Qui-vive

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Axiome de la Bor'And'Ja : Le bien et le mal sont comme 2 frères siamois impossible à séparer sans risquer de les faire disparaitre !

— Le Messager, il faudrait retrouver le Messager…

Cette phrase n’aurait pas du être. Elle me liquéfia et la suite de mots se perdit dans un linceul glacé tombant comme une masse sur mon âme. Aurais-je reçu une de leurs aiguilles directement dans le cerveau, la douleur n'aurait pas été aussi terrible ?

Comment l’étranger, le païen pouvait-il savoir ? La tradition seychouaine du Messager, sans être un secret total, n’était guère connue, pas censée l’être. Aucun de nous n’en aurait parlé à autrui, ni aucun esclave. Ces derniers, ce qu’ils auraient d’ailleurs pu en dire, tenait à fort peu. Pour eux, ils ressemblaient plus à des ménestrels qu’à des gardiens des Ames et Traditions. En Sey, même pendant les périodes de calme, du souvenir et du Panégyrique au Disparus, aucun n’aurait évoqué les Messagers. Aucune archive, pas de cours, de formations réellement spécifiques n’existaient. Pourquoi faire d’ailleurs ? Comme en écho, la fin de la phrase parvint à ses oreilles.

— …Si possible !

Le linceul se transforma en suaire plombé, achevant de m’aveugler sans pour autant éponger les sueurs froides de mes ébranlements existentiels, ni maitriser les battements du sang dans mes veines. Le dialogue se poursuivait. Je ne parvenais pas à le synthétiser, ni à en saisir le sens. J’étais comme un enfant qui aurait appris les mots sans en comprendre la signification. Ou un amnésique qui aurait oublié les fondements de la linguistique. Au prix d'un effort énorme, je parvins à faire s'effriter mon blocage mental, permettant d’entendre une phrase qui me révulsa.

— Vous avez été l’un des leurs…

La chape qui m’étreignait vola en éclats. Un peu de mystère se levait. Redevenu lucide, je tendis l’oreille.

— …Ce qui vous semble évident ne l’est guère pour nous ?

— Mes excuses, Gi’St’Li, mes excuses pour de vieux réflexes.

L’un des leurs ? Un citoyen ? Impossible ! Un esclave ? Comment savait-il ? Quoique, pourquoi pas, la possibilité existait, faible mais réelle. Je sais qu’une majorité écrasante de zhoumains de Zhyoom nous croient l'incarnation des démons mais nos sages, ils existent, des vieux citoyens, nous serinent sans cesse que les esclaves ne sont guère différents de nous ; qu’ils sont simplement encore éloignés de le Vérité, juste au début de la longue route menant à Ö. Leur qualité métaphysique n'a pas encore atteint le stade de maturité nécessaire pour, ne serait-ce qu’appréhender la dématérialisation cosmique et son entrée dans cette sphère. Son caractère thétique est inconnu, insondable pour un être fait de chair, d'eau et de sang et seul le passage peut nous éclairer. L’esclave est l'antépénultième étape avant la finalité. C’est pourquoi ils sont pardonnables et, d’une certaine manière, parfaitement honorables. De fait, ils bénéficient de notre part d'une forme réelle de tolérance.

Mais, honnêtement, l’être zhoumain, seychouaines compris, est ainsi fait qu’il existera toujours un individu qui ne soit complètement satisfait. Peut-être faut-il y voir une forme de miroir pour tous les autres ? Qu’ils puissent saisir les bienfaits de nos aspirations ?

Si un jour, un historien mécréant se penche sur notre civilisation, il nous rendra probablement justice et proclamera notre générosité ? Notre existence n'est que cadeau : nous donnons la mort pour permettre aux impurs de progresser dans le cycle des réincarnations tout comme nous donnons celui de l'esclavage. Il faudrait quand même qu’il se hâte avant que tous soient désincarnés et que ce cycle matérialiste s'achève.

