Stratégie

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Axiome de la Bor'And'Ja : Avoir raison sur l'échec d'autrui n'est que le constat du sien propre !

Je commence sérieusement à perdre patience. Je me morfonds de cette relève qui n'en finit pas de se faire attendre. L'ennui fait partie intégrante, plus ou moins, de notre existence mais à ce niveau c'est exceptionnel. Comme toutes les veilles d'aube, le vent s'est levé. Pour un organisme reposé, il aurait été anodin ; pour moi, il gèle ma carcasse réduite à un mouvement de piétinement peu propice au réchauffement.

Au bout d'une nuit de garde, le cerveau est las, amplifiant un effet qui n'aurait pas existé dans des conditions normales. Le seul bon point de ce vent ? Il annonçait l'aurore et la fin toute proche de cette corvée. Elle allait pouvoir dormir. Fermer mes yeux larmoyants à force de scruter cette ligne mouvante et immobile de l'ennemi. En bas des remparts, une agitation ténue commençait à produire les bruits de la ville en action. Le sey'chouaine se lève tôt. Des volets claquaient. Les premiers appels à la soupe matinale fusaient. Les premiers crachotements des moteurs ronflaient. A sa gauche surgit une apparition éblouissante, le soleil, brutal comme à son habitude, autant que les pluies. Il inondait la plaine d'une luminosité aveuglante. Je baisse mes verres fumés. A rayons rasants, aussi tôt, ne pas les chausser, c'était se garantir d'abimer irrémédiablement sa vision. Machinalement je tournais la tête vers le chemin de ronde tout en sachant l'inutilité du geste. Rien ! Fataliste je reportais mon regard vers la ligne ennemie Dire que je la hais carrément ce matin ne reflète en rien ma sensation !

Je refoule bien vite ce sentiment non honorable. Je reprends ma veille, un peu en colère après moi de cette impatience d'apprenti. Le soleil éclaire de biais l'horizon, faisant luire le métal des engins motorisés de l'ennemi. Une anomalie dans la ligne m'interpelle. Je me fige ! Elle s'est scindée en deux endroits. Du mouvement se produit. Enfin, ai-je failli dire tout haut ! J'attrape le téléphone et, posément, j'appuie sur le bouton d'alerte urgente. Instantanément, une voix me répond tout aussi posée :

— Oui, soldat ?

— Ils avancent.

— Bien !

Il a à peine fini de prononcer son mot que la sirène retentit. Le chef de quart n'avait pas vérifié mon information, ne le ferait pas. Dans cette armée, la confiance est une seconde peau. Sans elle, elle fonctionnerait largement moins bien. Dans le combat votre voisin de gauche, de droite, devant, derrière, sont des extensions de votre propre corps. La garde, nous la ressentons quelquefois comme une corvée mais telle n'est pas sa vocation. N'est pas garde qui veut. C'est une unité spéciale. En peu de temps, je n'étais plus seule sur les remparts. Une ligne noire des uniformes s'étaient installée en autant de combattants prêts à en découdre. Les grands leaders, les stratèges étaient là aussi, m'interrogeant.

— …Ils se sont avancés d'une cinquantaine de mètres puis se sont arrêtés. Depuis ils n'ont plus bougé. Mouvement ne concernant qu'une minorité. Estimation d'une centaine de personnes plus une dizaine d'engins qui pourraient être d'artillerie.

— Merci soldat.

Ils disparurent. C'était cuit pour le repos, le repas. Je pourrais faire valoir mon droit à un repos mais, vu les circonstances, ce ne serait pas honorable. Donc je me tais. Au moins je peux fermer les yeux pour tenter de les reposer. J'ai fait le signe du soutien pour que mes voisins sachent et prennent le relais.

*

— Trouvez-moi un spécialiste de leurs engins !

L'ordre était sec et le ton laissait transparaitre que le délai d'attente devait être le plus court possible. Il ne fut pas déçu. Presque immédiatement une voix lui répondit :

— Soldat Ki'Uh'Re…

Il n'y a pas de circonvolutions dans l'armée sey'chouaine. On se présente par son nom, pas de salut et on embraye pourvu qu'on est quelque chose à dire ou qu'on soit interrogé.

— …Ses cinquante mètres qu'ils ont parcouru correspondent à la limite maximale de ce que nous estimons être des lanceurs d'engins. Nous ne sommes pas certains que nous pouvons les considérer comme de l'artillerie standard. Si nous nous référons au premier accrochage, ils n'usent pas d'armes à percussion ou à poudre.

