Réminiscence

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Axiome de la Bor’And’Ja : “Certaines vérités sont à l’image de certains mensonges : insidieuses !”

« Notre premier Sy’t’Ax ? lâche Esc'Hac'Iel. »

Ces quelques mots émis à voix basse sur une tonalité neutre, sans suite et interrogatifs, reflètent une forme ordinaire de communication zhoumaine à base d’ellipses, d’intonations, de variations d’intensité et d’implicites. Pour Ant’Oti’Nel, les traduire se fait donc naturellement. L’appel à la mémoire transmis par sa compagne ne fait finalement que souligner l’évidence. Surtout pour eux, les mieux placés pour noter les similitudes criantes entre leur premier pèlerinage en tant que fr’ai’ye et celui-ci.

La phrase de sa compagne en guise de gouvernail, il remonte la pente des souvenirs jusqu’à ce fameux premier pèlerinage. Un petit matin, comme celui-ci, un groupe d’une trentaine de zhoumain et … la pluie ! Comme aujourd’hui…

Comme souvent avec les concordances dont on ne retient que le fait brut, la limite d’analogie est vite atteinte. Si l’ondée du jour est conforme à la norme zhoumaine, courte, brusque et drue, celle qui tomba alors se prolongea deux heures, glaciale et fine. Une durée tellement inhabituelle qu’elle faillit remettre en cause le départ.

Seul l’enthousiasme adolescent brisa cette éventualité, plus particulièrement le sien. Il adorait la pluie. D’aussi loin qu’il s’en rappelait, elle éclairait son visage d’un sourire proche de la niaiserie. Le pourquoi, il l’ignorait. Sans l’avoir cherchée non plus…

Comme son fils aujourd’hui, probablement pour des raisons différentes, il s’était mis à courir, sauter, tressauter comme le jeune fou impatient qu’il était. Sans préoccupation d’un jugement quelconque…

Mieux qu’une invitation ou un ordre formel, l’effet ne se fit pas attendre. Son enthousiasme, même humide, communicatif, fit s’ébranler le groupe. Au bout de vingt minutes, la gaieté initiale s’attiédit quelque peu. Trempés, les adolescents attendaient un ordre de retraite qui ne vint jamais. Le groupe se resserra instinctivement, épaules rentrées et moral en baisse rapide.

La providence vint d’Esc’Hac’Iel. Il ne la connaissait pas et il ignorait encore qu’elle deviendrait sa compagne. Elle stoppa brusquement, dressa la main, doigt pointé sur une ombre massive. Une remise apparut, un de ces innombrables refuges – K’g’na – maillant Zhyoom et à destination de tous, bergers, itinérants, conteurs et quiconque ressentant le besoin d’un abri. Sans attendre, elle s’y précipita, aussitôt suivie par une véritable galopade bruyante et hurlante. Seuls les adultes y mirent un zeste de dignité et d’ordre.

Quelques heures après, à peu près séchés et restaurés, ils étaient repartis, incrédulité et questionnement sur un phénomène inconnu en bandoulière. Les zhoumains ne s’attardent jamais à ressasser des questions qu’ils ne peuvent résoudre dans l’instant par manque d’informations. Comme dit l’un des axiomes de la Bor'And'Ja : “L’hypothèse est à la lumière ce que le mensonge est à la vérité ! Ou le contraire…”

Si Ant’Oti’Nel et Esc'Hac'Iel entrèrent séparément dans le K’g’Na, ils en ressortirent à deux. Un marqueur– un cr’uc – venait de se produire. Sans en avoir encore conscience, leur existence venait de basculer. Le reste de leur Sy’t’Ax se déroula dans une bulle. Ils ne virent et ne retinrent rien des jours suivants.

Les périodes se sont écoulées ainsi que les pèlerinages. Devenus les Sy’phet’Axles maîtres guides – de ces derniers, ils purent vérifier, voyage après voyage, l’inexactitude de l’adage populaire affirmant que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Elle emprunte parfois ses ornières, les longe, les croise mais jamais elle ne réédite les situations à l’identique. Seul l’esprit zhoumain et une certaine nonchalance intellectuelle tentent de les faire coïncider à toutes forces. Celui-ci serait, en outre, particulier parce que leurs enfants, Ant'Hdr'Aes, leur fils génétique et Eh’Ald’Riah, leur fille d’alliance, faisaient partie du voyage.

Un dilemme et une particularité qui, en zhoumains orthodoxes, auraient dû initier un débat contradictoire sur l’opportunité de leur présence. Les parents, quels qu’ils soient, dans un souci d’évitement des portes à faux, n’accompagnaient pas leurs rejetons. Le palabre n’eut jamais lieu, torpillé, amicalement mais fermement, par Rf’Yar’Ly, père d’Eh’Ald’Ria et alliant d’Ant’Hdr’Aes. Une démonstration inexorable qu’il conclut ainsi :

« … Sy’phet’Ax, maîtres en blu’sta et en équité, votre légitimité ne peut être mise en cause. Pt’Ax suffira largement à aplanir tous les questionnements, clôtura-t-il clairement un débat mort-né. »

Pt’Ax, la dernière soirée du pèlerinage, l’élément incontournable, et, probablement, le seul à réellement compter. Comme Sy’t’Ax, sa nature n’est jamais définie par avance. Elle dépend étroitement, et exclusivement des adolescents. Une fête qui, occultée, ôterait tout sens à cet itinéraire. Il deviendrait incomplet, inachevé, inutile, voire pire, nuisible. Discussions, rires, parfois pleurs viennent ponctuer le seul évènement de Zhyoom assimilable à « sacré », Sy’t’Ax !