Donc oui, il était possible qu’un esclave fut mieux au fait sur le vrai du Messager ; qu’il fasse partie des rares ayant choisi l’évasion. Quand une accalmie se présenterait, ils n'auraient aucun mal à mettre un nom sur ce traitre. La lueur de compréhension affermissait encore plus ce qu'il considérait comme l'objectif prioritaire, au-delà de la transmission de la mémoire des disparus.

Restait un point obscur. Comment un esclave aurait-il pu à ce point connaître leurs stratégies ? Par définition, un esclave était bien souvent un ennemi vaincu. Il aurait pu, au mieux, connaître leur tactique offensive. Quoique cette dernière n'était guère une inconnue : avancer encore et toujours. Si le monde avait pu se calquer sur la mentalité seychouaine, chaque guerre aurait été faite sur rendez-vous, avec pour seul objectif , une bonne mêlée au corps à corps, à l'arme blanche comme dans les temps anciens, à l'image de leurs ancêtres A'Sey. Il y avait là un point à éclaircir. Le dialogue continuait et je reléguais mes réflexions pour mieux entendre.

— Pas de soucis ! Qu'est qu'un messager ? Une estafette ?

— Au second degré alors. Une estafette de l'au-delà ! Ce n'est pas forcément simple à comprendre. Il faut avoir l'esprit ouvert pour le saisir, l'admettre et le pratiquer aussi.

— Essaie de nous expliquer !

Je me risquais à un mouvement afin de mettre mon regard en affleurement de ma cachette. Un groupe me faisait pleine face, à moins de quatre bras de mon trou. Une once de déception m'envahit. Celui qui m'intéressait, le traitre, comment aurait-il pu le nommer autrement ( ?), lui tournait le dos. Il semblait bien bâti quoique légèrement empâté. Probablement était-il plus dans la seconde moitié de son existence que dans la première jeunesse. Mon appréciation fut confirmée quand je remarquais l'éclaircissement de la chevelure en double natte tombante tant en couleurs qu'en teneur. Ce dernier point me remit dans l'expectative. Seul un citoyen nattait ses cheveux, signe distinctif du guerrier. L’impérieuse nécessité de voir son visage, pour mémorisation, s’imposait. Tôt ou tard, il se tournerait et je pourrais alors capter son regard. Et tout savoir !

— Le Messager ? Ah ! Voilà une spécificité vraiment remarquable des seychouaines. Il n'existe pas d'autres cas similaires sur Zhyoom. Au cours de mes divers périples de ces dernières rotations, je n'en ai pas trouvé la moindre trace, ni le moindre commencement d'une quelconque ressemblance. D'une certaine manière, ils sont de deux sortes, quoique tous le sont par nomination. De carrière d'abord, quand je dis de carrière, attention, ce n'est pas un métier à vocation. En réalité ,ils sont désignés. Comment ? Simplement par la détection d'une aptitude de concentration et d'observation ! Chaque armée comprend une compagnie de Messagers. La seconde possibilité survient quand un groupe de combattants, isolés, quelqu’en soit la raison, se trouve dans l'obligation d'en nommer un avant un engagement. Les différences, assez minimes au final, s'arrêtent là. Le traitement d'un Messager ensuite est exactement le même. Il sera protégé à l'extrême limite et prioritairement à n'importe quelle mission. Sa survie est la primauté d'un groupe de combat. Il n'est rien de plus terrible que d’en perdre un. C'est perdre son âme et, de facto, le déshonneur ultime. Vous allez comprendre pourquoi.

Ce ne pouvait en aucun cas être un esclave. Même lui avait appris tant les renseignements étaient précis. Comme je le soupçonnais déjà, l’homme devait être un ancien citoyen. L’impossible et l’inimaginable se seraient donc produits. Du jamais vu, si j’en croyais ma plongée profonde dans mes mémoires. Comme Messager, j’en détenais bon nombre, remontant fort loin. L’inexpérience m’empêchait de m’en imprégner totalement. J’aurais risqué la submersion fatale mais rien que le peu que je m’autorisais, suffisait à une confirmation. Les anciens seraient à même de le faire.

