Révolution

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Ul'Sto'R : L’absence d’un des belligérants sur le champ de bataille autorise l’autre à envahir son territoire. Sans limitation des conséquences !

La délégation aseynöte, si elle s’était avisée de rester sur place, aurait été bien surprise de l’affluence soudaine à l’heure de l’Ot’Ri’Th quotidienne. Le hameau s’était soudainement peuplé d’une foule en provenance de tous les régions d’Icht’Rye dont un bon tiers d’esc’or’ier, nom local des troubadours.

Comme tous leurs congénères, au travers de la planète, outre la fonction de conteur, ils remplissaient celui de messager. Protégés par un statu-quo universel de neutralité absolue, par eux, toutes nouvelles, de la plus anodine à l’ambassade la plus délicate, s’avéraient garanties de parvenir à son ou ses destinataire(s), sans négligence, omission ou disparition. S’attaquer à un troubadour, peu importe sa désignation et sa nationalité, menait fatalement et inéluctablement à un sort funeste.

Derrière sa vitre, St’Il’Dp ressentait viscéralement l’humeur du jour, une atmosphère de gravité et d’inquiétude larvée. Il s’arracha soudainement à sa méditation et sortit rejoindre la foule. Bien dans la manière icht'ryenne, sans cérémonie, ni préliminaire, il ouvrit la session.

« Abj’ ! Un choix biaisé s’impose à nous. Sa maîtrise nous échappe et nous précipite dans un inconnu. Dès l’annonce de l’arrivée d’A’Sey à nos frontières, nous avons su que nous ne pourrions pas la faire résonner avec l’Abj’N’Dra. Elle précipite nos existences vers une aura de souffrances, de malheurs et désespoirs, irrémédiablement et pour une durée incertaine.

— Mourir ou tuer ? lance une voix anonyme.

— Tuer et mourir ? répond St’Il’Dp. »

Tous comprirent que l’esc’or’ier n’évoquait pas uniquement la mort physique mais également – et surtout – celle éthique induite par des actions allant contre leurs valeurs.

« Notre mode de vie le surmontera-t-il ? questionne une autre voix manifestement juvénile.

— Non, oui, peut-être, dans l’ordre ! Passé présent avenir, hier aujourd’hui demain, les liens sont avérés. Pourtant si l’ordre en est changé ? Aujourd’hui, demain ne pourrait qu’être hier » !

— Ou ne pas être… poursuit la même voix.

— Ou plus… Que savons-nous de ce peuple, ses coutumes, ses visées ? »

St’Il’Dp s’interrompit quelques secondes comme dans l’espoir illusoire qu’un autre prenne la parole.

« Depuis son arrivée à nos frontières, d’A’Sey nous avons beaucoup appris. L’individu, sans exclusive, ne les intéresse pas et n’existe pas à leurs yeux. Seul le territoire et sa collectivité comptent. Au nom de dru’ste !

C’est un des deux mots le plus complexe de la langue aseynöte. Il désigne à la fois la guerre, la vie, la mort, autant de notions qui n’ont pas d’équivalent dans leur vocabulaire.

L’autre, son pendant, dea’ste englobe paix, armistice, trêve et repos. Elle symbolise le temps du renouveau et de la régénération des forces vives de la nation.

Plus que tout dru’ste est la croisade, leur seule valeur intemporelle. Elle ouvre le chemin direct pour l’accès à la pureté d’Ha’Aï, une sorte d’éden, la marche à franchir avant une autre étape – non précisée parce qu’inconnue –, le but ultime et unique de la zhoumanité.

Dru’ste est le moyen, le raccourci, pour réduire les cycles de réincarnation auxquels ils croient fermement, et quitter les limbes de Zhyoom. Si possible, mais non obligé, au cours d’une belle bataille !

Indubitablement les aseynötes sont des barbares, voire pire. Et pourtant… La bataille terminée, ils ne (se) permettent aucune déviance. Leurs guerres ne produisent, sauf très rares exceptions et très anciennes, ni pillages, ni exactions, ni expropriations – individuelles – de biens. Seuls la terre et son peuple présentent un intérêt. Certaines religions ont la prière, les aseynötes ont dru’ste !

Des barbares, oui, et pourtant ? Les aseynötes sont une pile de contradictions. En A’Sey règne une réelle équité, un confort de vivre au quotidien certain ainsi qu’une autonomie personnelle inaccoutumée, parfois supérieure à la nôtre, en dépit d’une société autocratique, militaire, violente ! La population adhère totalement à ce régime, engendrant une stabilité politique inusitée.

En A’Sey, seules deux fonctions sont légitimes et fondamentales. Toutes les autres sont marginales et négligeables. Un aseynöte est soit soldat, soit Roi ! Ce dernier, le centre, l’initiateur pourrait tout autant s’appeler dieu vivant dans une autre contrée. Il est celui par qui tout existe – ou meurt… – et sa volonté – ses caprices ? – marque son règne.

Roi est la continuité d’une lignée que les aseynötes pensent immortelle. Le seul d’entre eux dont la réincarnation s’exerce ouvertement et invariablement. De père en fils ! Déjà vénéré auparavant, le dernier en date a su accroître l’attachement de son peuple. Grace à une seule réforme !

