Cervmaître

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Axiome de la Bor'And'Ja : “Qu’y a-t-il de plus facile que de tuer un homme, des milliers ?”

Pour quiconque connaissait Elvyn, son calme de façade, contredit par le mouvement de va-et-vient de son sourcil droit au gré des clignements imperceptibles de son œil, aurait traduit qu’il était en proie à une inquiétude sourde. Le temps s’éternisait. Tellement qu’il en était à penser qu’il était « revenu » de son initiation atelempathique depuis des heures. Aurait-il disposé d’une montre, à coup sur il l’aurait consultée toutes les minutes. Amelyne ne revenait pas et il ne pouvait pas préjuger de la normalité ou non du fait.

C’est le moment que choisit Li’Yu’thi pour l’interpeler :

— Je vois que tu te poses des questions. Veux-tu suivre son parcours ?

— C’est possible ?

— Oui !

— Comment est-ce possible ?

— J’avoue mon ignorance technique. Le mieux que je puisse te dire est que tout être vivant possédant une mémoire le produit. L’atelempathie permet son accès, sous couvert d’autorisation préalable évidemment. C’est une sorte de timeshifting spécifique au cerveau, un enregistrement en décalage temporel. Elle ne fonctionne que si la force d’un lien est établi, non limité par un qualificatif incluant donc amour, amitié mais aussi les pendants noirs comme la haine. Un aspect à manier avec précaution et, surtout, avec conscience, dans tous les sens du terme ; avec respect, dans tous les sens du terme aussi. Le tout afin d’éviter un déclenchement automatique. Tout n’est pas bon à savoir, connaître.

A l’évidence tel était le message et le sens de l’information délivrée par les zhoumains. Il était sûr d’une chose, il n’avait pas fini de découvrir les possibilités de cette technologie. Sans réfléchir, il revint en état atelempathique. Dans le tunnel noir qui semblait incontournable en entrée, des images apparurent. Il se concentra.

La scène montrait une forme éthérée se déplaçant à grande vitesse, droit dans l’espace. Aucun obstacle ne l’arrêtait. Aucune place pour le doute, elle suivait une ligne orangée. Elle ralentissait brutalement par moment avant de repartir aussi vite. Elle finit par stopper à bonne distance d’une planète noire sur le noir de l’espace. Au début, il ne vit qu’elle. Puis une tâche bleue attira son regard. Reconnaissable pour tous terriens sans avoir eu besoin de voyager dans l’espace ! La Terre !

Quelle rapport entre la Terre et cette ligne orange ? Pourquoi ? La réponse, au même titre que d’autres devrait attendre. Subitement la forme représentant Amelyne fut agité de violents soubresauts. Sa réaction ne tint pas compte du fait que ce qu’il voyait était un enregistrement.

— Que se passe-t-il ? Quel est le problè…

Il n’acheva pas sa question, se rappelant. Il la transforma.

— Il y a eu un problème ?

— Non ! La curiosité humaine… Non spécifique, un zhoumain aurait pu faire de même ou tant d’autres espèces à travers l’univers. Elle a foncé tête baissée si j’ose dire, suivi des lignes de vie, des traces. Sans avoir eu ta prudence. Dit le cervmaître

Une information au passage, les lignes colorées étaient donc des représentations de la vie.

— Elle met beaucoup de temps à revenir.

— Elle prend tout son temps maintenant. Ses explorations ont retardé le processus. Elle explore le processus d’arrangement et d’optimisation de certaines connexions.

— Hein ? C’est possible ?

— Dans une certaine limite, oui.

— Vertigineux, alors, elle peut se modifier ?

— Vous aussi ! Quoique modifier n’est pas le terme exact. Corriger, arranger, réviser mais pas transformer radicalement.

Il ressentit une grande confusion. Lui s’était contenté d’absorber abruptement un phénomène qu’il pressentait extraordinaire, sans s’y engager complètement, son crédo de prudence. Amy, elle, était partie à la découverte. Il était penaud. Li'Yu'Thi prit la parole.

