L'Inattendu

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Image de couverture de L'Inattendu

Premièrement, laissez-moi vous situer le contexte. 

Tout est une question de contexte, pas vrai ? 

Alors allons-y : bar branché en centre-ville, un vendredi soir. Le genre de bar où les cadres épuisés viennent éponger leur semaine de travail à rallonge. Ou les rêves de torture lente et douloureuse de patrons pervers narcissiques côtoient les amourettes et fantasmes d’un soir et où –parfois-, l’alliance quitte l’annulaire pour la poche interne d’un costume bien coupé.

En fond sonore, la dernière playlist à la mode. Rihanna s’extasie d’avoir trouvé l’amour dans un endroit désespéré, au grand enthousiasme de vos collègues éméchés qui scandent le refrain –plus ou moins- en rythme.  Pour votre part, vous vous êtes toujours demandé si les gens avaient conscience que « l’endroit désespéré » en question n’était ni plus ni moins qu’un probable labo de crack bourré de toxicos. Ben ouais, il suffit de voir son clip deux secondes avec les gros plans de pupilles en train de se dilater pour retirer tout le romantisme projeté et voir la vérité : elle se fait des fixs, la petite. S’il faut ça pour découvrir l’Amour, ça présage un sombre futur pour votre vie amoureuse… 

Bref, votre cynisme habituel est de sortie ce soir. Un petit rictus en coin accueille les demandes plaintives de vos collègues nanas qui vous mandatent pour aller quémander au bar de quoi hydrater tout ce petit monde. S’ensuit alors de leur part une plaidoirie féministe enflammée contre les remarques et les avances de plus en plus osées des barmans (qualifiés dans le feu du discours de « gros cons lubriques ») lorsque l’une d’entre elles a le malheur de vouloir se siffler un mojito. (« Vas-y mec ! Plus elle est bourrée, plus t’as de chances de serrer ! » avez-vous d’ailleurs cru entendre entre deux d’entre eux il y a dix minutes.) Le simple fait que vous considériez un minimum –un centième de seconde intersidérale- cette technique pour faire sortir votre vie affective du rythme plat reflète un peu votre désespoir…. 

Donc, au milieu de tout ce petit monde, il y a d’une part : 

- Vos supérieurs hiérarchiques, se prétendant collègues lorsqu’ils veulent vous faire apprécier la subtilité de leur humour délicieux, mais s’auto-proclamant Zeus au sommet de l’Olympe lorsqu’ils vous foudroient de leur divin courroux pour une approximation de votre part lors de la Visite Professorale.

- vos compagnons d’infortune (nous y reviendrons), 

- et vous. 

En tout, une grosse vingtaine de personnes constitue votre environnement social immédiat ce soir. 

Les discussions vont bon train, les mojitos et autres déclinaisons alcoolisées aidant. S’ensuivent alors les éternelles histoires de chasse et autres hauts faits d’armes de vos supérieurs. Ainsi, en deux secondes, l’assemblée est suspendue aux lèvres du doyen du service –que vous appelez Père Fouras avec vos compagnons d’infortune- racontant comment il avait sauvé la vie d’un malchanceux blessé par balle. Comment ? « Mais en comprimant l’aorte bien sûr ! J’ai tenu la position jusqu’au bloc mon garçon ! » Et, de là, Papa Fouras part d’un éclat de rire tout Professoral.  C’est maintenant moult contes similaires qui fusent de droite et de gauche : d’intubation oro-trachéale dans un contexte de coupure de courant, de massage cardiaque sur une plage en vacances à Bali… Une voix s’élève en vous : toutes ces discussions entre hommes d’un certain âge sur des tuyaux, leur circonférence et la puissance du jet n’est pas sans vous rappeler un concours de qui pisse le plus loin… Enfin, avant les problèmes de prostate. Néanmoins, formuler ceci tout de go à l’assemble ne constituerait pas l’initiative professionnelle la plus intelligente de votre carrière. En fait, soyons clairs : vous espérez juste que personne ne vous a entendu faire votre attaque de panique dans les toilettes du service quand les paramedics ont déposé le patient de trente ans en arrêt cardiaque à qui il fallait poser les cathéters pour passer la noradrénaline. Ah, ça, c’est sûr, ils montrent pas l’interne en train de suffoquer dans les WC dans Urgences ou Grey’s Anatomy ! Damn you, John Carter, damn you ! 

