Scitis

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Axiome de la Bor'And'JA : Je, tu, il, nous, vous, ils ? Rien !

Ils n'étaient plus qu'à une cinquantaine de mètres. Ils approchaient par un dévers bienvenu, comme placé là juste pour favoriser leur projet. Ils allaient bientôt être à découvert mais courir sur la courte distance résiduelle serait un jeu d'enfant. Les autres n'auraient pas le temps de réagir. En tant que commandant, il avait gardé la transmission ouverte pour écouter la suite, inutile et fallacieuse à son sens, du contact préliminaire. Dans leur cas, il en était convaincu et l'expérience lui donnait raison, il était plus important de renverser la situation pour rétablir quelque peu l'avantage. Et leur montrer qu'ils n'étaient pas abattus, juste un peu groggy. Il fallait être naïf et ignorant pour croire qu'on pouvait réduire au silence l'armée fédéraliste parce qu'elle semblait désarmée. Il existait d'autres ressources, ils allaient s'en rendre compte. Il donna le signal de l'assaut au moment même où lui parvint l’avertissement de son sergent. Il réagit à toute allure car sous l'aspect insolent de l'alerte, il détecta l'urgence, avantage de la démocratie de leur armée. Il hurla à son tour :

— Stop !

Tout en prononçant sa phrase, il sentit que c’était trop tard. A ses côtés, il vit son second stoppé brutalement comme s’il avait rencontré un mur. Il freina violemment mais se cogna durement et se retrouva assis par terre. Un silence s’instaura pendant une dizaine de secondes bientôt fracassé par des cris sourds et des injures. Les automatismes se mirent en place.

— Etat des lieux, par la gauche.

— Ras, des bleus et des bosses à venir.

— Droite ?

— Quatre hommes à terre, tombés dans un trou en rebondissant, un blessé grave par la tête.

— Centre, une dizaine de blessés dont des fractures apparemment.

— Médical arrière, arrivez au triple galop.

A ses côtés, le lieutenant se releva complètement groggy, regardant de droite et de gauche. Son regard accrocha le sien et il put lire les reproches et une once de colère montante. Il y allait avoir une explication orageuse à venir d’autant délicate qu’il avait complètement tort sur ce coup-là. Qu’il ne pourrait pas botter en touche ou incriminer un état d’agression patent qui l’aurait absout de justifications. En une fois, il venait de gravement lésé son prestige envers ses hommes. Il avait été léger voire idiot sur cette affaire. Sur de son fait et empli de la certitude du non danger uniquement basé sur l’absence d’armes, il avait laissé ses médics en arrière. Erreur fatale d’autant que Dvergne lui avait fait part de son désaccord sur la stratégie de base et sur l’irresponsabilité de partir sans.

L’armée fédéraliste était disciplinée mais, tout autant, chacun en phase de repos était apte à demander des comptes. Sans le moindre doute, le fait allait se produire. Il risquait son poste d’autant qu’il aurait affaire à une coalition menée par son second dont l’aura grandissait au fur et à mesure que lui perdait pied. Depuis qu’il avait commandé le tir de ce fameux missile, tout se retournait contre lui. Ce qui venait de se produire n’allait rien arranger ! Une galopade le ramena à la réalité. Il semblait que toute la caravane rappliquait au galop. Il ne sentait pas d’agressivité. Il ne voyait pas d’armes et ces humanoïdes se dirigeaient droit vers les blessés arrivant avant même son équipe médicale.

Sentant une tension montée dans sa troupe, il tonna de ne rien faire et de laisser faire. Encore une action qu’il aurait mieux fait d’éviter à en juger par le regard noir du sergent Loustin qui lui faisait face. Pas besoin de paroles pour en traduire l’éloquence. Une phrase de son père s’imprima dans son cerveau remontant du fin fond de sa mémoire : « L’humilité est une qualité majeure de l’être humain, un moteur de l’existence et une voie du bien faire. » Par respect filial, il avait approuvé sans vraiment comprendre, ni estimer la faire sienne. Jusqu’à aujourd’hui !