— Comment pouvez-vous estimer que ce sont des lanceurs d'engins ?

— Une hypothèse, une transposition déduite du premier accrochage. Ils ont utilisé des espèces de pistolets. J'utilise ce mot pour la compréhension mais ils n'ont rien à voir avec nos armes. Ils projettent des aiguilles aux deux bouts effilées et extrêmement fines. Redoutablement efficaces et très mortels pour les éventuels rieurs. Nous supposons qu'elles sont enduites de poison. Des premiers rapports et ce n'est pas une supposition, la cadence de tir est impressionnante tout autant que leurs chargeurs.

Quelques jours auparavant, nul doute qu'il se serait trouvé des rieurs, pas après l'accrochage évoqué. L'unité d'éclaireurs envoyée en provocatrice, tactique habituelle pour sonder force et motivation en opposition, composée d'exactement 119 individus s'était heurtée à une cinquantaine d'ennemis. L'engagement fut bref et le bilan non négociable : 90 morts dans les rangs sey'chouaines, 18 manquants. Seul le messager parvint à revenir. Les manquants, nul doute qu'à cette heure, s'ils avaient été faits prisonniers, ne devaient plus être de ce monde. Cet incident avait eu cette conséquence totalement inattendue. A peine une journée s'était écoulée qu'ils étaient attaqués. Pourquoi inattendue ? Parce qu'eux n'était pas prêt ! Ils avaient envoyé une patrouille pour tester mais il s'en fallait de nombreux jours avant de passer vraiment à l'offensive

— Ce que vous appelez canon lancerait le même genre de projectiles ?

— Franchement ? Tout nous incite à le croire. D'après nos projections et suppositions, ils auraient la capacité à faire pleuvoir leurs projectiles. Ils ne sont pas détonnants donc nul besoin d'un impact ou d'un détonateur pour la mise en œuvre. La quantité doit être astronomique et les autoriseraient à ne pas viser précisément. Reste la propulsion qu'ils utilisent. C'est pourquoi nous demandons à ce qu'au plus vite nous tentions de nous emparer d'une de ces machines.

— Si je vous comprends bien, ils arrosent à l'aveugle ?

— Je le crains !

— Face à notre puissance de feu ? Ils nous inquiéteraient vraiment ?

— Je ne crois pas ! C'est typiquement une arme défensive qui, s'ils voulaient vraiment nous déborder, montreraient vite ses limites. Avec des tirs précis, nous sommes en mesure de détruire « leurs canons ». Ils ne sont pas en mesure d'en faire autant. Leurs aiguilles sont efficaces, une certitude, sur le zhoumain, pas sur les engins. Tout indique que notre analyse est juste, qu'ils ne font que de la défense. Même leur approche va en ce sens. Ils ont commis une erreur psychologique en s'imaginant nous impressionner. Si vous me permettez, ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Au final, tout ce que nous avons à faire est de mettre au point des protections. Un travail déjà en cours et qui va nous demander encore quelques heures.

— Quelles seraient les pertes estimées si nous tentons une sortie, juste pour gagner ces quelques heures et glaner un peu.

— Un bon tir de barrage au canon de 105, quelques engins blindés à minima et je pense que 20 % serait assimilable à une défaite et un déshonneur. Ce petit groupe qui s'est avancé paraît une cible idéale non ?

— Exact !Exécution !

Aucun ne crut bon d'évoquer le fait que l'ennemi était à la limite de portée de leur artillerie. Tous connaissaient la réponse et l'historique de la tactique. La précision d'un tir de barrage n'a aucune importance. Peu importe que les obus tombent juste à côté. Ils ne sont là que pour masquer et accessoirement donner le signal à tous de l'attaque, comportement hérité directement d'un livre ancien nommé Code d'Honneur de la Guerre. Ce dernier point, ils l'ignoraient et, s'ils l'avaient su, l'aurait réfuté. Le groupe de commandement commença à se disloquer sans plus de commentaire, chacun sachant précisément ce qu'il avait à faire. Un cri troua l'air et les figea :

— Alerte !

Tous les regards se braquèrent vers la ligne de front. Ils ne virent qu'un nuage noir dense et véloce qui précédait d'autres nuages noirs tout aussi véloces. Malgré l'appel de se mettre aux abris, peu en eurent le temps. Ce fut une hécatombe. Ch'Tyz'A eut juste le temps de se dire que ce n'était pas juste et qu'elle aurait du, après tout, faire valoir son droit au repos avant de s'écrouler.