Des fourmillements me parcouraient tout le corps tant l'envie était pressante de surgir de mon trou et de foncer dans le tas pour massacrer le sacrilège, la honte, l'infamie faite à Sey'. Il ne le pouvait pas ! L'acte aurait été indécent. Il aurait été le double vecteur d'un manque de respect aux siens et de son devoir envers eux et, à contrario, d'un trop de respect envers ce misérable. Il ne méritait pas la mort du combattant. L'autre savait. J’en étais convaincu.

— Messager, c'est une œuvre en soi ! Son rôle est si important, qu'en cette minute, celui qui est dissimulé quelque part par ici, doit se refréner pour ne pas céder à la frustration. Pouvoir surgir comme un diable pour me pourfendre en deux ! Le passage à l’acte serait la double mort assurée. La physique en premier, la réincarnation en second, il resterait damné à jamais. Aucun droit de recommencer un cycle ne luis serait accordé. Il n’aurait pour support que des vecteurs à cycle court, destinés à une mort violente, la plupart du temps. En gardant un privilège douteux, la permanence de toutes les mémoires acquises. Pour mieux les entendre, lui reprocher sa forfaiture, les condamnant eux-mêmes par ricochet. Un cauchemar à côté est une douce chimère ! Le premier sacerdoce d'un Messager est de ne jamais tuer ! Il ne fait pas de doutes que, par ailleurs, il veuille rejoindre la capitale pour leur apprendre tout ce qu'il a pu enregistrer aujourd'hui. Leur dire qu'ils n'ont pas affaire à une forme classique et reconnue.

— Le seychouaine est vraiment déroutant et parfois réellement insondable…

— A un point difficilement appréhendable dans sa totalité !

— Excuse ma digression.

— Pas grave ! La définition du Messager ? Transmettre tout simplement la mémoire des combattants disparus. C'est leur vocation unique, ultime. Une fois le guerrier parti pour Ö, il se charge de faire perdurer son image et son âme. Quiconque lui en fera la demande, parents, enfants, femmes, maris, amants, amantes, amis, ennemis, obtiendra pour réponse le cours de l'existence du défunt. Ce qu'il a réalisé, ses victoires, ses échecs, le comment ainsi que son ultime marche vers Eden. Au-delà, il reçoit également la transmission en héritage des Messagers sur le point de mourir.

— La question du comment semble inexorable ? A ma connaissance, la mémoire zhoumaine n’est pas extensible ?

— C'est ici qu'entre la notion d'ouverture d'esprit évoquée au début.

— Sans vouloir être pédant, puis-je te rappeler que l'ouverture d'esprit, sans la bonne empreinte, c'est comme écoper un bateau sans commencer par boucher la fuite. Ce n'est pas le bon geste et…

— …Si le trou est trop important alors mieux vaut garder ses forces pour nager ! Je n'ai pas oublié.

— Tu ne t'adresses pas à nous là, n'est-ce pas ?

— Pas complètement ! S'il pouvait saisir, ne serait-ce qu'un mot, alors il y aurait un espoir.

J'étais, pour le moins, dans un état proche de l'étrangeté. Singularité dans le rythme ordinaire relayée par une sémantique qu'il ne saisissait pas entièrement, surtout le but et cette façon indécente de s'adresser (un)directement à lui. J’étais outré. Son exemple, il aurait presque pu être d'accord avec, mais ,ils oubliaient juste que, si l'embarcation était loin de toutes côtes, mieux valait tenter une réparation même bancale. Ce traitre avait vraiment tout renié surtout son sens de la citoyenneté s'il pensait pouvoir le détourner de son devoir par ses mots. Allait-il aller au bout de l'abjection et révéler le secret des Messagers ? Au fond, comment pourrais-je en douter ? Il était comme Reg'Fru, la chemise à même la peau sous le justaucorps, d'une familiarité outrageante ; qu’un citoyen n'utiliserait même pas pour insulter un esclave en fuite. Même un couple d'amoureux n'utiliserait pas ce langage à la limite de la vulgarité.

