Recrue des sens

7 minutes de lecture
Axiome de la Bor’And’Ja : “Savoir ne garantit pas de Comprendre !”

Ce jour à venir est neuf. Ce genre d’annonce, sortie du contexte, peut sembler d’une banalité criante. Raisonnement basé sur l’omission ou la négligence de l’élément clef qu’est la subjectivité, elle-même étroitement liée ou dépendante de la circonstance. Sans compter un autre paramètre, parfaitement subjectif lui, ma banalité n’est pas la vôtre !

Ce jour, d’huis… une planche à dessin, vierge du moindre gribouillage et pas encore corrompue par les routines et ses serres mortifères.

Jour, neuf… un îlot pour naufragé·e de l’espérance, solitaire, solit’ère, solid’aire, solidaire au milieu de l’océan sidéral de la normalité. Avant d’essayer de l’atteindre, il me reste un unique adieu à faire. À ma seule amie… La mer !

Un geste comme le soupir d’une partition voguant entre requiem et symphonie héroïque, en aucun cas pastorale… Notre dernier face à face… l’achèvement d’une longue histoire… Le seul refuge accessible pour rester en vie… parfois en survie…

L’amertume possible d’un adieu n’aura pas cours. Comme le démontre l’allègre assaut qu’elle opère sur mes jambes. Ses vagues fouissent le sable, pour mieux s’incruster entre mes orteils. À l’unisson, mes sens, odorat, vue, ouïe et ma peau se gorgent de l’odeur des embruns, de son humidité et de son chant.

La mer… mère de substitution… mon besoin, essentiel, premier geste du matin, mâtin, comme d’autres avalent leur café. Ses longues ondulations prémices du jusant se font maintenant douceur. Pour mieux signifier qu’il est temps. De partir… Pas demain, ni après-demain mais aujourd’hui…

La mer… une longue histoire… unique épisode mémorable depuis ma naissance. Comme tout chapitre, il doit se clore, pour ouvrir le suivant. Le meilleur merci est toujours silencieux. Notre séparation, toute en douceur et sans effusion, marque un moment dont la décision s’est perdue dans les marches d’un passé révolu.

Un cycle classique de vie où l’existence s’incarne en un flux et reflux d’une marée environnementale s’usant sur la grève du subconscient, submergeant parfois l’instantanéité du présent et la pensée consciente. Elle comme moi, savons, qu’ici, je laisse un fragment de moi pour mieux emporter, là-bas, un bout d’elle, aile, porteuse. Mes rêve(il)s ont sonné !

De retour dans ma chambre, je m'allonge. Pas pour dormir, juste respirer, inspirer ce moment à venir, celui qui scellera la façade de mon ennui et de la banalité. Un apéritif intemporel avant l’instant précis qui sonnera l’avènement de mon nouveau monde. À saisir… mais… avant l’heure, c’est pas l’heure, après non plus ! À l’anticiper, je briserai une harmonique, au risque de le grever. Je finis par somnoler.

Flottant dans un demi-sommeil, je perçois une route, absolument rectiligne, sans fin et sans environnement visible. Une étroite bande noire sur une feuille blanche où j’avance avec une lenteur déroutante. Je tente d’accélérer. J’échoue et je renonce. Au loin, dans cet horizon de vide apparaît un point dont émerge une voix. Elle emplit tout l’espace : « C’est maintenant ! »

La phrase se répète inlassablement alors que plus j’avance, moins je me rapproche du bout de la route. Soudain s’y intercale une stridence rythmique à une seule note. Phrase et son entrent en alternance avant d’atteindre un point d’équilibre. Il ne dure que quelques secondes avant de basculer en faveur de la résonance. J’ai les tympans qui commencent à vriller. La douleur me fait ouvrir les yeux. Tout s’efface brusquement. Sauf le bip de mon réveil… bien réel lui…

Je saute du lit, prend mon sac à dos. Dans la cuisine, j’avale un café à peine chaud. Il me ré pulse l’épidermique de l’amer t’hume de son bas de gamme. Le sonnerie continue à staccato té mes actes, ou le contraire. Direction la porte, manumission, auto risée unie latérale…

Je l’atteins quand un bruit de pas (dé)tonne. Je me retourne. Au bas de l’escalier, un simulacre d’humanité apparaît, (dé)valorisé dans une chemise de nuit, véritable rémanence hun probable d’un flash-back des années quarante. La mère, puisque c’est elle, exhibe un regard ahuri à faire verdir un poisson rouge.

Est-elle seulement vraiment réveillée ? À défaut d’être éveillée ! Ou victime de cachetons, dispensateurs d’un sommeil art tif au ciel, procurateur (i)nique d’une pesanteur bouffie, germe Malin de l’encroûtement programmé d’une vie battue par les ressacs de la convenance ?

Nul besoin d’être devin ou de pressentiment pour comprendre que l’instant de silence rare va se briser. Comme toute harmonie parasite du rempart des habitudes en toque, toc, tic, tac, adventice des routines, obsessionnelles, compulsives, cive, condiment importun de la normalité, il va se heurter au besoin monomane de brouhaha endémique dispensateur d’amnésie existentielle.

« Amy ! Qu’est-ce que tu fous si tôt ? Où tu vas ? Tu n’avais rien de prévu aujourd’hui. »

Le haut perché vulgaire de la voix, engoncée de son bon droit, dégoulinante de probité ampoulée, gainée par l’éducation judéo-chrétienne, c(h)rétine, crépine d’une saucisse décadente marquée aux rainures noirâtres d’un barbecul jamais lavé de ses scories, désaccorde l’ambiant rendu à son image symptomatique frisant l’obscénité routinière.