A'Alij'Bu, premier leader en fonction, eut le temps de s'abriter, proche qu'il était d'une guérite de défense. Il y plongea sans élégance mais avec efficacité. Au travers des fentes de tir, il put voir le troisième nuage arrivé, constitué d'une nuée d'aiguilles très denses. Il vit également leur infléchissement de courses brusque et défiant toutes lois physiques de sa connaissance. Il était inimaginable qu'un projectile aussi léger puisse presque stopper, obliquer à presque angle droit et repartir à la même vitesse comme si de rien n'était. Pragmatique, il analysait déjà. L'évidence sautait aux yeux quand à l'erreur d'analyse partielle de leur part. Il n'y avait pas le moindre hasard sur la destination pile sur la ligne de défense et sur le poste de commandement improvisé. Oh ! Oui, nombre d'aiguilles tombaient au sol mais presque autant entraient dans les chairs, provoquant un jet de sang ridicule mais mettant les soldats par terre. Les urgences définies étaient, elles, exactes : protection et trouver le mode de propulsion utilisée et, maintenant, celui de visée. Les éléments pare-balles qu'ils utilisaient actuellement laissaient passer les aiguilles qui, en outre, pouvait s'insinuer partout. A corriger au plus vite ! La force d'impact de ces projectiles étaient nettement plus importantes qu'une balle. Suivant comment elles tombaient sur les pavés, elles laissaient des éraflures bien nettes. Elles provoquaient des petits cratères dans le sable et dans la peau. Comment était-ce possible sans détonation ? Tout ceci ne semblait pas très digne mais redoutablement efficace.

*

Le silence n'est pas une absence de bruit mais un affaiblissement sonore harmonique, ou pas. Le bruit n'est qu'une distorsion non harmonieuse produit par une tonalité dissidente et trop forte. Une fausse note qui durerait au-delà du raisonnable. Un couac à l'extrême endossant ou usurpant le rôle de tempo qui transforme l'accord rythmique de la symphonie ambiante en polyphonie lancinante et hypnotique. C'est une des spécificités du bruit d'un affrontement sur un champ de bataille. Une fureur exacerbée et vitale pour permettre l'oubli temporaire de l'abandon de la valeur ultime qu'est la Vie, pour laisser place à un refrain composé d'une seule note itérative, la survie, dont le terme ne peut qu'être la mort, but de toutes guerres, duels, confrontations, etc.

La guerre est une action parfaitement paradoxale quelque soit le bout par laquelle elle est prise. Son unique vanité, trop parlent de valeur sans ou occultant le fait que donner la mort, blesser, estropier, violer, piller ne peut lui être assimilée, son unique vanité donc tient à son élaboration et son élévation de l'hypocrisie au rang de concept existentiel. Une aberration qui saute aux yeux rien qu'en la lisant mais qui devient par trop souvent invisible sous l'amas d'artifices produits. Une contrepèterie morale, pas cocasse, dotée du pouvoir de faire avancer une multitude vers une extinction de masse en dépit de toute volonté propre, saine et objective. Le suicide individuel est souvent l'acte terminal d'une impasse psychologique, physique plus ou moins librement consenti. La guerre est un suicide collectif créant sa propre impasse en l'élisant princeps du livre de la vie. Tout ce qui l'entoure est biaisé. Ainsi le courage, la bravoure et tout ce tralala n'est qu'une fuite en avant au mieux, à peine un sous-vêtement pour cacher cette lâcheté que nous ne saurions voir. Oubliant au passage que la lâcheté n'est que l'incapacité à entendre la rengaine du refrain de la mort.

Toutes violences produisent du bruit. La guerre en est un point d’orgue ! Avant, pendant, après comme autant de parties d'une œuvre dont l'ultime, les cris, pleurs, gémissements, etc., serait la réinsertion des sentiments zhoumains dans la partition du vivant. Cette pluie d'aiguilles, qui n'était même pas un engagement, s'était déroulée sans cette dissonance que produit un affrontement. Maintenant le silence perdurait.