— Ne sois pas contrit. Beaucoup chez vous diraient les femmes sont ainsi faites, oubliant que chaque être a un côté masculin, féminin, à des amplitudes, périodes, transitions différentes, tout comme la curiosité qui est le vrai critère. Elle détermine le démarrage, l’allure et la manière. L’équilibre finit toujours pas s’établir au final. L’attribution artificielle de spécificités génétiques autres que corporelles, supposées déterminées par le sexe est une hérésie, au mieux ; un prétexte fanatique pour autoriser tout et n’importe quoi, au pire. Quel que soit l’être, en présence d’informations nouvelles, l’assimilation de ces dernières se fera à un rythme exclusivement géré par l’éducation, la culture et l’environnement social et bien entendu par la curiosité initiale. Dans une société parfaitement égalitaire, si tant est qu’elle puisse exister, l’équilibre se produira assez rapidement. Dans tous les autres cas de figure, le temps s’allonge proportionnellement à la puissance de zhoumanité, le facteur Sey'. Moins il est élevé, plus long est le délai voire impossible à atteindre. Cet état de fait, paradoxal en facteur sidéral, va mener à des conflagrations plus ou moins violentes. Sur votre planète, Terre comme vous la nommez, elles prennent diverses noms. Révolution, coup d’état, émeute, putsch, dictature, etc., autant de facettes d’un même phénomène totalement stérile ramenant tout le monde au point de départ… ou l’anéantissement !

Elvyn décrocha pour au moins une raison. Il était 100 % d’accord avec ce qu’il disait. Les implications de ce qu’il avait vécu, de ce que vivait Amelyne, étaient incalculables. Il se sentait trop petit… « Trop humain ! », jaillit dans son cerveau, aussitôt complété par « Pas assez zhoumain ! »

— Tu as conscience de la stupidité de cette réflexion ?

L’absence de son faillit le désarçonner d’autant qu’il reconnut parfaitement Li'Yu'Thi.

— Pardonne cette entorse et de m’être immiscé dans ton cerveau mais là n’est pas la question. Tu le sais parfaitement.

— Oui. Dit-il

Il s’efforçait, depuis qu’il avait fait le choix de la conscience, bien avant son arrivée sur ce vaisseau, d’être le plus honnête possible. Ce n’était pas le cas pour l’heure ! Dur de prendre conscience de la réalité d’un fait ! Double même, aujourd’hui, la rupture d’une relation nouée au fil des jours, particulière même si elle fut basée sur un rapt ; demain, clairement, il faudrait tirer un trait sur leu humanité pour faire une place à une zhoumanité naissante.

Quand ils avaient accepté, même le simple « contrat » imposé par les zhoumains, aujourd’hui l’atelempathie, ils avaient plongé, sinon foncé, sans mesurer les conséquences. En toute honnêteté, ils n’en auraient pas eu vraiment le temps et l’essai à blanc n’était pas à l’ordre du jour.

Pourtant tout ceci est faux, se dit-il. De pertes, il n’y aurait pas, pas plus que dans une vie ordinaire. Des acquits, oui, un nouvel état, statut et vision.

Rien de visible à cet instant, il était autre et, pourtant, pareil. Il possédait l’atelempathie, Amy l’était. Atelempathique !

— Toc, toc !

Le bruit le fit sursauter. Il se prit même à chercher une porte qui n’existait pas. Il se secoua et dans le même seconde, il constata un qu’il connaissait celui qui avait proféré ce bruit et qu’en atelempathie, une « voix » avait sa propre tonalité, son propre timbre.

— Oui, cervmaître ?

— Veux-tu que je t’accompagne et te guide dans l’exploration de tes connexions et leur optimisation ?

Elvyn n’eut pas besoin de réfléchir et acquiesca.