Comme je déteste qu’elle se croit autorisée à me donner un surnom ! Une auto proclamation à valeur inexistante, affirmation à deux balles, sorties tout droit de ces clichés génétiquement héréditaires d’une beaufitude étalée ! Le produit de croyances bigotes, certitudes en caoutchouc, forcément erronées, kyste ignorance de la question éternelle : Qui suis-je ? Pourquoi ? Comment ? Pour mieux laisser place au néant, issue unique d’une réalité innée restante, résultante d’un désir malvenu, sécurité sécurisée aux sédiments de la crédulité naïve d’une bonne foi accouchée d’une inculture cultivée aux engrais minés, innés, in néant moins héros. Ou zéro… De la sieste prolongée d’une hébétude nommée Humanité… Humanum… Est… Errare… Erre…

« Nulle part ! Là où vous ne pouvez pas vous rendre parce que la route n’est pas goudronnée, pas tracée, pas GPSocialisée ! »

Alors que j’ouvre la porte, sa suffocation épaissit l’atmosphère jusqu’à sensibiliser la moelle de mes os. Un frissonnement me parcourt sans aucun lien avec la crainte ; l’onde d’un doux plaisir, parfaitement mesquin, incontestablement… et jouissif… Je ne me retourne pas. À quoi bon ?

Mon quota d’amour filial est épuisé. S’il est renouvelable, il ne m’en a pas fait la démonstration. Ce n’est pas faute de la pratique d’une persévérance, pourtant, pour tant et durant tout ce temps, de belle lurette. “L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose.” Réminiscence de philo, un grand merci à Spinoza de me permettre une suite logique, la mienne s’entend, donc…

« Adieu !

— … »

En tant qu’indécrottable rêveuse idéaliste, détentrice d’une résiduelle naïveté cultivée, en cet instant, l’image d’une chimère récurrente s’impose à moi. J’y suis Néréide, surgie des flots, campée sur un char, tiré par mon dauphin préféré – ou orque, j’hésite… –, mené par un bel apollon, tout luisant, reluisant de ces pectoraux made in EPO – bon, d’accord, là c’est une mise à jour. Je franchissais un arc de triomphe dans un tonnerre d’acclamations. La foule en transe me remerciait. J’ignorais de quoi. Pourquoi d'ailleurs le savoir ? Je le remise, ad vitam, dans le même placard que ma recherche inconsciente d’une tendresse dont j’ignore les tenants, les aboutissants et les formes représentatives.

Je finis de franchir la porte, humble incarnation d’une arche de gloire. Simultanément, mes épaules anticipent la criaillerie, inévitable qui va fuser, pour tenter l’invasion de ma cohérence.

« Gérard ! »

La voix criarde de commère hollywoodienne mal doublée va échouer à atteindre son but. Réveiller le dit Gérard ! Mission impossible pour le chéri – dénomination purement circonstanciée – à sa mémère, trop écrasé par une débauche d’activité nocturne, terrassé par un sommeil réparateur du sacerdoce dionysiaque. Pensez donc, vin foie sur le métier, il remet son ouvrage, le lever du coude, la bielle bien graissée du vase communicant du salaire, sué le jour, rincé le soir, pissé au petit matin !

Le Gérard, néanmoins paternel, il lui en faudra plus pour lâcher ses éléphants roses ou ses araignées velues. Ou le contraire ? Va savoir !

J’ai déjà parcouru quelques mètres quand j’entends – enfin ? –, résidu écho d’un contexte déjà historique, anecdotique, d’une éternité d’au moins une minute, jouissance spontanée d’une prescience aussi peu chère que bénéfique :

« Putain con, abruti de poivrot, faites des enfants ! »

J’ai à peine le temps de songer que la liaison n’est pas évidente que le fracas d’un miroir retentit. Son tort ? Être sur le chemin d’une ranger éculée, propulsée par l’outragée mémère outre agée. Avec un peu de chance, un éclat, miroir au-dessus du lit, se sera figé dans l’auguste front du pierrot.

Mon sourire s’accentue. L’indigestion de jouissances mesquines, les meilleures parfois même si très fugaces, menace. Je lui cède sans résistance. Le sourire se transforme en franche hilarité puis en crise appuyée de zygomatiques. Histoire de signifier le moment, j’aboie littéralement mon cri de guerre :

« A-M-E-L-Y-N-E, je m’appelle Amelyne ! Et je pars vivre ! »

J’essaye l’inverse.

« Je pars vivre. Je m’appelle Amelyne, A-M-E-L-Y-N-E ! »

Je renonce. L’harmonie n’y est pas !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Défi
Adrien de saint-Alban

Le français ordinaire doit se sentir honteux devant sa télé en voyant des gilets jaunes défiler chaque samedi sans faiblir pour l'avenir du pays.
Ils ressentent la honte qu'un lâche doit ressentir en fuyant devant une noble cause. Une honte bien française que des millions de Poissonnard agenouillés devant BFMTV à regarder des hommes et des femmes extraordinaires dire NON à la dictature.

Adrien , gilet jaune
4
2
0
0
PsychoDraconian
Des voyages au cœur de mots.
Ces pensées prêtées par l’inspiration et partagées par une conscience au milieu d’autres.
Elles sont cuisinées par de simples intentions celles de les faire vivres au travers des autres consciences.
67
5
0
10
Mathieu Chauviere
Réflexions, Aphorismes et autres délires.
163
94
5
2

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0