À peine intronisé, suite à un processus complexe aboutissant à une validation de sa santé mentale et physique par les NoInsoit dit en passant le seul moment de son existence où un jugement de valeur peut lui être opposé ! –, juste après sa première conquête – traditionnellement obligatoire sinon pas d’investiture ! –, il prit une décision qui chamboula de fond en comble l’ordre social aseynöte.

Démythifions tout de suite, vue hors contexte, cette néanmoins véritable révolution politique, pourrait faire passer Roi pour un visionnaire progressiste. Il n’en est évidemment rien ! Deux décrets formalisèrent sa volonté et bouleversèrent la société aseynöte. Ils vont vous apparaître comme ayant un air familier. Les voilà cités in extenso :

“Nous, Roi, garant d’Ö, constatant qu’une cohésion sociale harmonieuse ne peut reposer sur un droit d’héritage, à compter de ce jour, ordonne et édicte l’abolition de l’hérédité des charges, castes, titres, positions, avantages et privilèges. Désormais, tous citoyens et citoyennes nés en A’Sey – plus tard une annexe ajouterait : émigrant en A’Sey ! – disposeront des mêmes droits et devoirs envers la nation, le Peuple et le représentant d’Ö, moi Roi.”

Le second, presque une suite logique :

“Nous, Roi, garant d’Ö, affirme et institue l’égalité des sexes !”

En aparté, à l’exclusion notable de la charge de Roi qui pour les aseynötes ne peut qu’être masculine !

Nul besoin d’être un grand prophète pour savoir que le passage d’un état à l’autre créa quelques aléas contestataires à opposer au tsunami d’espoir, suscité dans les classes plus basses, de loin majoritaires. Cette vaguelette d’opposition ajoutée à la vénération intangible envers Roi – ainsi que quelques exécutions bien senties – ne pesa rien en face !

Roi voulait l’égalité ? Son exécutif, loin d’être un gouvernement fantoche, s’y attaqua résolument. Le biais de l’éducation leur parut l’axe le plus efficace. Cette dernière, déjà obligatoire, quoique plus spécifiquement jusqu’alors orientée militaire, s’élargit à toutes les disciplines connues.

Vous vous sentez en terrain connu, la suite va vous le confirmer. Ils anonymisèrent intégralement son fonctionnement global, supprimant tous systèmes de notation. Le gain et l’accessibilité à une meilleure position sociale, obtenus par ses propres capacités, devint le moteur de la motivation.

Toujours en terrain connu, la famille aseynöte fonctionne en bipôle – génétique, apprentissage social –, un schéma finalement identique au fondement de leur société. D’un côté Roi, le transmetteur et garant, et, de l’autre, le reste de la population, les applicateurs. Il le transposèrent à l’éducation. La responsabilité partagée devint la norme. Aux enseignants de transmettre, aux parents de contrôler. Il ne s’agit nullement d’attributions factices. Chacun devient redevable envers l’état des résultats.

Une telle transformation ne pouvait se faire en quelques minutes. L’ensemble du système se mit assez facilement en place. Si une fois lancé ses effets, équité encore améliorée, mixité sociale intégrale, hiérarchie au mérite, furent visibles assez rapidement, sa stabilisation et sa légitimation réclamèrent soixante périodes. D’où la trêve dont nous avons bénéficié.

Le bouleversement de la structure interne ne saute pas aux yeux en apparence. L’étranger n’y verra qu’un schéma classique de strates sociales composées d’aristocrates, bourgeois, soldats, paysans, etc. Pourtant en approfondissant, il pourrait voir qu’une famille peut se composer d’un prince dont le fils aurait été ouvrier, le père simple soldat, la grand-mère générale et la petit-fille paysanne et – pourquoi pas ? – le petit-fils malfaiteur.

Roi décidément inspiré en son début de règne rajouta de son propre chef, fait rarissime, un alinéa concernant les prisonniers de guerre et les candidats à l’immigration bien plus nombreux que nous pourrions le penser.

Tous, sans condition, peuvent prétendre à la citoyenneté aseynöte avec un tribut de douze périodes d’armée. Ils signent alors un contrat d’engagement après une mise à niveau d’éducation. Dès le paraphe, ils disposent des mêmes prérogatives, devoirs et droits que l’aseynöte de naissance.

Au rang des contradictions apparentes, et pour mieux comprendre A’Sey, il faut savoir que l’esclavage n’y a jamais existé. Quid des prisonniers et des délinquants ? Il ne faut pas se fier au prisme des réformes ou des avancées. A’Sey, pays guerrier donc violent, n’est pas un havre de quiétude. Les prisons y sont inconnues.

Le refus d’intégration, choix respectable et honorable mais stupide selon eux, implique directement l’aller sans retour vers Ha’Aï pour les prisonniers de guerre, pour un cycle de réincarnation pour les malfaiteurs !

Voici les quelques éléments qui sont supposés nous orienter vers un choix. Irons-nous ou pas ? Telle est la question ! »

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