— Ok ! On commence. Commence par fermer les yeux. L’atelempathie est présente à l’état initial dans toutes les espèces vivantes, humaines, animales, végétales et minérales. Elle existe mais non fonctionnelle dans la plus grande majorité des cas. Il y faut un instrument. C’est ce que nous vous avons implantés, un amplicateur ; celle de la vision en permettant de vous faire voir par toutes vos pores, vos neurones, dans toutes les directions, les plans ; dans le passé, le présent et l’avenir. Ce n’est pas anodin ; c’est même périlleux. Il est plus facile de s’y perdre que de s’y retrouver. Pour te donner une idée de la violence du concept et de notre tourment à vous implémenter, sur Zhyoom, la technique s’apprenait en, au minimum, quinze de vos années terrestres, pour les plus doués. L’urgence est donc pour toi d’apprendre à sélectionner et, pour utiliser une de vos comparaisons, à créer des filtres. Le plus sur, le réflexe mnémotechnique, le même que toi et Amy avez appréhendé de vous-même. La difficulté est la nouveauté, l’inconnu d’une configuration qui pourraient occulter votre faculté de bon sens primaire. Détends-toi, laisses venir à toi les sensations. Ressens-les, refuses-les si tu les trouves inadaptées à l’instant T. L’urgence n’est pas une option ni maintenant, ni jamais si j’ose dire. Repousser à l’ultérieur n’est pas faire disparaître, surtout en atelempathie qui ne permet, tu t’en apercevras, pas d’oublier.

Il ne put s’empêcher de répliquer.

— Ce serait aussi simple ?

— Encore plus que ça !

— Ah ? dit d’un ton dubitatif

— Une preuve ? Vous êtes maintenant capable de me parler tout en regardant autour de vous avec curiosité, analyser ce qui s’est passé quelques temps auparavant et même de faire des projections sur l’avenir !

Nier pas plus qu’approuver aurait été contreproductif. Constater oui ! Sans la remarque du cervmaître, il serait resté dans une certaine ignorance. Il attendit la suite sachant que le cervmaître interpréterait cela comme une invitation à poursuivre.

— Le seconde chose à ne jamais perdre de vue est une espèce de leçon que nous enseignons et qui pourrait se traduire pour votre langue en : respecte-toi pour mieux respecter les autres.

— Le respect oblige à connaitre ses limites, ses défauts, ses qualités !

— Complètement !

— C’est une chose que toi-moi savons faire, que je-tu as appris. Intervint Amelyne

Il ne fut pas surpris de l’intervention.

— Quel est votre vrai nom, cervmaître ? Enfin si ce n’est pas impoli ?

— Ce n’est pas. Simplement personne ne le prononce parce qu’il y a une connotation douloureuse pour le moi qui fus et qui se sera plus.

— Je suis désolé.

— Non, ne le soyez pas, il n’y a pas offense bien au contraire. Il est bon qu’on me le rappelle de temps à autre pour témoigner du… respect justement ! Ce n’est pas douloureux au sens où vous le ressentez.

— Fais-moi toucher ?

La demande était parti absolument naturellement. La réponse fut sans ambiguïté, toute aussi naturelle. Les sensations atelempathiques sont autres mais peuvent aussi être très semblables. Ainsi, il se sentit littéralement pris par la main. Une autre s’accrocha à lui qu’il reconnut instantanément : Amy.

Ils étaient dans le noir, couleur semblant de rigueur dans tout début de plongeon atelempathique. Au fond, très loin, un point lumineux et immobile. Arrivés à mi-chemin, Amy et Elvyn constatèrent qu’en réalité, le point devenu boule, tournait si vite que sa rotation n’était pas directement perceptible. Seuls les traits de lumière qu’elle projetait sur le noir soulignait le mouvement.