Le sey'chouaine recherche la mort, la voie, mais n'ait aucunement dispensé de la crainte, de la douleur, de l'appréhension de l'agonie. Avant un engagement, comme tout être zhoumain basique, il pense à cette avant mort qu'est l'attente permanente qu'est la guerre ; celle de l'assaut, de l'arrivée des obus, des balles qui sifflent, des sabres qui s'entrechoquent, de la blessure, du bruit. Aujourd’hui, les survivants, debout ou se relevant, pour ceux qui avaient pu trouver un abri, étaient déroutés de ne voir que des morts, pas de blessés. Aucune de ses lamentations qui permettent aux survivants de réaliser qu'ils ont survécu. Décontenancés, Ils étaient à la recherche de leur sens commun, ahuris et trahis dans leur idéal d'engagement. Il ne fallait pas être un génie pour faire le constat ; ceux d’en face, ces icht’ryens, pacifiques à leur dire, avaient anéanti la valeur de plusieurs compagnies aussi rapidement qu'ils auraient dit « feu ». Sans la moindre réplique en retour de leur part ! Ils n'avaient pas eu le temps ; presque plus personnes pour donner des ordres et, surtout, pas de cibles clairement définies ou accessibles. Poussés par une discipline patinée par des générations, ils se regroupaient en un schéma connu et cohérent de défense mais clairement la majorité n'aurait pas été en mesure d'être efficaces.

A'Alj'Bu, à priori unique survivant des leaders présents sur les remparts, sentit le danger. D'autant plus facilement qu'il était en proie lui-même à un certain désarroi. Il avait mis du temps à se relever tout à son analyse. Il se fit violence, repoussant à plus tard les réponses, ou les questions. Quoiqu'il fasse, il n'ne trouverait aucune dans l'instant ! Il jeta un coup d'oeil sur l'horizon. Personne ne se ruait à l'assaut. Les icht'ryens avaient envoyé 3 salves puis plus rien, pire, ou mieux, le groupe avancé avait rejoint la ligne précédente. Autour de lui commençait à se regrouper des soldats. La routine reprit ses droits et les mots lui vinrent automatiquement :

— Etat des pertes ?

La réaction ne fut pas immédiate et les quelques secondes nécessaires lui parurent durer des siècles. Quelques hommes s'éloignèrent à la recherche des assistants médicaux. Les quelques minutes qu'il fallut pour investiguer furent silencieuses, mornes à peine troublées par la reprise progressive des bruits habituels de la vie d'une cité. Un médecin s'approcha, enfin une tête connue, un véritable baume à son cœur. L'effet ne dura pas douché par l'annonce :

— 1517 citoyens ; 768 esclaves !

Il faillit lâcher un « hein » de stupéfaction tellement le chiffre était effarant. Il n'y avait même pas eu accrochage ! Il réussit à se contenir et enchaina :

— Blessés ?

— Aucun !

Cette fois le « hein » fusa et il n'exprimait que son irritation grandissante. Le médecin poursuivait :

— Il semble que ce soit ou la mort, ou la vie !

Le ton du médecin, il le sentait comme frère du sien, évoluant à la frontière d'un mot proscrit, la défaite ! Il lui fallait au plus vite et sans détour briser cette tendance.

— Chefs de groupe ! Aboya-t-il, brisez la formation, retrait partiel, mode silencieux, ne laissez que des sentinelles, veille normale, alerte qu'en cas de mouvements avérés. L'ennemi dispose d'un moyen d'observation non identifié.

Il en était arrivé à cette conclusion, ne croyant absolument pas que le hasard avait pu présider à l'arrosage ciblé sur le poste de commandement et ses environs. Il continua :

— Une escouade pour aller explorer la montagne au-dessus de la ville. Génie militaire, à moi, direction le quartier principal de commandement.

Ce n'était pas grand-chose mais suffisant pour donner une impulsion. Des ordres brefs, des buts précis, une apparente maitrise de la situation et les rouages bien huilés se remettaient en place. L'efficacité aurait été pleine et entière si un soldat n'avait pas annoncé :

— Mouvements perceptibles continus, bannière blanche, croix verte, mains liées.

Des culasses claquèrent, les mouvements se raidirent, les ordres de poste de combat avaient été annoncés avant même que quelqu'un est compris qu'ils avaient à faire à une demande de trêve. La bannière blanche à croix verte avec mains liées et entrelacées était le signe admis d'une demande de trêve, négociations, reddition. C'était la seule rare mesure du RER qui ait été adoptée et respectée au nom de l'honneur et de la zhoumanité minimale. Dans les faits, elle ne pouvait être refusée. Pour A'Alij'Bu, c'était la première bonne nouvelle du jour. Dans ce moment vraiment particulier et inédit, elle tombait à pic. Son armée n'était plus à une ahurissement près mais ces moments gagnés achèveraient de remettre la machine en route. A la place de l'ennemi, avec un tel avantage, il ne faisait pas de doutes qu'eux auraient poursuivi sur leur lancée.

— Annulation des ordres précédents. Reste-t-il des donneurs d'ordres stratégiques aux abords ou suis-je le seul ?