— Sergent, il va falloir me pardonner car j'ai perdu pied complètement sur ce coup.

— Le moins que vous puissiez dire.

— Oui !

— En attendant, faites ce que vous avez à faire.

Il lui fut reconnaissant de cette phrase que tout son monde avait forcément entendue et qui signifiait, pour le moment présent et assez clairement, la reconnaissance implicite de son autorité reconduite. Sans illusion sur le caractère tout temporaire de ces mots, il dit :

— Rassemblement à moi, en mode civil.

Pour parachever l’interlude précédent et marquer le fait et une lucidité retrouvée, il lâchait du lest à la discipline stricte et ouvrait la voie à ce dialogue auquel il savait qu’il n’échapperait pas.

*

Le sergent Loustin, à tout prendre, aurait été plutôt content si ce premier contact n’avait jamais existé. La procédure idoine n’avait pas été respectée, pire sa déontologie, incontournable des Valeurs Fédéralistes, gravement bafouée. Jamais, au grand jamais, il ne faut provoquer une mixité en un temps aussi rapproché.

Il existe plusieurs formes d’invasion, depuis la pacifique (si, si…) à la purement guerrière. Le maitre mot pour toutes est « garder l'initiative ! » Elle ne doit aucunement vous échapper. Ce qui venait de se produire revenait à donner la main aux locaux. Ils ne s’en étaient pas privés, le plus naturellement du monde, pour une cause incontournable, porter secours.

Les prochaines heures verraient les Fédéralistes dans l’impuissance. Ils ne renonceraient pas mais la perte de temps serait peut-être très préjudiciable. Peu importe qu’ils aient subi une défaite cuisante, même deux avec celle-ci. Les leviers d’une balance peuvent rapidement s’inverser. Ils avaient pour eux un objectif, une notion morale et la Valeur. Le désespoir n’en faisait pas partie. Il ne mène qu’au néant et toute situation, aussi embrouillée soit-elle, mal embarquée, létale même, contient, intrinsèquement, son issue. Ne serait-ce que la mort ! Le même phénomène qu’une question qui contient toujours sa réponse menant à une nouvelle question…

Une prise de contact est un état de crise permanente, une litanie de questions, parfois fausses, souvent biaisées, pour masquer son ignorance et, au final, mener la cible vers une impasse. Face à un mur, il devient, pour quiconque, nécessaire de trouver ou créer une porte. Voilà où situer l’enjeu, mener à une porte que, eux, Fédéralistes, créaient, solutionnant automatiquement le problème.

Loustin, vétéran, aguerri, réputé pondéré, ne pouvait qu’avouer, silencieusement, être perdu. En vieux briscard, il passait outre à son incompréhension. Vaille que vaille, il s’évertuait à appliquer les procédures. Le présent contexte, de mémoire personnelle ou historique, n’avait jamais été rencontré. Rien dans le manuel n’y faisait référence. Il cherchait comme un forcené une alternative pour reprendre la main. Il visualisait sur son écran les chapitres, particulièrement ceux sur la gestion des défaites. Comment admettre un tel fait ? Alors qu’il n’y avait pas eu bataille. Pourtant des blessés, nombreux, étaient là. Invraisemblable ! Et les zhoumains les avaient prévenu en plus ! Etait-ce un piège ? Il n’en croyait rien au fond. Simplement le système de défense, dont, il faut bien le reconnaître, qu’ils avaient été mis en garde, était très au point, très en avance.