Insensiblement, les trois personnalités s’accordaient sans pour autant fusionner. Plus comme une chorale polyphonique, chaque chant, champ de vie s’additionnant. Elvyn pensa immédiatement que cet effet était naturel. Qu’au tout début, le cervmaître les guidait, fermant dès le départ toutes les portes de connexion pour ne les ouvrir qu’au fur et à mesure d’une compréhension qui s’accélérait depuis qu’ils étaient réunis. La force de la complémentarité ! L’addition de potentiel ^ le rôle de facteur dévolu au cervmaître !

L’allure s’amplifiait et l’évidence s’imposa. Elle était conditionnée à leur assimilation. Paradoxalement la boule ne semblait pas grossir mais eux diminuer. Sa forme sphérique n’était qu’illusion due à la distance. De près elle laissait transparaitre un réseau d’une concentration insondable, donnant dans toutes les directions, tous les plans. Comme l’effet atelempathique tel que décrit par le cervmaître pensa Elvyn.

Elle était très proche d’eux maintenant et la collision semblait inévitable. Il n’y eut aucun choc. Ils furent simplement absorbés d’un côté, éjectés de l’autre côté. Lentement la plongée s’était redressée en trajectoire quasi horizontale. En jetant un coup d’œil en arrière, Elvyn s’aperçut qu’ils laissaient une trace de couleur indéfinie entre vert, bleu et orange ; la tonalité changeait constamment. Indexée sur leurs émotions ?

L’allure s’était considérablement ralentie. Un élément surprenant les saisit. L’émotion manifeste qui sourdait de leur guide. Une vanne avait dû s’ouvrir dans l’âme de ce dernier, volontairement ou non.

Amelyne comprit et fit savoir à Elvyn que cet afflux était volontaire. Une demande d’assistance, une forme de prise en charge d’un surplus pour surmonter cet intense moment d’une indicible profondeur. Le simple principe des vases communicants appliqué aux bouleversements émotionnels ! Un partage qui n’aurait pu exister sur le simple plan à trois dimensions de la vie courante.

Leur avancée stoppa à quelques mètres d’une forme éthérée. Elle leur ressemblait tant qu’Elvyn et Amelyne se sentirent oppressés par l’afflux de sensations.

— Attention à ce que vous voyez ! C’est une règle commune de l’espace qu’un cerveau adapte ce qu’il voit à ce qu’il connaît.

Devaient-ils le croire ?

Ils sentirent une minuscule partie de leur moi unifié temporaire se détacher et intégrer la forme, lui redonnant une apparence de vie. Suffisamment pour lui redonner le don de la parole :

— Bonjour, je m’appelle Br'aH'Te. Je suis heureux de vous rencontrer et de vous permettre de partager ce que fut mon existence d’avant. Elle est parfaitement authentique même si elle est constituée de témoignages et d’apports de diverses sources.

Elvyn nota le détail dans un repli de sa mémoire. Un assemblage était possible ouvrant plus profond encore l’abime de possibilités de l’atelempathie. Les zhoumains détenaient un pouvoir inouï qui aurait pu aisément se convertir en arme. L’avait-il fait ? Il n’aurait pas juré du contraire à l’appui de toutes leurs consultations historiologiques. Quoique ? Ils leur auraient alors fallu se noyer dans un irrespect ultime et absolu. Sur ce fait précis, il aurait juré du contraire ! Une certitude ? Il ne pourrait plus considérer le cybercerveau autrement que comme un être à part entière. Cette dernière réflexion, il la partagea avec Amy. Elle se contenta d’un serrement léger de doigts, équivalent plus que largement à une réponse.

Le mouvement en avant reprit. Derrière eux, ils sentirent un flux. Ils n’étaient plus seuls. A chaque seconde, un nouvel arrivant s’arrimait à leur équipage. Amy laissa une pensée s’échapper : « Combien peu… » Avant même de finir, elle s’auto-répondit : « No limit ! » Pour un peu, ils auraient pu croire voir un film tout en étant à l’intérieur de la pellicule. Les premières images n’auraient pas déparé une introduction de film d’aventures.

« La plaine était immense et il n’aurait été ni juste, ni équitable de la qualifier autrement… »

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