— Une précision pour notre inconnu : si tu es trop loin de la côte, si le trou est trop large, alors casse l'embarcation en grand morceaux pour pouvoir t'en servir d'aide à la flottaison. Tu auras plus de chances de survie.

— Tu crois qu'il pourrait être sensible à ce genre d'arguments ?

— Pas dans l'immédiat mais, Messager oblige, les mots se seront imprimés dans son cerveau.

— Donc l'esprit d'un messager est un buvard. La question est comment ?

— Oui ! A moins que ce ne soit pourquoi ? Je n'ai pas la réponse.

Par Ö, qu'ils étaient irritants avec leurs détours. Apparemment ils ne savaient pas aller droit au but, sans tout mélanger.

— L'avoir, cette réponse, ne ferait que précéder une nouvelle question. Il faut, parfois, savoir cesser la mécanique de la question/réponse, problème/solution, pour ne pas faire perdurer un cycle qui n'en vaut pas forcément la peine. A vouloir répondre à tout, certains se sont retrouvés en enfer. Mais…

— …Dans ce cas particulier, la réponse est obligatoire. Je sais !

— Fais attention ou tu risques un jour de devenir plus ichtr’yen qu'un ichtr’yen !

— La belle affaire, la différence est-elle si importante ?

Ma réaction fut immédiate, violente et à l'aune de la jeunesse. Il fallut un miracle qu'il ne fut pas repéré. L'ensemble de son corps, jusqu'alors en affleurement de la surface, se souleva de quelques millimètres. Ils auraient dû le remarquer. Ö en soit remercié. j'y voyais un signe de validation de la mission.

J— e te dirais bien oui, mais non. Nous sommes dans la configuration de cette phrase où le placement de la virgule peut faire varier le sens d'un envers à un endroit.

— Totalement ! Question bête : connais-tu la stlouse ?

— Réponse attendue… Oui !

— Le secret est là ! Tout vient d'elle en quelque sorte. Tu la tonds, la laisse sécher, humidification, nouveau séchage. Enfin tu la compactes, tu la mets au fumoir pendant trois jours. Pour finir, tu la distilles. Ne reste plus qu'à la boire ! Et l'esprit s'ouvre, au sens propre !

— Je présume que c'est un résumé ? Le goût doit être un peu particulier ?

— Pour les deux questions, pas tant que cela, au final. J'ai connu des alcools plus bizarres.

— Tu en a donc pris !

— Oublies-tu qui je suis ? Saches tout de même que la curiosité n'échappe pas aux seychouaines. Rares ceux qui ne tentent pas l'aventure. A moindre risque car ils ne peuvent en aucun cas avoir la décoction. Alors ils la fument. Les effets sont sans commune mesure avec la boisson. Heureusement sinon…

— Donc la marge existe quand même dans cette société !

— Pourquoi non ? Une société pourrait-elle exister ou même seulement être viable sans cette dernière ? La marge n'est-elle pas un guide, un espace de liberté, une rampe à laquelle s'accrocher en cas de déséquilibre ? Vouloir la faire disparaître, la combattre, tenter de l'éradiquer semble le meilleur moyen de la scléroser avec comme finalité d’en sonner le glas. Elle ne peut naitre que d'une origine, un point de naissance d'une évolution. Qui la mènera de facto à devenir un centre. Lui-même donnera naissance à sa, ses propres marges. Une image de « big bang » en somme ou l'acte de naissance est la marge arrière ultime, l'avenir celui de son décès, seule issue envisageable pour permettre une avancée et pour recréer. Paradoxe apparent où le commencement prend la place de la fin, la fin celle du début pour en faire une fin qui deviendra un début… D'autre chose !

— Bienvenue chez toi !

Je décrochais me contentant de noter ce détail ignoré et choquant. Certains transgressaient donc la loi en toute impunité. Lui n'avait pas essayé contrairement aux dire de cet individu. Sans être une révélation fracassante, elle lui permettrait, après tout ceci, d'entamer une action de redressement, prérogative dont il disposait en tant que Messager. Si des déviances apparaissaient, il fallait les combattre pour ne pas profaner le sel de leur existence seychouaine.