Il y avait quelque chose de diabolique dans cette suite de circonstances défavorables, cet échec. « Echec : situation qui doit toujours être identifiée comme une défaite soit personnelle, soit collective ! » Il tenait enfin un bout de fil. « Dans la défaite, le plus important est de préserver son intégrité mentale et physique. Cette préservation ne peut se faire que dans la dignité. Le meilleur moyen d'y réussir est soit de retrouver des repères, soit d'en recréer. Dans ce dernier cas, prenez le temps d'observer ce qui vous entoure. Ainsi ne vous laisserez-vous pas gagner par l'apathie et le désespoir. Il s'est vu des cas où la stricte observation de cette consigne a permis de trouver une opportunité et de retourner la situation .

*

Notes aux consultants : l’exemple le plus flagrant, la bataille de Khyustera dite guerre des 2 mondes, cité dans les écoles Fédéralistes (la séparation civile/militaire n’a pax cours dans la Fédération). Tout commence par un conflit mineur, une revendication territoriale à minima entre 2 nations mineures. De fil en aiguille, de provocations en provocations, d’ultimatum en contre ultimatum, il devient international faisant jouer les alliances et provoquant l’entrée en guerre des 2 plus grosses entités : d’un côté la FDU, Fédération Démocratique Unifiée, la future Fédération ; de l’autre l’UPAC, Union des Pays Autonomes Civilisés. Les forces en jeu était de l’ordre de 60 % pour l’UPAC, 30 % pour la Fédération et 10 % pour quelques pays neutres. Le conflit va s’étaler sur une période de 15 ans, discontinue, à coups d’offensives, contre offensives et trêves déclenchant de longues périodes de latence en vertu de l’article 4 du code général des Humanités, négocié et signé par la totalité des pays : « Toutes négociations, économiques, sociales, militaires, incluent, de facto, le retour à l’état de non-belligérance. » Cet accord, ancien et remontant à plus de 200 années, valeur terrestre, fut respecté après quelques accrocs. Y contrevenir, impliquait de se retrouver seul contre tous. Militairement, le cas n’eut lieu qu’une fois et sa conclusion fatale servit d’exemple ultime. Le pays coupable fut démantelé, les populations exilées aux quatre coins de la planète et toutes références historiques effacées des tablettes. En matière économique ou social, le respect fut plus long à obtenir. Nous n’allons pas nous étendre plus avant tant la liste serait longue mais, à titre d’informations, les sanctions variaient de la simple amende au même traitement que le pays anonyme cité plus haut, bannissement, liquidation des actifs, exil des coupables. Comme vous pourriez vous le demander, la mort n’était pas au rendez-vous des punitions, hors celles, évidemment, d’une guerre. Il est d’ailleurs notable, plus généralement, que la peine de mort n’avait pas droit de cité, jugée parfaitement inefficace voire trop douce pour certains crimes. La société pré Fédéraliste et Fédéraliste était complexe et aurait mérité une étude très attentive. Au moment des faits, la FDU possède une avance technologique certaine. Elle vient de mettre au point le Tristalic, compensant amplement son infériorité numérique. Sans entrer dans les détails, le conflit fait des millions de morts et de blessés, anéanti l’économie et met des millions de personnes dans la précarité et la rue sans distinction d’appartenance à une alliance ou l’autre. Exsangue, la Fédération finit par perdre son avantage, incapable de produire en quantité suffisante son nouvel explosif. Elle reste dans le statuquo, se contentant d’assurer ses acquits. L’UPAC finit par assimiler le fait et décide de frapper un grand coup, d’en finir en s’attaquant à Khyustera, capitale politique de la Fédération. Ils optent pour une guerre éclair, couronnée de succès. La Fédération se contente de reculer encore et toujours, refusant un combat qui n’aurait été que sacrifier ses hommes pour rien (principe Fédéraliste sur l’utilité d’une mort) L’UPAC arrive donc rapidement aux abords de la cité, vieille citadelle fortifiée ayant survécue à bien des sièges et assauts. Sans hâte, ils l’encerclent et mettent le siège en place. Le temps est pour eux. Ils préféreraient économiser des vies humaines et proposent donc des négociations. Sans grand succès ! La FDU refuse toutes propositions. L’UPAC n’attaqua pas, connaissant un des principes fondateurs de la Fédération : « Pour éviter une guerre, il faut être 2. S’il faut la faire, alors faisons-là. Mais si c’est au prix d’un génocide, dans un sens ou dans l’autre, alors rends-toi ! » Il comptent sur cet aspect, se contentant d’affamer la cité via un blocus absolu. Ce qui devait arriver arriva donc. La FDU envoya des émissaires et une trêve enclenchée. L’état des lieux à ce moment précis était simple. La FDU n’existait plus qu’au travers de Khyustera. Les carottes étaient cuites, version carbonisées. Sauf que, entre temps, la Flangir, 4° puissance économique, passa de neutre à partisan au nom des valeurs en jeu. En gros, la FDU mettait en avant le droit au peuple, sens global, de décider de son avenir et l’UPAC le droit aux élites de décider du meilleur pour le peuple, sens particulier. Les flangiriens estimèrent que le danger hégémonique était trop flagrant pour laisser faire et entrèrent en négociations secrètes. Laquelle partagea, après accord biparti, sa découverte du tristalic. A titre anecdotique, l’accord conclut était parfaitement égalitaire et resterait comme le socle fondateur de la Fédération (annexe consultable dans les archives, ref:A45-C76-XXX-Y) La trêve servit donc seulement à permettre la production. Le fait n’était pas assimilé à une contravention de l’article 4. La FDU la fit trainer sur plus de 2 ans. Durant ce laps de temps, les populations reprirent une vie plus ou moins normale, partiellement soulagées ; l’économie était repartie. La situation semblait pérenne. Tous pensaient que la FDU menait un combat d’arrière-garde uniquement pour ménager son orgueil. Quand Flangir déclara les hostilités, le coup de massue fut énormissime. Aussitôt la FDU rompit formellement la trêve. L’affaire fut pliée en 1 mois. L’issue fut la création de la Fédération. L’unification, non imposée, ne prit qu’une décennie. Cette planète, dont l’histoire ignore le nom, nous pourrions l’appeler Pragma.

