débarrassée de la peur qui me bouffait la vie. L’instinct de survie éteint l’esprit. Tel un animal, j’ai appris à me focaliser sur l’essentiel.

Ma conscience me taraude. Cet homme n’a pas hésité à me venir en aide, lui. Il ne semble pas être comme toute la faune peuplant cette fichue zone. Il a tué pour me sortir d’affaire. Et du peu que j’en vois, il est en peine aujourd’hui.

Je n’ai jamais aimé la violence. Seulement, dans ce monde que je côtoie depuis bien trop longtemps déjà, j’ai dû m’y faire, m’adapter. Pour me défendre. Pour manger. Pour rester en vie.

Avant tout, je me déleste du gibier chargeant mes bras et le cache pour ne pas me le faire dérober. En quête d’une arme de substitution, je regarde furtivement autour de moi. Traînant contre la façade de la maison à ma droite, une barre de fer semble m’attendre. Je m’en saisis aussitôt, tremblante.

Armée de mon pieu, je rase le plus discrètement possible les murs en direction de l’altercation. Les trois hommes dos à moi ne me voient pas arriver à l’instar de celui qui fut mon sauveur. Surpris, il manque se prendre un coup. Rapide comme une hyène, je fonds sur eux. Sans réfléchir, j’abats violemment la barre métallique sur la nuque d’un des brigands. Et alors qu’il s’apprêtait à frapper mon inconnu, il s’écroule sur le sol. La capuche noire lui porte le coup fatal de son épée. J’ai horreur du son du fer perforant la peau, les organes. Le dégoût me remonte à la gorge.

Mais je n’ai pas le temps de m’épancher sur mes émotions, qu’un deuxième homme, équipé d’une lame, blesse mon « ami » à l’épaule. Ami… Quel doux souvenir pour ce mot qui n’a pas sa place ici.

La panique me fait presque douter. Que vais-je devenir s’il se fait tuer et que je me retrouve seule avec ces trois fous furieux ? Que suis-je censée faire ? Je me suis mise dans une sacrée galère ! Le troisième type m’a vu et me prend désormais pour cible. Cela n’échappe pas à la cape noire qui, malgré la douleur qui semble le faire flancher, l’assène d’une rafale de coups d’épée bien moins vive que tout à l’heure. Son épaule l’affaiblit… Espérons que sa blessure ne soit pas trop sérieuse ! Heureusement, cela suffit à mettre le truand à terre. Lorsque son fer lui transperce le dos, je balance violemment ma batte métallique sur le crâne du dernier homme debout et sur le point de planter mon compagnon de fortune par-derrière.

La frappe est si forte que sa tête se projette à l’arrière dans un craquement nauséeux. Séché, le type perd connaissance. Épée en main, mon « ami » presse ses doigts sur son épaule rougie. Son regard me percute. Sombre. Puissant. Reconnaissant. Rapide, il fond sur celui que je viens d’assommer et s’assure qu’il ne respire plus. D’un hochement de tête, il me confirme que j’ai tout juste basculé dans la criminalité. Mon premier meurtre pour légitime défense.

C’est fini… Épuisé, l’inconnu se laisse glisser au sol. Sa lame percute le bitume. Le pauvre est complètement sonné. Qui sait depuis combien de temps il se battait contre eux ? Un long soupir lui échappe, tandis qu’il s’éponge le front d’un revers de manche.

— Tiens, tiens, tiens, ironise-t-il bien qu’ayant perdu de sa superbe, un regard envoûtant dans ma direction, on se connaît, il me semble ?

Sans un mot, je lâche la barre de fer sanguinolente sur le goudron envahi de végétation.

— Merci, souffle-t-il alors que je suis sur le point de partir.

Mes yeux se posent à nouveau sur lui. Je ne peux décemment pas l’abandonner comme ça. Il est blessé. Il a besoin de soin et je suis en mesure de lui en prodiguer. Seulement, est-ce que je ne risque pas de me mettre en danger si je le ramène chez moi ? Après tout, je ne le connais pas. Même s’il m’a défendue, comment puis-je être certaine qu’il ne représente pas une menace pour moi ?

— Allez, dépêchez-vous, me surprends-je à le sommer, on ne doit pas rester ici.

M’interdisant de réfléchir et réagissant sur le vif, je lui saisis le bras pour l’aider à se relever.

— Vous avez raison, approuve-t-il, le sang attire tous ces charognards.

Telles deux ombres, nous regagnons la planque où j’ai déposé le gibier. Face à ce regard ténébreux, je perds de ma bravoure. Ce type me déstabilise et j’ai horreur de ça ! À son contact, ma part d’humanité tend à ressurgir au risque de me rendre fragile. Or, la fragilité, dans la zone de non-droit, s’avère être fatale.

Je n’aime pas ce qu’il fait de moi.

La main pressée sur son épaule, sa respiration se fait rapide. Il a mal. Et au vu de la quantité de sang imprégnant sa chemise, l’entaille doit être profonde. Manquerait plus qu’elle s’infecte ! Je le détaille un instant. Il paraît fatigué. Espérons qu’il réussira à aller jusqu’à chez moi !

— Écoutez, murmuré-je, j’ai du troc à faire avant de repartir et je refuse de vous soigner en pleine rue.

— Du troc ?

— Oui.

Devant son air dubitatif, je m’explique.

— Du gibier contre des légumes.

Ben dit donc ! Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi loquace, moi !

— Vous chassez ? s’étonne-t-il.

— Bien obligée si je ne veux pas mourir de faim !

Il n’ajoute rien, son expression parle pour lui. L’heure des grandes révélations sera pour plus tard. Je crois qu’après ça nous serons quittes. Nous devons bouger. Ne jamais s’attarder quelque part au risque de se faire attaquer. Toujours être sur ses gardes.

— Bon, me pressé-je tout en soulevant mon sac pour le balancer par-dessus mon épaule, attendez-moi à l’orée du bois, à la sortie nord du village.

Surpris, son regard me ferait presque flipper…

— Vous comptez me ramener chez vous ?

Et que faire d’autre ? Nous mettre un peu plus en danger en restant ici sans bouger ? Et puis, avec quoi je le soigne ? Je n’ai rien sur moi…

— Oui… Ne discutez pas, c’est trop risqué de traîner dans le coin. Il semblerait que vous n’ayez pas que des amis, dans ce bourg.

Reconnaissant, il acquiesce sans rien ajouter. Chargé d’un baluchon que je n’avais pas encore vu, il s’éloigne de moi. Espérons que je ne m’en mordrai pas les doigts…

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