C’est bon pour le contexte ? 

OK. 

Et, donc, passons à Toi. 

Toi, tu n’es pas encore arrivé. Tu es encore dans ton bureau, relisant une énième fois les résultats d’une énième étude « demandée » par Le Trou du Cul. (Le surnom Père Fouras a visiblement du plomb dans l’aile) Pour l’instant, ces résultats ne sont pas grand-chose de plus que des cellules Excel remplies de 1 et de 0 mais tu ne peux t’empêcher d’espérer que sous ta plume ils deviendront un article d’une revue qui envoie du lourd, comme le New England ou le Lancet. (Colmater des aortes avec le doigt, c’est has been de toute façon.) Il faut dire que pour obtenir un poste de titulaire sénior à Fort Boyard, ça se la joue un peu à la Game of Thrones : les têtes roulent. Tu réfléchis un moment : à moins que ça soit en mode 24 heures chrono : trust no one, and America for all. La pluie froide de Janvier claque contre la vitre. Ton regard erre sur le toit du clocher de l’église de la rue d’en face, visible depuis ta fenêtre. Mettre l’hosto à côté de la Maison du Seigneur, tu te dis parfois que Dieu a un sens de l’humour un peu tordu. Tu n’en as été que trop de fois témoin, à passer des nuits blanches à essayer de détourner des moribonds de la Lumière Blanche au bout du Tunnel. Tes yeux verts retombent sur l’écran et ses chiffres binaires en furie. Au bout d’un moment, même l’excellent U2 que tu mets en fond sonore ne permet plus de t’apaiser. (« Je leur en ferai bouffer, du Beautiful Day… ») Tu saisis ta sacoche usée à la corde que tu as traîné dans différents congrès autour du monde. La porte claque. Tu entends faiblement le bruit des alarmes des moniteurs s’en donnant à cœur joie en salle. Tu souhaites bonne chance au malheureux de garde ce soir. Tu descends les escaliers de ton donjon quatre à quatre, vers la « vraie vie ». Si tu sais encore ce que c’est…

Retour au bar. 

Adossé au zinc (les barmans n’en ont visiblement pas après moi…), je guette du coin de l’œil les échanges des uns et des autres. C’est fou, vu de loin et avec juste la bonne alcoolémie, on se croirait dans les Sims ! Faut dire qu’après un malheureux concours de circonstances, je me retrouve à descendre les mojitos initialement destinés à ma co-interne. Ah ouais, aucun doute possible, le barman vicieux nourrit visiblement de sombres desseins pour ma pauvre compagne de galère…. Et là, je les remarque : tous les regards compatissants et aidants. Celui de l’infirmière qui m’a limite tenu la main et fait en sorte au final que le cathéter jugulaire finisse bien dans une veine, et pas dans la carotide… Ça aurait fait brouillon ! Celui de ma co-interne, en bien mauvaise posture, plaquée contre un mur par le fils prodigue de Père Fouras, visiblement d’humeur très libérée ce soir ! Si j’espère secrètement que personne ne m’ait entendu paniquer, je sais que, moi, je l’ai entendu, elle, sangloter. Je ne sais pas si elle m’a aperçu. Parce que, peut-être, tout au fond, je ne suis pas aussi cynique que cela, je ne dis rien et lui rends son regard. Mais c’est vrai, quoi, qu’est-ce qu’ils ont tous, dans ce service à afficher cette assurance sans faille ? A croire que la qualité médicale d’un clampin est liée de façon proportionnelle aux taux d’hormones sexuelles qu’il dégage ! En replongeant le nez dans mon verre, je me promets de leur faire bouffer leurs scripts à Benton, Ross et toute la clique. Non mais c’est vrai qu….

