A’Sey – Vers l’honorabilité

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Ui’Sto’R : “Une nation déclarante l’oblige à être en mesure de supporter économiquement une guerre et ne peut se targuer d’un futur bénéfice pour en éponger le coût !”

« … Ze Sey’Chouaine ? »

Sey’Chouaine, l’honneur, la notion primordiale et immuable, le guide de leur conduite, l’unique voie orthodoxe pour sortir l’être zhoumain du cycle infernal et aléatoire des réincarnations anarchiques. Les aseynötes pensaient que ces dernières n’étaient qu’une longue agonie, un irrépressible déclin et retour vers une bestialité originelle.

Cette question qui, ailleurs, aurait pu relever du domaine affecté ou conventionnel exprimait au mieux le cœur de l’enjeu pour les aseynötes.

Ö, dans sa suprême magnanimité, leur avait donné le moyen d’abréger ce parcours de souffrance et de petitesse d’une vie à l’échelle minuscule d’une planète. La guerre, la nativité vraie, l’unique manière de conserver son intégrité spirituelle, son âme ! Au contraire de la transmigration qui effaçait les mémoires…

Rien n’effrayait plus l’aseynöte que recevoir ou donner la mort sans gloire, sans panache et sans honneur. Un boulet à traîner pendant l’éternité et une représentation paroxystique de l’hérésie gravée à jamais dans l’âme !

Apprendre non pour comprendre mais pour s’étendre !” Une antienne de la culture aseynöte qui aurait pu s’appeler prière si Ö avait été une représentation classique d’un panthéon. Elle croisait les exigences d’Ui’Sto’R mais s’en différenciait sur la causalité.

« … Sera-t-elle honorable ? »

Rien n’aurait pu arrêter la machine aseynöte une fois lancée. Mais la teneur et les conséquences de la bataille dépendaient étroitement de la réponse – seule information valable à connaître sur les prochains convertis ! – à cette question !

Pour les aseynötes, la guerre est un art au même titre que celui pratiqué par les troubadours. Pour l’apprécier et le pratiquer, il faut des règles. Elles en sont le sel et la beauté. Courage, témérité, sens du sacrifice, discipline, intimement liés, expriment au mieux la noblesse et la haute valeur morale de la croisade aseynöte,

La qualité Sey’Chouaine de l’ennemi augmente d’autant ces valeurs. Celle que laissait entrevoir Icht'Rye ne plaidait pas en ce sens. La lumière de leurs connaissances pointait plus vers le mépris, une insulte humiliante pour Roi, donc pour la nation.

Alors, autant pour satisfaire son souverain que lui-même, Loez se remit en campagne, réactivant le réseau mis en sommeil. Cette seconde expédition, la dernière espérait-il, celle de l’éclaircissement, commença par une surprise. Deux agents ne se présentèrent pas et demeuraient introuvables.

Face aux manques d’interlocuteurs officiels, passant outre l’attente de cette réunionite que représentait à ses yeux l’Ot’Ri’Th, Loez décida de se tourner vers St’Il’Dp l’esc’or’ier. En son for intérieur, il représentait le plus approchant de l’autorité.

St’Il’Dp l’accueillit avec cette affabilité qui caractérisait les icht'ryens. Dommage que le reste de leur comportement ne soit pas à l’avenant. Autre aspect tangible, leur propension à avoir un langage direct sans préambule, ni circonvolution plus ou moins diplomatique. Il attaqua donc directement.

« Deux de mes agents manquent. Savez-vous où ils sont partis ?

— Rentrés à la maison ? »

Il ne l’avouerait pas au troubadour mais, à leur place, il en aurait peut-être fait autant. Rester auprès de ce peuple aux manières si indifférentes voire méprisantes conférait aux supplices. En d’autres temps, ils l’auraient châtié de manière expéditive voire définitive ; un comportement devenu incompatible avec Ui’Sto’R et potentiellement générateur de sanctions. Mais même dotés d’une autonomie large dans leurs missions, ses agents ne l’auraient pas fait sans prévenir.

« Impossible, répliqua-t-il alors. »

La réplique suivante, bien dans leur manière, resterait gravée en sa mémoire, il en était sûr.

« Toute surveillance individuelle va à l’encontre du droit imprescriptible qu’est la liberté ! commença St’Il’Dp. »

Une sonnette d’alarme résonna en Loez, le rendant plus attentif.