Quand allaient-ils partir ? Quels bavards impénitents ! A se demander comment ils parvenaient à de quelconques résultats à force de disserter et de couper les nattes en quatre. Il y voyait un point rassurant, enfin ! Un tel irréalisme pragmatique irait se briser sur l'armée complète qui leur faisait face à la citadelle. Pour peu que je parvienne à fournir les renseignements utiles pour les contrer. Qu'ils s'en aillent, vite ! D'autant que, résister à l’impulsion d’aller châtier ces verbeux et ce traitre, devenait vraiment ardue. Je me souvenais maintenant d’avoir déjà rencontré des ichtr’yens dans des f'reils, zones de marché libre. Déjà à l'époque, je les trouvais quelque peu diserts avec une tendance marquée au ton professoral, un brin supérieur et dédaigneux. Des donneurs de leçons impénitents…

— Que faisons-nous ? Nous ne pouvons pas rester éternellement à rechercher ce Messager.

Ah ! Enfin ! Le retrouver ne relevait pas de la mission impossible mais ils auraient fallu y mettre d'énormes moyens pour pouvoir retourner chaque centimètre carré du terrain. Ou alors la chance ou, songea-t-il un peu penaud, à réitérer son erreur de se laisser aller à une compulsion qui avait failli soulever sa toile de protection. Les seychouaines étaient maitres dans l'art de camoufler leurs Messagers. Le seul, le « lui », « l'autre » aurait été , peut-être, en mesure de le trouver. Encore savait-il que l'issue en serait mortelle.

— Non ! Il n'en est pas question. Ça n'a jamais été le but d'ailleurs. Je ne voulais que le toucher. Nous pouvons y aller.

— J'ai compris !

— Laissez-lui une monture, trois jours de vivres et d'eau ainsi qu'un arc de chasse et un coutelas. Faites prévenir de le laisser passer.

— Bien, ce sera fait comme tu l'entends.

je ressentis un choc d'une violence qui pour n'être qu'abstraite n'en était pas moins immensément douloureuse, pire peut-être. Je ne voyais plus rien, n'entendais plus rien, seul résonnaient à ses oreilles les mots « laissez-lui ». je le ressentais comme une insulte cruelle et méprisante. Ce traitre le traitait en faible. Fallait-il y voir une tentative de déstabilisation pour me faire perdre mon sang-froid ? Pourtant il ne devait pas ignorer qu'un Messager n'avait qu'une seule mission, transmettre. Rien d'autre ne pouvait prendre le pas. Peine perdue pour lui, je résisterais.

Un calme relatif me revenait, me rappelant les leçons de pragmatisme faisant partie intégrante de l'entrainement des soldats. L'erreur de l'ennemi ne le regarde qu'en propre. Ne t'y attarde pas. Profites-en pleinement. Si l'ennemi te tend la main, profites en pour repartir à l'attaque. je me sentais bien mieux et mon environnement immédiat, ambiant et visuel, se rétablissait. Je les voyais s'éloigner avec en arrière garde ce félon. Il remarqua également une monture avec à ses côtés un sac et une outre et un petit arc de chasse avec son carquois. Mon regard revint vers le dos de « l'autre » comme je décidais définitivement de le nommer. Ce dernier stoppa, se couvrit la tête, se retourna et, sans le moindre doute possible, braqua ses yeux directement vers lui. Ils étaient protégés par ses lunettes miroir, m’empêchant de les capter. D’une voix étrangement douce il parla :

— Messager, pour l'instant ta colère est la plus forte mais quand elle sera retombée, au nom des guerriers, je t'en conjure prend le temps de réfléchir. Tu nous rejoindras.