*

Vouloir appliquer une consigne est une chose, le réussir une autre. Il avait face à lui une scène qui ressemblait à tout sauf à un champ de bataille. Pas assez de bruits, pas assez de poussières, pas assez d’odeurs, seul l’afflux d’adrénaline aurait pu faire illusion. L’unique référence était finalement les uniformes fédéralistes. Bien peu face au reste, une troupe en majorité d’adolescents, enfants, quelques adultes ; non armés en apparence mais pouvait-il se fier à un visuel après tous ces évènements ? Surement pas ! A ajouter à ce qu’il hésitait maintenant à qualifier d’humiliation quand le blâmable venait de leur capitaine, donc, par extension, d’eux.

Les autochtones s’occupaient des blessés aidés par leurs propres soignants. Pas le contraire… Enfin un point notable mais dont il ne savait quoi faire pour le moment. Heurtés le bouclier avait laissé sur le carreau plus d’une vingtaine de soldats dont certains semblaient bien touchés sans pour autant être à l’article de la mort. Quel gâchis ! Ils avaient pourtant été prévenus que les boucliers ne seraient plus visibles.

Un frémissement dans le sol l’alerta. Imperceptible au début, il se transformait peu à peu en grondement. Il se figea pour observer les alentours. Il découvrit bien vite un nuage de poussière qui progressait extrêmement rapidement. Sa nervosité grimpa d’un cran à l’unisson de celle de ses camarades. Il pouvait lire l’inquiétude sur les visages. Il se tourna vers la jeune femme et lui demanda assez abruptement :

— Qu'est ce que c'est ?

— N'ayez crainte, ce sont des Ch’Trav’Ail qui approchent. Nous les avons appelés.