Mon portable vibre. Je sors difficilement la Pomme du fond de la poche de mon jean. Ton nom s’affiche. Et là, c’est un peu le concept de la vie qui se déroule avant la mort. Sauf qu’au lieu des anniversaires chez ma meilleure amie et les super maisons en brownie, je revois toute ma journée dans le service passer. Quoi ? Qu’est-ce que j’ai oublié ? La visite, la contre-visite, la visite- qui-n’en-est-pas-une-mais-quand-même, la contre-contre-visite ? Seringue de potassium ? Ampoule de curares ? Quoi ? Quoi ? Quoi ?

Je décroche, en essayant de ne pas montrer que j’ai un peu le béguin pour Toi. Ça fait un peu de temps que ça dure, faut dire que les expériences vécues en garde sont parfois un peu dures. Ça doit forcément être ça, une réaction on-ne-peut-plus-normale à un quotidien qui ne l’est pas toujours. En mode, béguin du soldat pour N+1, qui le sort de la tranchée pour le mener au front. (« ….. se faire exploser par un obus », rajoute le Cynisme, toujours tapi.) Bon, il faut dire que tes attitudes et paroles sont parfois un peu bizarres, un peu déplacées, mais c’est moi qui dois me faire des films… C’est ça, c’est forcément ça me dis-je, en chassant cette pensée comme on chasse, un peu énervé, de la main un moustique et son bourdonnement un peu insistant... (« Insistant, mais entêtant » me souffle le Cynisme qui me zyeute d’une façon bizarre qui ne me plaît pas beaucoup…)

Bref, une fois les monologues de schizophrène passés, j’entends ta voix.

« J’ai du retard, tu es où ? »

Un peu pris de court, je me demande pourquoi tu m’appelles. On est une bonne vingtaine : à choisir, composes le numéro de l’Autre en Mini-Jupe ou de Félindra Tête de Tigre, pas celui de ton interne qui passe la moitié de son temps en cataplexie ! 

Bon, la dame a toujours dit : « Quand on te pose une question, réponds, petit insolent ! »

Je m’exécute, avec style : 

- Baaaaah, au fond………..

- OK, j’arrive !


Et là, il arrive. Pas lui, lui. Enfin oui, lui aussi. 

Quoi ? Je ne suis pas clair ? 

Lui, l’Inattendu. 

On m’aurait dit quand je suis arrivé il y a un mois que ça serait toi, j’aurais explosé de rire à la figure de la personne me sortant ce non-sens, tout en questionnant sa santé mentale.

Tu entres, balaye la pièce d’un regard circulaire, ignorant superbement Père Fouras et les autres . 

Le chaos à lui tout seul.

Une fois.

Parce que c’est un non-sens : la moitié de l’amphi des bébés docteurs se met à hyperventiler quand tu apparais pour faire cours sur des principes obscurs de physiopathologie.

Deux fois.

Alors que moi, les mots me manquent dès que je dois prendre la parole en public. 

Tes yeux trouvent les miens.

L’imprévisible, l’alchimie, l’inconnu des équations à entrées multiples. 

Tu t’approches.

C’est so cliché !

Tu te rapproches.

Le quelque chose qui fait que tous les plans volent en éclats.

Le Cynisme, qui observait calmement la scène, pour une fois me surprend : ce n’est pas un rictus cette fois-ci mais bien un sourire plein de bienveillance qu’il m’adresse, tout en posant sa main sur mon épaule.

Attends, c’est dingue : on ne va pas se rejouer Meredith Grey et Dr Mamour….

Sauf que cette main n’a rien d’irréel, c’est bel et bien la Tienne. Elle s’attarde, longtemps, avant de s’égarer dans le bas de mon dos.

Ce n’est pas le chaos.

C’est le Début.

……………………………….

… Finalement, elle est pas si conne Rihanna. 


AmourContemporainhomosexualité
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1 chapitre de 8 minutes
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Table des matières

En réponse au défi

histoire MM

Un petit défi sur l'homosexualité
J'aimerai un récit racontant une histoire d'amour entre homme
Pas de genre imposé, je veut juste que ce soit émouvant, et que ça se termine bien

Commentaires & Discussions

L'InattenduChapitre13 messages | 2 ans

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