Même si nul ne leur avait suggéré, Ant’Oti’Nel et Esc'Hac'Iel s’imposèrent une seule obligation. Se mettre en retrait à l’arrière du groupe, réduisant leur part active à un rôle d’observation. Stratégique, en l’occurence… Les premières heures la déstabilisèrent. Avant de constater que ce recul lui permettait une réflexion bien différente de celles de leur immersion habituelle, avec une saveur nouvelle. La présence de leurs enfants n’y était pas étrangère. Un regard vers son compagnon lui confirme, sans besoin de mots, qu’il chemine sur le même fil de pensée.

Parfois la répétition d’évènements peut mener à la lassitude. Sy’t’Ax, une permanence événementielle, pourrait l’être avec sa répétition, deux fois par az'Tu'X – saison. Pour Ant’Oti’Nel et Esc’Hac’Iel, rien de tout cela tant il est unique et différent à chaque fois. Ils s’en délectent sans vergogne, ni scrupule de ce puits sans fond de découvertes de la nature zhoumaine.

Il existe pourtant un trait commun à chaque pèlerinage, l’anarchie du départ. Ce désordre ne résulte nullement de la composition des groupes mixant adultescents et adolescents. Celui du jour est en tous points conforme malgré sa nature et son ampleur exceptionnel. Pas moins de soixante-dix fr’ai’yes répartis en vingt adultes et cinquante jeunes, un chiffre de moitié supérieur à l’habituel !

Pour un observateur, plusieurs évidences s’imposeraient. Ainsi si les zhoumains ne comptaient pas les années, la frontière entre certains adultescents et adolescents est bien plus ténue qu’à l’ordinaire. En dépit de l’absence de normes strictes, il semble que ces derniers auraient déjà dû avoir passé le cr’uc entre adolescence et adultescence.

La présence de vieillants pourrait laisser croire qu’ils sont là pour encadrer et organiser. Il n’en est rien. Ils ne sont que revenants volontaires. Le périple, ils l’avaient déjà accompli. Le but, ils le connaissaient. Pourtant le besoin et l’envie, impérieux, de s’y replonger les guident. Naturel ? Ou nostalgie d’une insouciance caractérisée de l’adolescence ? Peut-être ! Pourquoi pas ? Peut-être pas ? En toute certitude, pas uniquement !

D’où le flottement du départ, rendu cette fois plus important du fait que l’insouciance de la pleine adolescence, à l’approche de l’adultescence se teinte de réflexion, sous-jacente ou consciente. La curiosité se déplace, se fait plus inquisitrice et analysant plus avant l’observation. Autant de vecteurs primordiaux de l’éducation zhoumaine montant en puissance en avançant en âge.

Ces détails auraient dû alerter les adolescents. Faire ressortir cette leçon mainte fois entendue que cet axiome de la Bor’And’Ja traduit parfaitement, et clairement pour une fois : “L’autorité ne doit jamais s’exprimer dans l’agressivité ou l’oppression mais dans un cadre représentatif où les limites sont clairement identifiées et logiques !”

Eussent-ils pris le temps d’observation que la fin du pèlerinage aurait sonné. Sans contrevenir à son but…

Officiellement “maître guides” du pèlerinage, Ant’Oti’Nel et Esc'Hac'Iel n’exercent, pas plus que les autres vieillants, une quelconque autorité – hors celle du Respect et de la référence… – ou la moindre parcelle d’organisation. Leur vrai rôle se situe à l’issue, plus précisément lors du Pt’Ax. Une étape souvent surnommée comme celle de « la révélation ». Une fausse piste allégrement entretenue par le silence demandé et religieusement respecté par chaque zhoumain après son périple !

Ils endosseraient alors le costume de professeurs, rapporteurs, conteurs et même d’accusés parfois. Personne n’en sortirait sans avoir eu une réponse à ses questions, un éclaircissement sur ses doutes ou incompréhensions ; surtout, l’enjeu majeur ? Que nul ne reparte avec au fond du cœur une frustration. Quelle qu’en soit la nature !

Ils n’en étaient pas encore là. Un sourire se plaque sur le visage d’Esc'Hac'Iel qu’Ant’Oti’Nel sent immédiatement. Il jette un coup d’œil à sa compagne. Elle se livre à une de ses activités favorites. Communiquer à coups de mimiques savantes. Sans passer par la case atelempathie

Un air sévère et crispé sur son visage, le menton haut, le dos raide, elle exécute une imitation de démarche rigide telle qu’elle pourrait être avec une planche liée dans le dos. Instantanément le rire lui vient aux lèvres qu’il contient. Ce qu’elle veut dire est évident.

Sans le moindre doute, tous ces jeunes gens, pour l’instant, sont coincés par les à priori inévitables, le ou les enjeux supposés voire fantasmés. Petit à petit, ils prendraient leurs marques. Ils n’en sont qu’au stade de jauge de ce qu’ils considèrent comme des accompagnateurs et des guides. De but en blanc, Esc'Hac'Iel passe en mode atelempathique.

« Regarde qui arrive ?

Notre fils ? Et pas seul…

Je-nous pense qu’il a compris.

Ils, seraient plus précis !

Sans le moindre doute !

Les deux vecteurs ?

Autre chose ?

Nous-je avons toujours pensé que c’était immanquable.

Souhaitable !

Est-ce notre problème ?

Je-nous tient-t-il à ce que je réponde ?

Nous-je avons déjà la réponse.

Nous-je devrions arrêter de parler pour ne rien dire !

Ils éclatent d’un rire joyeux et silencieux, instant d’insouciance précieux dans un contexte de sériosité.

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