Comment songea-t-il ? Il n'avait rien entendu. Un soupçon de lucidité lui revint brusquement. Ils n'auraient pas pu entendre quoique ce soit, ni distingué, noyé dans l'afflux sonore, et un abime de circonspection, de confusion, d'irréalité. Le nuage de poussière se faisait progressivement ombre puis silhouette. C'était des animaux, assez grands en apparence, autant qu'il pouvait l'estimer à cette distance. Une vision, sinon totalement rassurante, un peu rassérénant. Ils avaient l'air nombreux. L’évènement lui procurait son second fil conducteur.

Il questionna :

— C'est quoi un travchail ?

— Pas un travchail, un Ch’Trav’Ail...

La nuance, pour lui, surement aussi pour ses compatriotes, n'était guère nette.

— … C'est une question qui risque de nous mener loin. Je vais essayer d'être synthétique. D'abord, c'est un animal, un peu particulier, comme un certain nombre de notre planète. Une certitude, c'est un des meilleurs amis du zhoumain. Nous les appelons, ils viennent. Ils nous servent de monture. Ils peuvent tirer des charrettes. Enfin s'ils le veulent bien car c'est là qu'est la particularité. Il le fait uniquement si tel est son bon plaisir. Ce n'est pas une image, croyez-moi ! Encore n'est-ce pas aussi simple. En effet, si la demande émane d'un de nous, elle le sera toujours globalement car le Ch’Trav’Ail se choisit ce qu'il convient d'appeler son partenaire. Jamais le contraire, même à essayer de l'y forcer, vous ne parviendrez à rien, hormis quelques ruades. Voyez les arriver. Ne sont-ils pas splendides ?

Le sergent se retourna. Splendide n'aurait pas été son premier sentiment, impressionnant oui. Le troupeau n'était guère plus maintenant qu'à une centaine de mètres. Il était au moins constitué de plus d'une centaine d'animaux. Si de loin, l'ensemble pouvait sembler chaotique, la réalité était autre. Même sans les connaître le moins du monde, il était clair que ce déplacement était encadré, guidé par un ordre précis. La surface prise par le troupeau formait un losange presque parfait. D'ailleurs les premiers rangs démontraient une organisation. Un animal, puis deux, puis trois, quatre et ainsi de suite.

— C'est votre peuple qui leur a appris ça ?

— Non, répondit la femelle dont il n'arrivait pas à se rappeler le nom, d'aussi loin dont nous pouvons consulter des archives écrites, cette forme de déplacement est décrite. Ils en connaissent d'autres. Ainsi quand deux hardes s'affrontent, adoptent-elles des formations structurées. D'après ceux qui les ont étudiés, ils en utilisent au moins une dizaine, chacune correspondant à un événement. Nous ne savons pas de ou à quoi ils le doivent.

Ils étaient tout près maintenant. C'étaient des animaux quadrupèdes ; à priori, il aurait dit pesant dans les 300 kilos. Leur hauteur ne dépassait pas le mètre vingt. Les robes arboraient une vaste palette, du noir au blanc presque mauve en passant par le roux, le marron, tacheté, uni. Il ne semblait pas y avoir de repères fixes. Les quatre pattes se terminaient par trois doigts bien écartés formant une base large d'appui au sol. Le crâne assez plat et long prolongeait une encolure de longueur moyenne. Elle était recouverte d'une crinière. La tête avait deux oreilles petites et droites ou longues et pendantes. Là non plus le critère ne paraissait pas net. Il semblait y avoir autant des deux formes. Le corps était assez massif sans être très gros et assez large formant un creux dans le milieu. Une longue queue presque identique à la crinière le terminait. L'ensemble brut dégageait un sentiment de puissance vite confirmé par une musculature nette. Il ne ressemblait à aucun des animaux qu'il connaissait tant sur sa planète que celles qu'il avait pu visiter.

— Pourquoi les avez-vous appeler ?

— Les blessés qui ne vont pas pouvoir parcourir la distance avant la prochaine agglomération. Ils vont avoir besoin de soins et, plus vite ils seront arrivés, plus vite ils seront rétablis. Regardez le spectacle, vous allez être fasciné.