— Plus personne de valide.

— Appelez le central et demandez à Le'Az'Jny, To'Sut'Eur et J'Juk'Yly de rappliquer en vitesse. Contactez ensuite tous les chefs de groupe et dites leur de me rejoindre sur la grand-place.

La machine était bel et bien lancée et il allait avoir un travail fou à faire en un minimum de temps.

*

La grand-place avait beau être immense, 3 hectares sans compter les abords et les rues qui y menaient, elle était noire de monde. A'Alij'Bu s'était hissé sur une estrade improvisée, un parlophone à la main. Il attaqua direct sans passer par un quelconque constat éventuel :

— Relève des unités au rempart. Prise de position standard, armes prêtes. Personne ne bouge un petit doigt sans qu'un ordre clairement donnée du central n'ai été reçu. Gardez à l'esprit que nous sommes probablement observés. Ouvrez l'oeil et si quoi que ce soit vous parait bizarre, intervenez immédiatement. Faites en sorte d'être effrayants et plus nombreux qu'en réalité. Profitez des moments qui arrivent pour voir si vous pouvez vous protéger un minimum, mettez en place des mesures. Faites sortir des patrouilles tout le long des remparts sur une distance n'excédant pas 800 mètres. Qu'elles soient bien visibles et représentatives ! Si engagement semble se présenter, refusez-le sauf si réelle possibilité de ramener discrètement des prisonniers vivants.

Pratiquement aucune chance que le cas se présente sans qu'il soit pris pour une rupture de trêve mais la demande aurait le mérite de détendre la troupe en lui donnant un objectif plus proche de la normalité. Un rôle, un but, le nerf de toutes batailles était posé. Il s'empara du téléphone pour appeler le central et prendre des nouvelles :

— Nous arrivons.

— Laisse tomber. C'est moi qui vient. Les conditions ont changé donc il me semble urgent de les faire attendre un peu et je pourrais me poser avec vous. Tu devrais voir arriver le génie. Commencez un topo sur les protections individuelles et voir le possible pour du collectif. Ìl faut penser à nos esclaves qui viennent de payer un tribut non négligeable.

— Ok ! On s'y colle. Ag’hj ? —boisson chaude traditionnelle très proche de la verveine, effet excitant en sus —

— Que oui ! Pas que, du solide aussi. D'ailleurs faites travailler l'intendance pour ravitailler les hommes sur les remparts avec du costaud, du bruyant et du démonstratif. Pas d'alcool, hein !

— Evidemment. C'est comme si s'était fait. A tout de suite.

Ìl ne faisait qu'appliquer un précepte connu. Pour contrer une perturbation, créer de l'agitation, si possible constructive, de manière à opérer un dérivatif aux questionnements légitimes ou non.

*

Il y avait bientôt une demie journée que la délégation icht'ryenne était arrivée devant la porte principale du fort. Ils avaient stoppés sans rien dire, ni demander. Un petit groupe s'était affairé à installer l'aire de négociations. Une table ovale assez respectable, des chaises pliantes, un nécessaire à boissons chaudes et froides posés sur une estrade mobile qui était en fait deux fourgons à fond plat assemblés. L'accès se faisait par une échelle. Ils attendaient donc sans aucun signe d'énervement, d'irritation ou d'impatience. Du haut des remparts, le constat de leur calme et décontraction était évident. Ils ne possédaient aucune arme apparente, pas plus de protections d'ailleurs, ne serait-ce qu'un casque. Quand aux uniformes, ils n'existaient pas. Pour un peu, on aurait dit de simples civils en pique-nique. Des gais lurons en goguette mais chaussés tous à l'identique de chaussures de marche solides. Rien que ce détail, uniquement lui, prouvait à ces professionnels qu'ils n'avaient pas affaires à des touristes. Certains plus concentrés constatèrent également que leurs mouvements, leurs déplacements étaient opérés en fluidité asymétrique, en économie de mouvements étudiée, sans fioriture, ni geste inutile. Quand ils parlaient, ils semblaient ne plus faire le moindre mouvement hors celui des lèvres. Pour un peu, hors l'habillement, l'élégance et l'harmonie d'une troupe surentrainée, ils auraient pu presque se confondre avec des sey'chouaines. Curieux ! Hasard ! Préméditation ? Danger possible ?