« Notre territoire est ouvert et vous êtes libres d’y faire vos recherches ! »

L’ensemble des mots prononcés était-il volontairement ambigu ? Lui revenait en mémoire une discussion où les icht'ryens leur avait fait une leçon sur les différences entre liberté et autonomie. D’où il ressortait – s’il avait bien compris… – que la liberté n’était qu’un sentiment, une espèce d’atteinte psychosomatique extrêmement fluctuante, absolument et définitivement égocentrique. Applicable uniquement sur une île déserte, sans la moindre corrélation ou interaction sociale. Dès qu’intervenait la présence d’un autre individu, alors à cette liberté devait se substituer l’autonomie. Et les moyens de la faire exister !

« Des règles autrement dit ! Alors que vous n’en disposez d’aucune ? avait-il jeté irrité en réponse à l'époque. »

— De l’éducation ! lui fut-il répondu. »

La réponse l’avait cueilli à froid. L’échange s’était ainsi clos et chaque fois qu’il tenta d’y revenir, il ne s’attira qu’un haussement d’épaules. Il existait donc une limitation à leur “Si tu veux savoir, demande !”

De ce qu’il en percevait, la culture icht'ryenne semblait un tant soit peu équivoque. Un schéma commun semblait se dégager aussi bien dans les paroles prononcées que dans les actes. Le dire du faire ouvre la porte que le faire du dire referme. De quoi déstabiliser un aseynöte pour qui l’action est le moteur et le reste un dommage collatéral, un encombrant bagage à évacuer.

Loez était bien obligé de reconnaître que tout ça le perturbait. D’autant qu’à l’heure finale du rapport, alors qu’il allait rendre un verdict négatif, une masse de détails remontaient.

Comme lors d’une discussion débat, au cours d’une de ces Ot’Ri’Thle véritable cœur décisionnaire d’Icht’Rye bien plus prégnant que les Ot’Ri’Ch aseynötes – portant sur la crue annuelle du fleuve Ao’Cay. Un épisode récurent, plus ou moins variable en intensité, qu’eux-même subissait et qui semblait pris par-dessus la jambe par les icht'ryens.

« Pourquoi un tel manque d’initiative pour canaliser le cours du fleuve ? lança-t-il, irrité par ce qui lui paraissait comme un laxisme incompréhensible en regard des ravages prévisibles à venir.

— Une crue, dans un facteur d’équilibre bénéfice/perte, rapporte plus à la laisser faire qu’à construire un barrage ou renforcer des berges. Qu’il faudra entretenir ad vitam aeternam ! Ce qui pour vous semble être source de désagréments, nous l’appelons bénédiction. Comme ce bienfait et cette économie que représente le limon apporté lors de ces débordements.

— Les dégâts sur les habitations, les gens qui risquent d’en mourir… »

Inutilement, aurait-il bien rajouté si les icht'ryens avaient eu un tant soit peu le savoir du culte d’Ö !

« … les cultures emportées ne vous interpellent pas ?

— Adapte-toi aux éléments, ils t’épargneront. Force-les, ils chercheront à t’atteindre. »

D’une manière inattendue, la réflexion lui parut logique. Habitué à la dissociation de sa personnalité qu’exigeait bien souvent sa nature d’espion, une sorte d’attelage où une partie tractait – paraître, agir, exécuter – tandis que l’autre menait – observer, analyser, penser, décider – il prit soudain conscience qu’il s’engageait sur un chemin sacrilège en norme aseynöte.

Cette conscience qu’il rejeta de tout son être rejaillit lors d’une autre assemblée où son adjoint, au comble de l’exaspération et sans rapport avec le sujet en cours demanda :

« Serez-vous prêts à temps ? Il ne vous reste qu’une période.

— Être prêts à quoi ? Nous le sommes toujours. Hier, demain, aujourd’hui, après-demain ne représentent rien d’autre qu’un segment du temps qui passe. Un moment en suit un autre qui en précède encore d’autres. Alors ? Vous-même ? L’êtes-vous ? Pré ? Près ? Prêt ? »

À l’instant précis où il entendit ces paroles, il sut que son intuition sur cette nation – une reconnaissance, qu’en bon aseynöte, il avait refusé jusqu'alors… – était la bonne. Icht'Rye était le miroir inversé de la leur nation !

La mission était terminée. La réponse à LA question, il l’avait. Elle n’éclairait rien. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non ! Comment aurait-il pu en informer Roi ? Sans risquer d’y perdre, physiquement cette fois, la tête !

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