Le troupeau s'arrêta presque net, toujours en formation. Un étrange ballet commença. L'animal de tête émit un son basse fréquence. Le zhoumain qui semblait commander lui répondit tout simplement quoique lentement et en détachant bien les mots :

— Nous avons besoin d'aller rapidement à Z'hiiony.

L'animal remua la tête. Le soldat aurait presque pu dire qu'il opina si son éducation ne lui avait pas soufflé que ce n'était pas possible. Pendant ce temps, le chef de clan, ce ne pouvait qu'être ça, pensa-t-il, s'avança, regarda de droite, de gauche puis se dirigea vers Esc'Hac'Iel, le seul nom qu'il eut retenu. Elle souriait comme s'il avait été évident que ce ne pouvait qu'être ainsi.

— Elle n'a pas l'air étonné, même certaine que ça allait se produire.

I— ls se connaissent depuis bien longtemps. Un zhoumain et un Ch’Trav’Ail forment bien souvent un duo. Ils ont le même sens de la fidélité ancrée dans leur gêne. A notre connaissance, cet animal est un des rares qui tout au long de son existence aura le même partenaire. Cette fidélité va jusqu'à la mort parfois. Si je peux, je vous désignerais sa compagne et vous verrez qu'elle choisira Ant'Oti'Nel.

— Et vous, vous savez lequel va venir ?

— Non pas cette fois, ma monture habituelle n'appartient pas à ce troupeau.

— Je ne comprends pas comment c'est possible.

— Vous venez d'arriver.

Même logique, cette réponse succincte, affirmative, presque définitive le désarçonna comme deux ou trois déjà auparavant. Pendant ce temps, le ballet continuait. Au fur et à mesure, un animal s'approchait, regardait, avançait vers quelqu'un ou repartait. Au moins trois n'avaient pas fait de choix et rejoint la formation simplement.

— Et si certains ne sont pas choisis ?

— Ils rentreront à pied.

— Les blessés ?

— Dans une charrette

— Qui est où ?

Elle dirigea son regard vers l'arrière du troupeau. Il faillit s'étrangler. Un véhicule s'y trouvait auquel était attelé 6 de ces animaux.

— Ne me dites pas qu'ils sont capables de faire ça tout seul.

Elle rit franchement.

— Bien sûr que non ! Nous l'avions spécifié dans notre demande tout bêtement. Je vous ai dit que les zhoumains et les Ch’Trav’Ail vivent bien souvent en symbiose. Certains d'entre nous mènent la même vie nomade que ces troupeaux en parfaite adéquation. Là où se trouve une harde, se trouve au moins un zhoumain. Une forme de berger qui ne garderait pas un troupeau, qui l'accompagnerait tout simplement. Il n'est pas toujours évident de déterminer qui va avec qui !

— En fait en tant qu'étranger, nous avons toutes les chances de rentrer à pied !

— Que de certitudes idiotes...

C'était dit sans méchanceté mais il prit la réflexion de plein fouet. Il n'eut pas le temps de se formaliser.

— … Regardez au lieu d'essayer de tout comprendre sans rien savoir.

Il avait encore perdu une occasion de se taire. En effet au moins une dizaine de soldats de la Fédération étaient maintenant flanqués d'un animal. Le jeune garçon, Antraes!?), s'approcha accompagné d'un Ch’Trav’Ail.

— Tu n'as pas été choisi ?

— Il n’est pas là et avec un tel bavard pessimiste à mes côtés…

— Ah, oui, c'est sûr que ça aide pas.

Il les regarda, perplexe.

— Vous savez, cet animal est sensible, dans tous les sens du terme. Il ne fait pas le moindre doute qu'ils ont perçu votre aura négative et, en plus, ils ont à coup sûr pris votre attitude pour un manque d'intérêt ou du mépris d'ignorance. Vous irez donc à pied.

— Même si j'essaye de monter dans la carriole ?