*

Il est un moment où prolonger l'attente devient indécent et, surtout, se retourne contre son ou ses auteurs. A'Alij'Bu en avait conscience et amorça le mouvement. La matinée n'avait pas été de trop pour faire un point profond. Des décisions stratégiques, matérielles et zhoumaines avaient été prises. Comme évacuer la moitié des esclaves. Ou décider qu'en dépit d'un commandement communautaire, il n'y aurait qu'un négociateur, lui, en dépit du handicap possible pour les improvisations ponctuelles dans une situation de conflit. Pour contrer ces adversaires peu communs, anti conformistes et préparer le combat à venir car la négociation n'était qu'un pare-feu, du vent. Ils s'installèrent donc à la table des négociations. Surprise, une de plus, les icht'ryens semblaient connaître les coutumes. La palabre pouvait démarrer et l'entame lui revenait. Il aurait du se douter qu'ils ne pousseraient pas une pseudo dignité jusque là. A leur décharge, c'est une notion qui ne s'apprend pas en 5 minutes. Ce fut une femme qui prit la parole.

— Veuillez par avance me pardonner de prendre la parole en premier mais avant de procéder aux rites funéraires de crémation de vos collègues, il vous faut savoir qu'ils vont commencer à se réveiller. Ce qu'ils ont reçu n'était pas létal, juste soporifique avec état coma organique généralisé apparent.

— Au point qu'ils paraissent morts ?

— Oui !

La réponse était sèche. Il n'en tint pas compte et fit un signe. Un dialogue téléphonique vif fut entamé entre Tu'M'Ar et un inconnu situé sur les remparts. De son côté, il renonça à comprendre coma organique. Pas question de leurs poser la question ! Il rangea dans un coin de sa mémoire pour y revenir plus tard.

Ces icht'ryens s'avéraient plus intéressants qu'ils ne l'avaient supposés. Il y aurait des enseignements à tirer. La victoire, qui ne faisait aucun doute, leur apporterait technologiquement et tactiquement.

Tu'M'Ar, de retour, se pencha vers lui et lui parla à l'oreille. Le bilan, encore provisoire, était nettement moins grave mais non vierge : 12 morts dont 2 esclaves, 23 blessés, tous victimes de chutes. La colère l'envahit et il attaqua :

— A quoi bon cette mascarade déshonorante.

— Si le vecteur principal de votre existence consiste à mettre en adéquation vos valeurs, nous faisons de même. La mort, nous ne la prônons nullement comme acte sensé et honorable.

— Que m'importe ! Rétorqua-t-il tout en songeant que le raisonnement quelque part se tenait.

— Ce que vous voulez est votre problème, pas le nôtre. Vous avez déclaré cette guerre, pas nous. Nous ne sommes que contraints. Nous vous avons envoyé un signe de ce à quoi nous pouvions nous résoudre, ce que nous pouvions faire. A vous de juger mais, auparavant, nous vous proposons une reddition honorable, sans contrepartie. Si vous acceptez, nous repartons tout simplement. Vous reprenez le cours de vos vies, nous en faisons de même. Fin de l'histoire !

— Vous ne connaissez rien à Sey ?

— Je serais tenté de vous renvoyer votre « que m'importe ! » mais, à nouveau, c'est votre problème, pas le notre. Votre code d'honneur n'a ni sens, ni valeurs pour nous. En vous ignorant, nous vous respectons tant que vous ne tentez pas de nous massacrer ou asservir. A quoi bon tant de morts pour un piètre résultat ? Hors votre code d'honneur !

Derrière le discours structuré, d'une logique assez implacable, son ennemie venait de lui envoyer le second signe de faiblesse de la matinée. Le premier, ne pas avoir suivi le net avantage psychologique pris ; là, ils montraient qu'ils avaient eu de la chance, celle des débutants, de la nouveauté. Elle ne dure jamais. Il pouvait en déceler les signes avant coureurs.

— Cette décision, je ne peux la prendre seul. Je dois en référer au conseil. Nous allons avoir besoin d'un peu de temps.

Il mentait sans vergogne inventant un gouvernement imaginaire. La décision, elle était prise depuis longtemps mais il leur fallait encore un peu de temps pour peaufiner la stratégie et préparer les protections.

— Combien ?

-— Un ½ jour.

— Nous vous donnons le reste de la journée, la nuit. Nous reviendrons demain matin chercher la réponse si cela vous semble honorable.

— Parfaitement !

Encore un mensonge mais qui veut les moyens, les produit.

*

— Il mentait !

— De manière éhontée !

— L'escalade de la falaise ? Le tunnel ?

— Ils seront en haut dans deux heures et le tunnel est fin prêt.

— Nos observateurs ?