Ca, tu peux toujours y compter ! Seychouaine il était, seychouaine il restait. Non content de ne pas pouvoir boire son âme, la faute à ses verres maudits, je ne pus le reconnaître. Il était recouvert du kéfié traditionnel des Messagers. Pendant ces longs instants précédents, ma dignité s'était effritée. Elle venait de se rétablir, éblouie par le sens évident de ma mission. Avertir de l'existence d'un traitre, probablement et de surcroit, un ancien Messager ! Sans préjuger d'une vérification, la vraisemblance d'un cas unique dans notre histoire ne faisait plus guère de doutes. Seuls nos anciens R'A'Bn pourrait le confirmer, plus à même que lui d'avoir approfondi notre autre tâche accessoire, l'Histoire, celle de notre Peuple. Ce n'était pas important sur cet instant. Une autre certitude m'emplissait peu à peu. Quand il aurait rempli sa mission, il demanderait la faveur de redevenir guerrier. Alors il partirait en quête : la poursuite du traitre et son châtiment. Le fait était rarissime mais comment la primauté m'échapperait-elle après une telle humiliation subie. En Sey', on ne badine pas avec cette dernière. Elle ne lui serait pas réfutée. Mieux, il aurait droit à une section. Je m'y voyais déjà, enfin surtout le retour glorieux avec la tête accrochée à ma selle, le scalp monté en aigrette sur mon casque. Je fis l'impensable, répondre à voix haute !

— Parle, paroles de vent n'effleurent que le roc de ma résolution.

Et pris conscience de mon erreur, de mon inconscience imbécile. mon regard n'avait pas quitté le dos de l'autre. Etait-ce mon imagination ? j'avais senti, imperceptiblement, un frémissement des épaules mais, en toute honnêteté, le mouvement aurait tout aussi bien ressemblé à un haussement d’épaules. La réaction qu'inconsciemment j'attendais, ne vint pas. Personne ne fit demi-tour. Après tout, il n'avait sans doute pas entendu. Peu importe au final tant qu'il s'en allait.

Je laissais passer un long moment avant de me relever au cas où leur départ n'aurait été qu'un piège pour l'inciter à se découvrir. Il n'avait aucune confiance dans les paroles entendues et les rejetaient purement et simplement. Une des qualités première requise du Messager était la patience. Il était de mon devoir de survivre aujourd'hui encore plus qu'hier. Transmettre, telle était ma mission. Je me devais aux guerriers tombés pour faire savoir à tous, leurs vies, leurs derniers combats, leurs faits d'armes et leurs dernières volontés. La clef ultime de l'ouverture de la route de l'Eden résidait dans l'acte du Messager. Sans lui, il serait inachevé. Ils seraient refoulés dans un entre deux mondes peuplés de ces guerriers égarés, d’âmes damnées, de malveillance. Le seul avenir devenait alors une plus grande errance, toute en douleurs, supplice d'un cycle inachevé et qui ne le serait jamais.

Quand j'estimais tous dangers éloignés, je me relevais provoquant un nuage de poussière peu discret. Je récupérais ma toile de dissimulation, l'époussetais soigneusement et la pliais réglementairement. Tout le secret était dans ce bout de tissu tissé en chatlon, tissé en fils de spuivreuil, plante aranéoïde, méticuleusement récoltés. Le résultat donnait un voile d'une solidité extrême, aéré, s'intégrant parfaitement dans n'importe quel décor car ayant conservé les propriétés mimétiques de la plante d'origine. Pliée, elle ne prenait guère plus de place qu'un mouchoir.

Le chatlon est un attribut des Messagers, conservé avec le plus grand soin car rare. Sa production est limitée, rendue difficile par une récolte ardue et hasardeuse. La plante, le spuivreuil croissait en symbiose complète avec une araignée, la stra'vgal. Pour qui l'avait approchée, elle ne pouvait qu'être qualifiée d'évoluée. D'une taille allant de 70 cm à 1 mètre, elle vit en communauté extrêmement structurée socialement. Elle inclut tout ce qu'il est possible de retrouver dans une société : hiérarchie, défense, système de travail. S'attaquer à un nid est ardu. Les veilleurs sont vigilants et donnent l'alerte à une vitesse impressionnante. Les seychouaines avaient connu d'amères et cinglantes défaites face à ces animaux. Chaque récolte était une véritable expédition.