— Ils ne vous laisseraient pas faire. Ils savent déterminer si vous êtes en état de faiblesse ou en besoin. Essayez mais ne venez pas vous plaindre ensuite.

Ant'Hdr'Aes se tourna vers sa monture et lui parla à l'oreille tout en caressant sa tête.

— Avant que vous ne disiez une bêtise de plus, mon compagnon lui explique qu'il ne peut pas me laisser seule. Et oui, il va parfaitement comprendre.

Le jeune homme avait fini de parler. L'animal frotta sa tête contre la sienne et fit demi-tour en émettant des sons aigus, agréables. Ant'Hdr'Aes lui fit un signe d'au revoir et l'animal rejoignit le reste du troupeau.

— Que vont faire ceux qui n'ont pas fait le choix de servir de monture.

— C'est plus complexe que ça. Vous finirez par comprendre, peut-être, un jour. En fait je ne peux pas vous dire. Ils peuvent aussi bien repartir, qu'accompagner les autres, voire nous accompagner ou se séparer en plusieurs groupes, etc. Bref, ils font ce qu'ils veulent en gros.

— J'aimerais autant qu'ils ne nous accompagnent pas alors que nous allons crapahuter. Ce serait rageant.

— Pour vous, parce que, nous, nous en moquons éperdument. Et en plus pour crapahuter vous serez tout seul. Nous ne sommes pas là pour faire un concours ou une course d'endurance. L'important est d'arriver.

— Vous n'êtes jamais pressé si je comprends bien.

— Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir comprendre ? D'autant que c'est une tentative biaisée, basée sur une volonté de tout aligner sur vos références ? Dans votre monde, personne ne vous apprend qu'il y a un tant pour tout, un tout pour tant ? Que lorsque vous n'êtes pas maitre d'une situation, le mieux est de se mettre en état d'observation ?

Et pan, autant de pris dans les dents de sa fierté, elle lui assénait le précepte qu’il tentait, en pure perte, d’appliquer. Englué dans sa mauvaise foi, il poursuivit :

— Comprendre fait partie de nos valeurs. Le temps passe vite par ailleurs...

— Pas temps, tant !

— ?

— Sens quantité !

— C'est votre accent ! Persistant dans sa vexation

Seul un haussement d'épaules lui répondit. Un rien de colère commençait à sérieusement lui monter à la tête. Quels donneurs de leçons...

— Même quand le résultat est aussi minable ?

Elle fit un large geste englobant pour désigner le résultat affligeant de leurs actions.

— OK ! C'est bon, je m'incline pour le moment.

Les mots lui échappèrent sans qu'il comprenne comment. Un soldat le héla.

— C'est bien joli mais comment je monte là-dessus ?

— ? fit-il en se tournant vers eux

— Là-dessus, c'est un être vivant, accessoirement parlant. Sinon là-dessus va faire en sorte que vous puissiez monter sans vous casser le cerveau.

La répartie était violemment cinglante, amplifiée par le ton très posé d'une conversation « normale ». Il se fit la remarque qu'il fallait ne pas perdre de vue cette technique. Le jeune homme, Anbraes (?), se tourna brusquement vers lui :

— Il va falloir que vous compreniez quelque chose rapidement. Un échange oral, un dialogue si vous préférez, n'est pas une joute, un combat dont quelqu'un va sortir vainqueur. C'est un échange d'informations, de points de vue, d'idées, réponses, questions. Il n'y a rien à gagner, trouver, hors sa propre culture.

*

— Et l'histoire, elle finit comment ? Demanda Amelyne

— Vous ne désirez pas regarder la fin ?

— Pur pragmatisme, si nous devons visionner l'ensemble de tout ce qu'il y a ici, nous aurons atteint l'âge de notre disparition avant même que nous n'en ayons atteint le dixième ! Enchaina Elvyn, Et même si un tri se fera au fur et à mesure, même si nous ciblons certaines chroniques, certains faits et pendants.