— Tous rentrés !

— Advienne que pourra ! Quoiqu'il arrive, ce sera une mauvaise journée.

— Déplorable !

*

Centre opérationnel Sey’. 50 personnes étaient réunis, fait rare, dans la plus grande confidentialité. La conjugaison des évènements avait conduit A'Alij'Bu à assumer un rôle de leader ne correspondant pas forcément avec le faire Sey’.

— Nous nous savons observés. Ecoutés ? Il n’y a guère moyen de s’en assurer sur l’instant. C’est la raison de cette session pas ordinaire. Nous devons composer. Nous adapter ! Tout ce qui sera dit ici devra rester confidentiel jusqu’à la dernière minute. Chaque citoyen présent ici sera un rouage de la stratégie décidée. Elle est simple donc, logiquement, assez complexe à mettre en place. Donc…

— …Seule l’exécution des préliminaires présenteront une complication. Que les mouvements de troupes ne soient pas lisibles pour les icht’ryens. Que jusqu’au bout ils pensent à la mise en place d’une défense renforcée. Finissons par le rôle du génie qui va s’avérer assez prépondérant. Seront-ils prêts à temps ?

— La distribution a commencé. Sans être présomptueux, nous serons parés. Ce que nous avons préparé devrait être assez costaud pour résister à la pénétration de leurs aiguilles. Nous estimons les bavures à 20 % donc un taux décent. Celui qui a pensé aux boucliers de l’ancien temps est tout simplement un génie.

En Sey’, rien ne se perd. Tout matériels militaires, même obsolètes, sont conservés.

— Bon, récapitulons même si au fond c’est d’une limpide clarté. Au fait, où en est la patrouille envoyé au sommet ?

— Elle n’est jamais partie.

— Bordel ! Pourquoi ?

— Tu as annulé tous les ordres.

Se mettre en colère aurait été inutile. Une erreur certaine, imputable à tous, le mal était fait.

— Qu’on en envoie une dès maintenant, renforcée, avec du matériel de transmission. Il faut s’assurer qu’ils ne vont pas faire une tentative de ce côté. Même peu probable, ce serait une faute de sous-estimer ces icht’ryens.

Toutes stratégies comprend des impondérables. Celui-là, il en était sur, en était un, de petite taille, mais une petite piqure peut engendrer des conséquences plus grandes voire fatales parfois. Il avait compartimenté ces forces en 4 axes principaux. Un groupe de défense, un d’intervention rapide motorisé, un d’attaque blindé, un d’infanterie à pied. Le plus grand rôle serait pour ce dernier. Dès l’engagement, ils devraient descendre des remparts à la corde, foncer droit sur l’ennemi et tenir une ligne de soutien à l’unité mobile. Pour celle-ci, les ordres étaient simples, foncer, détruire le plus possible. Elle bougerait dès qu’ils auraient éliminé le groupe de négociateurs importuns. Ce serait sa tâche. Faire semblant d’aller à la table de négociation. Il n’y aurait pas de préliminaires. Très probablement les négociateurs envoyés représentaient, à minima, une partie des forces vives de l’ennemi. Ils en seraient déstabilisés. L’arrière-garde, sans surprise, ne faisait pas partie des plans. Les guerriers sey’ sont obtus mais pas inconscients à commencer par lui. Que la falaise soit infranchissable était à ranger au même titre que croire qu’Icht’Rye soit un adversaire facile. Une éventualité qu’il fallait sécuriser. L’erreur était réparée. Le groupe aurait le temps de se positionner.

*

A'Ryu'Rr vérifiait son lanceur. Sans joie et avec une amertume pleine et entière, il effectuait méthodiquement les vérifications préliminaires. La nausée l'avait pris dès le lever du jour. Elle ne le quitterait pas avant un bon bout de temps. Il le savait. Comme cet autre point qu'il partageait avec ses camarades, la journée ne se terminerait pas sans une bataille féroce et son cortège de morts et de blessés. Aggravée par cette particularité sey'chouaine et leur culture guerrière jusqu'au boutiste incluant obligatoirement une durée interminable ! Dès qu'ils avaient eu à connaître cette funeste nouvelle venant de Sey' au sujet d'Icht'rye, ils avaient su que leur extrémisme les obligerait à une guerre dont l'issue ne pouvait qu'être la disparition de l'une ou l'autre contrée, un véritable génocide dont personne ne sortirait vainqueur, surtout pas les icht'ryens.