Je rejoignis la monture, un st'rv'ail, version domestique du Ch’Trav’Ail, indépendance et vitesse en moins mais bien plus docile et, surtout, d'une endurance à toute épreuve. Durant son immobilité, il avait eu le temps de réfléchir à la meilleure façon de rejoindre la citadelle. Le chemin le plus direct par la plaine serait trop fréquenté. Sans avoir oublié les paroles de « l'autre », je les avais plus ou moins consciemment occultées. Le seychouaine combattant qui restait en moi, ne faisait aucune confiance à des paroles jetées ainsi en pâture. Je décidais donc de passer par le S'Try'Cheal, le plus long fleuve de la planète Zhyoom.

Son choix, pas vraiment un en l'occurence, était plutôt une évidence. Elle rallongerait mon temps de parcours mais sa configuration m'assurait une relative sécurité et une vigilance plus aisée. Aucune armée n'aurait pu assurer une surveillance serrée le long de ce gigantesque ruban d'eau faisant quasiment le tour de la planète.

Note : il ne le saurait jamais mais, un jour, les rives de ce fleuve seraient aménagées sur toutes leurs longueurs en deux immenses chemins.

Lui n'y voyait qu'une protection végétale relative, plus sure que les immenses steppes de la route directe. Il n’était pas exclu d'y faire de mauvaises rencontres mais, mon entraînement au déplacement silencieux et l'écoute attentive des bruits ambiants, me permettrait de discerner les dissonances produites par toute démarche qu'elle soit animale ou zhoumaine. En tant qu'ex-guerrier, il savait qu'à vouloir se déplacer sans bruit, presque immanquablement, on en faisait. La simple présence suffisait à distordre un environnement. Il fallait donc faire en sorte de l'accompagner dans sa partition, l'accompagner.

J'aimais cet endroit. Il en avait toujours été ainsi. Je n'y revenais pas assez souvent alors que, bien plus que dans notre citadelle, je m'y sentais "chez moi". Le pourquoi ne m'importait pas et je n'aurais pas aimé justement y trouver une explication. Il en allait ainsi et j'en étais satisfait. Si Ö y consent, je viendrais y finir mes vieux jours.

Le long des rives du fleuve, les chemins, à peine esquissés, offraient une multitude de paysages, infinis dans la variance des couleurs, des formes, des végétations et animales. Régulièrement des sentes presque imperceptibles traversaient sa route faites par les animaux venant s'abreuver sur les rives. Elles étaient un leitmotiv. Cette connaissance expliquait mon rejet des vivres laissés à mon usage. Aussi elles pouvaient contenir autre chose. Il n'aurait aucune difficulté à se procure de quoi manger. Même en ce début de saison, il savait pourvoir trouver des végétaux comestibles, des baies, des racines poussant en toute liberté et profusion. Le fleuve était un paradis nourricier encore bien peu exploité. Ses pensées réveillèrent mon estomac. Le moment était venu de chasser un peu. Il apercevait, pas très loin, un de ces tracés animal et choisit donc de s'y arrêter. Il y avait trop longtemps que je jeûnais et un repas serait le bienvenu. Je débottais et laissais ma monture, sans autre forme de procès. Elle resterait sur place tranquillement jusqu'à mon retour. Si tel n'était pas le cas, probablement un prédateur l'aurait trouvé à son goût. Je me dirigeais vers le chemin en adoptant automatiquement la marche du guerrier. Fruit d'un long entrainement, elle ne servait pas à ne pas produire de bruits mais à les faire entrer en assonance avec l'environnement. C'était une marche asymétrique ponctuée de pause que tout spectateur, immanquablement, trouvait du plus haut ridicule en temps de paix. Mais redoutablement efficace en temps de guerre !