— J'adhère à votre raisonnement. Du groupe qui débarqua, pas tout à fait comme il l'avait prévu, seul le commandant repartit vers son monde. Au terme d'un laps de temps nécessaire, à notre sens, nous leur avions laissé le choix du retour avec leur vaisseau ou avec une navette dans toute son intégrité.

— Et l'escadre ?

— Nous ne savons pas. Elle n'est jamais venue. Nous nous étions préparés, affliction comprise, à les recevoir. Souligner notre soulagement d'une telle issue est une évidence. La dernière nouvelle que nous ayons eu provenait du commandant qui, quelque temps après son départ, nous envoya un laconique : RAS, tout va bien, que la continuation soit avec nous ! Nous pouvons supposer qu'il a rejoint l'escadre et les a convaincus que, malgré la perte d’un vaisseau complet et de son équipage, notre planète n'avait aucun intérêt pour la Fédération.

— Il leur a probablement dit une grande part de vérité, ajouta Amelyne, dont la situation plus que précaire de la planète. En insistant bien sur le fait qu’il suffisait d’attendre pour la récupérer plus tard, presque neuve et désertée. Comme, si j’ai compris une partie de votre fonctionnement, il devait connaître la période de votre départ ultime, il leur a communiqué. Ils leur suffisaient donc de cocher une case sur un calendrier, ou tout autre support utilisé pour déterminer le temps.

— C'est ce que nous avions imaginé également sans en avoir fait une manœuvre de départ.

— Je n'en doute pas, continua Elvyn, mais, dans ce dernier message, il est clair qu'il y a un regret sous-jacent. Il s'est sacrifié en retournant vers sa planète d'origine. Il savait que, même inférieur technologiquement, s’il avait tenté un retour clandestin, ses congénères n'auraient eu aucune hésitation à attaquer. Si ou même si, peut-être ou pas, à l’issue, ils en auraient été pour leur frais, n’aurait pas évité de gros dégâts, des retards et la possibilité d'une guerre longue qui aurait empêché tout possibilité de départ sans risque.

— Oui ! Nous le savons, avons toujours espéré qu'à terme, il essaierait. Sa disparition, comme toutes, fut une grosse perte.

— Difficile sans tout remettre en cause. Son retour a dû lui valoir sois une disgrâce totale, peu probable sinon la guerre aurait été là ; soit une promotion assez confortable pour atténuer la nostalgie. Le temps, s'il n'efface pas tout, peut procurer un oubli réparateur. Ensuite, les jours passent, vite emplis d'une multitude de petits évènements, habitudes, routines, tâches, menus riens qui font, à un moment T, un jour où, allez savoir pourquoi, vous avez la possibilité de vous retourner vers l'arrière, une presque vie complète s'est écoulée et la conclusion s'impose d'elle-même : le quotient vécu/reste à vivre n’est alors plus suffisant pour tenter de réaliser un fantasme résiduel, un peu occulté, jamais oublié, à jamais en arrière-plan. Par extension, presque dérogation, une existence ne suffit pas à réaliser vos envies, quelles qu’elles puissent être, insignifiantes ou grandioses ! Mathématique, chaque jour est nouveau, allongeant la page de quelques lignes vierges qui ne demandent qu’à se remplir de nouveaux désirs. Qu'elle est alors leur valeur ou La Valeur ?

— Vaste question !

— A laquelle nous ne répondrons pas car ma faim actuelle ne pourra pas attendre un jour nouveau pour la modifier. Elle nécessite une réponse immédiate et matérielle. Dit Amelyne

— N'est-ce pas une réponse en soi ?

— Vous trichez et vous le savez !

— Absolument, n'empêche…

Et pour la première fois depuis qu'ils étaient sur ce vaisseau, ils rirent tous ensemble. Ainsi, pensa Elvyn, ils savent rire !

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Que tu as du mal à renfermer dans une boite de Pandore,
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