Pourtant ces derniers, comme lui, ils allaient y participer avec tout leur potentiel et presque tous savaient que cette génération ne pourrait jamais s'absoudre du traumatisme lié. Pour eux toute guerre est inutile mais, celle-là comme toutes celles déclenchées par Sey' était le summum de la futilité. Sey' ne fait la guerre que pour la guerre. Une fois terminée, ils s'en retournent chez eux tout simplement sans avoir pillé, violé, terrorisé, occupé mais sans non plus emporter les conséquences. Le summum de l'inconscience, une irresponsabilité invraisemblable, un semeur du mal qui, pourtant, possédait par éclairs ce qui pourrait passer pour de la zhoumanité. Ainsi le seul butin qu'ils s'autorisaient parfois étaient d'emporter des prisonniers qu'ils appelaient esclaves. Ces derniers de notoriété publique, le plus souvent, une fois arrivés en Sey,' avait souvent un sort plus enviable que chez eux. Peu d'évasions se produisaient alors qu'aucune surveillance n'était faite par les soldats sey'chouaines. Elles auraient été aisées, le seul risque étant de rencontrer un soldat qui n'aurait pas hésité à occire l'esclave dans sa tentative.

Peuple bizarre, à l'origine d'un nombre incalculable de malheurs, ils étaient une incongruité dans le monde moderne. A l'aube d'une culture réellement civilisées, ils étaient une pointe d'archaïsme enfoncée dans le flanc du progrès prôné par les pays dominants du RER. Certains comme les icht'ryens doutait de ce « civilisé ». Nombre de conflits persistaient, la différence tenant à la technologie de diffusion de la mort de plus en plus pointue. Le moment fatal approchait. Il vida son esprit, respira lentement et se concentra sur son calculateur de visée. Sous son siège, il sentit la légère vibration produite par le démarrage du moteur bi-électrique/eau. Le conducteur fit le signe du OK. Le moment était proche où leur engin allait bondir et fondre sur la cité à une vitesse qu'aucun sey'chouaine n'avait jamais vu.

*

Les icht'ryens étaient de retour. Ils réinstallaient la zone de négociations. Ils étaient sensiblement plus nombreux que la première fois. Pas de quoi inquiéter les sey'chouaines d'autant que comme la première fois, ils n'avaient aucune arme apparente. Ils semblaient assez insouciants. Le ligne de front avait légèrement bougé dans la nuit, reculant de quelques mètres. Ce que n'avaient pu s'expliquer les sey'chouaines tout en ne cherchant pas vraiment à savoir ce qui pouvait bien se passer dans les cerveaux ennemis. Ils étaient hors de portée avant, ils le seraient un peu plus maintenant sans que cette différence ai un impact quelconque. Une patrouille sey', sur prise d'initiative personnelle improvisée, un crédo sey', s'était approchée très près d'un campement ennemi. Sans déclencher une quelconque réaction alors que manifestement ils avaient été repérés. Leur retour d'informations ne laissaient planer aucun doute. Les icht'ryens ne semblaient pas s'attendre à une quelconque attaque. Ils étaient tout à fait détendus. Si un système de garde existait, ils ne l'avaient pas compris. A moins qu'il n'existe pas mais A'Alij'Bu n'y croyait pas le moins du monde et penchait pour un coup tordu bizarre, probablement compliqué qui, en l'occurrence, n'avait pas la moindre importance. Quoiqu'il se passe maintenant, leur affaire, mal engagée, déstabilisante, allait se finir en triomphe.

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Défi
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Réponse au défi : " En 6 Mots "

https://www.scribay.com/defis/defi/1512009488/en-6-mots

Lancé par L'Arbre
Un jour mit au défi d'écrire une histoire en six mots, Ernest Hemingway répondit :

"For sale : baby shoes, never worn"

(A vendre : chaussures bébé, jamais portées)

C'est à vous d'écrire une (ou plusieurs, si vous avez de l'inspiration) histoire en six mots.

Voici les miennes :

1) "re" dit-il. "re" répond-on.

2) Duel contre la Mort. Un partout.

3) La pierre fut taillée. Tout commença.

4) Va, cours, vole, et me mange.

5) Longue Barbe la bougie a rasée.

6) Elle a dit "non", lui "si".

7) Sept milliards se disent : "pourquoi moi ?"

Allez, faites-nous de belles histoires courtes ! :)
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Williams
La pierre sacrée objet divin, de pouvoir et de fascination ; après sa disparition lors de la grande guerre, les trois royaumes la recherchent avec acharnement chacun espérant régner sans partage et étendre son pouvoir sur le monde.
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