J'étais tout proche du sentier quand une lueur accrocha mon regard. Elle n'avait rien à faire là à ce moment. Je m'aplatis aussitôt et entamais une reptation vers un buisson tout proche. Je stoppais et attendis tous mes sens en alerte. La patience, contrairement aux idées toutes faites, fait partie de notre apprentissage. La voix d'un ancien éducateur remonta et s'imposa. Il nous assénait un de nos nombreux adages, un des plus importants : " croiser une dissonance est o bli ga toi re ment stopper jusqu'à en avoir déterminé la cause !" Sa patience fut récompensée. Un bruit, à peine audible, m'alerta. Je m'avançais un peu jusqu'au bord du buisson pour glisser mon regard. Je scrutais l'endroit où j'avais remarqué la lueur et d'où provenait le bruit. Je ne voyais rien de particulier. Toutefois, je persévérais pendant un temps assez long, totalement immobile, respirant à peine. La raideur commençait à saisir mes membres. J'en arrivais à me dire que j'avais été le jouet d'une tension inhabituelle et durable quand elle refit son apparition. Plus de doute possible, elle provenait du reflet du soleil sur du métal. Automatiquement son regard fit un panoramique pour pouvoir confirmer son itinéraire de repli ; il pensait fuite mais reléguait le mot ailleurs, primauté de la mission exige.

La lueur restait fixe. Je songeais que j'avais assez perdu de temps avec elle et que, tant pis, je mangerais plus tard. Je décidais donc de repartir en arrière quand elle disparut tout aussi soudainement qu'arrivée. A peine un moment plus tard, mon monde s'écroulait à nouveau. Une vingtaine d'ennemis, ichtr'yens maudits, se déplaçant d'une manière tellement proche de la marche du guerrier qu'elle ne pouvait que l'être, sortaient du bois. Ils avançaient en oblique vers le bord opposé qui les mèneraient à quelques coudées de lui, hors de portée de son arc. Parvenus à destination, ils stoppèrent. Sans le moindre doute, je savais qu'ils n'étaient pas là pour se battre. Certains me regardaient indubitablement même s'ils ne pouvaient pas me voir réellement. Les implications de cet évènement particulier étaient nombreuses. Je n'étais pas assez stupide pour ne pas avoir compris que, dès le début, ils m'avaient suivi. Que j'aurais pu être abattu sans même le voir arriver.

Une contrition aussi brusque que malvenue l'étreint. Une nouvelle fois, je me sentais humilié, pire, totalement impuissant. Ma jeunesse ne pouvait servir d'explications à ma naïveté. Elle allait au-delà du possible. L'ennemi ne pouvait ignorer nos caractéristiques. Ils en jouaient. Oui, ils jouaient avec lui. Un goût saumâtre de bile lui emplissait la bouche en même temps que résonnaient les dernières phrases entendues. Elles percutaient en force son libre arbitre, créant une bulle de lucidité, cruelle. Ils me protégeaient tout simplement ! Comme une âme perdue…

Je pensais que mon désir de vengeance était à son apogée. Je me trompais. Celle d'avant n'était que primaire. J'étais stupide voire mesquin. Une résolution farouche se faisait jour. Ils voulaient jouer ? Grand bien leur fasse ! Résolu, je me relevais sans la moindre discrétion. J'allais tenir mon rôle, accepter la partie. Qu'ils s'endorment sur leurs certitudes. Je ne fis que suivre une autre de nos leçons, adapte-toi à l'adversaire. Dans le cas présent, j'allais pouvoir foncer droit vers la citadelle pour faire profiter au plus vite mes frères de mes informations, vitales. Eux comme lui pensaient classiques, honorabilité. Ils avaient affaire à des tricheurs, manipulateurs et fourbes. Je me dirigeais donc vers ma monture, l'enfourchais sans ménagement à son grand dam. Il s'en fallut de peu qu'elle m'éjecte. Je n'aurais pas pu m'y opposer et, donc, je me calmais quelque peu. Le S'Try'Cheal est placide mais doté d'une force importante et parfaitement obstiné quand il veut, ou pas, faire quelque chose. L'animal se calma et nous partîmes au grand galop dans un nuage de poussière impressionnant.

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