Causerie

9 minutes de lecture
Axiome de la Bor’And’Ja : “L’amour ne nait pas sentiment ! Pour assurer son chemin vers lui, il lui faut une intense et permanente nourriture de sensations !”

Les rencontres s’enchainaient depuis leur premier entretien « in visu ». Les zhoumains y venaient à deux, trois, plus mais aussi, à leur étonnement la première fois, seul. Il ne semblait pas y avoir de règles établies comme un rythme, un nombre, un but, de ligne directrice. Elvyn et Amelyne en avait cherché pour finir par admettre qu’elles n’existaient pas. Sauf à envisager une manipulation sophistiquée, genre théorie du complot. Ils avaient fini par s’en convaincre à l’aune de certains sujets abordés et présentés en toute honnêteté à but avérés d’études. Le cas s’était présenté certaines fois, sans exagération !

Au final ces rencontres étaient ce qu’elles paraissaient être : informelles, curiosité, intérêts et, des deux côtés, parce qu’elles apportaient une certaine détente. Ils avaient cessé de les nommer ravisseurs, sans renier le fait, au gré de leurs explorations et, plus encore, quand les zhoumains parlaient de leur planète, de leur histoire, qu’ils appelaient historiologie, de leurs cultures. Et de leurs buts qu’ils ne cachaient pas le moins du monde.

Ces causeries, comme Amelyne les appelait, généralement, partaient dans tous les sens pour revenir le plus souvent à la Terre. C’est le constat qu’à l’instant Elvyn faisait pendant qu’Amy répondait à leurs interrogations du jour. Lui, à son habitude, avait lancé un dialogue à sa manière abrupte, sans préparation, ni relation de cause à effet.

Tout avait commencé alors que les zhoumains leur montraient le fonctionnement quelque peu particulier d’une espèce de visionneuse. C’était le nom de la traduction mais il différait amplement de la réalité de son homonyme terrien. Projecteur aurait été plus près de la réalité. Aucun des 2 n’auraient pu rendre compte de sa substance. Allumé, des hologrammes se formaient qu’ils auraient pu toucher s’ils avaient eu une densité physique. Les zhoumains leur montraient toute une série de planète ou étoiles dont la Terre, le Soleil, la Lune et bien d’autres dont ils n’avaient pas retenu le nom. A noter qu’ils ne leur montrèrent pas Zhyoom. Pourquoi ?

L’effet était impressionnant. Les images montraient surfaces, sous-sols, océans, à faire pâlir toutes réalités. Que dire de cette vision à la fois dantesque et désirable de ce déluge de feu proche de l’enfer qu’était la surface du Soleil. Enfin surface n’était pas le bon mot, environnement proche extérieur était plus juste. Projection permanente de tentacules de feu, tellement proches d’eux que la sensation de brulure frisait la douleur réelle. Si près que la première fois, il s’était sérieusement demandé s’ils n’allaient pas subir une auto combustion. Et derrière cette apocalypse, sous la combustion permanente, sous la surface, bien profond, la paix et la tranquillité du matériau brute, des oasis de rocs, des dégradés de couleurs sombres, du rouge profond au noir absolu. Thèse, antithèse, le vecteur de l’univers ! Ces engins, pour ce qu’ils en avaient compris, donnaient, en temps relatifs, des images directes. Il n’avait rien saisi des principes technologiques utilisés. Son ressenti était plus proche de la magie que du cartésianisme. Surtout compte tenu des distances astronomiques de certaines. Rien que la Terre était à 250 années, standard terrestre ! C’est ce moment qu’il choisit pour passer du coq à l’âne :

« Votre concept sociétal me déroute, pas tant dans le postulat absolument désirable mais dans son application quotidienne sur un moyen/long terme. Ma vision terrienne me biaise l’entendement probablement mais pas de hiérarchie, pas d’échanges commerciaux, pas de structures sociales avérées, pas d’instances dirigeantes ? Qui organise quoi ? Qui décide quoi ? Les partages s’établissent sur quelles bases, par exemple les ressources alimentaires ? J’ai du mal à saisir comment sont évités les conflits d’intérêt, au minimum ? »

Les zhoumains vivaient sur ce vaisseau depuis un sacré moment. Eux-mêmes s’y trouvaient depuis bon nombre de mois, années(?), maintenant. Il en avait oublié le compte. D’éveillés, il y avait donc 79 vivants à bord plus les cervmaîtres dont ils ignoraient le compte réel. Qu’ils se refusaient encore à considérer comme êtres vivants tant l’idée leur était étrange. Le système en place à bord était l’exacte réplique de l’existant passé de Zhyoom. Une évidence pourtant, une centaine de personnes ne fait pas une société complète !

De ce qu’ils avaient pu observer, le navire était divisé en 2 secteurs, la navigation et l’existentiel. Deux responsables s’en dégageaient ; qui ne commandaient absolument pas mais synthétisaient avant, pendant et au final. D’un côté, Br’aH’Te, cervmaître principal, était celui de la navigation, presque naturellement et depuis un temps probablement immémorial.

De l’autre, Fl’M’Dig, en tant que premier éveillé de cette phase, était-il, de fait, le capitaine du F’Zio’An. Tout aussi bien, un autre, s’il avait été le premier reconstruit, aurait tenu le rôle.

Aucun des deux ne dirigeait au sens terrien. Ils centralisaient. Même après tout ce temps passé, Elvyn ressentait un décalage entre son avant et son maintenant, déstabilisant, dérangeant, voire irritant. Plusieurs fois, à les observer, à la connaissance des archives, il s’était surpris à ronchonner sur une perte de temps là où un seul homme, pourvu du droit nécessaire, aurait pris une décision, abrégeant certaines discussions opérationnelles pour le moins longuettes. Pour aussitôt, le plus souvent, se morigéner d’un manque évident d’objectivité et, presque conséquemment, une dose certaine de mauvaise foi. Car la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, au bout de ces réunions, une décision était prise, une planification soignée établie, des éventualités envisagées, des actions définies et même des plages d’improvisation démarquées nettement, paradoxe apparent d’une anarchie toute aussi apparente. Même les acteurs, les exécutants, à l’intérieur de ce cadre, avaient une plage de décisions presque infinies ; depuis faire à ne pas faire et changer.

Au tout début, il avait eu du mal à se départir d’un scepticisme avéré. Il ne pouvait se départir d’un préconçu sur ce qui semblait reposer principalement sur de la sémantique formelle, parfois de la pure rhétorique, inapplicable en l’espèce. De beaux principes présentés pour se faire apprécier ou même admirer, sans plus. Ayant abordé le sujet avec Amy, ses remarques lui valurent une volée de bois vert, tout à fait surprenante d’une pragmatique comme elle. Les mots résonnaient encore à ses oreilles :

« Je ne sais si je peux comprendre leurs concepts. Je ne sais vraiment pas si je les ai compris. Mais je sais que ta réaction est comme désignée un coupable avant qu’il n’ait même ouvert la bouche pour tenter de fournir un alibi. Jugement ! Direct… Sécurité de celui qui se croit, se sait innocent, oublieux, qu’à ne pas être coupable ne justifie en rien d’actionner ce levier pour rendre autrui… coupable ! C’est à la limite de la mauvaise foi, parfaitement indigne de toi. C’est renier la présente situation où chaque mot que nous prononçons, chaque pas que nous faisons, chaque découverte, tu le sais bien, ouvrent de nouvelles portes à de nouvelles autres portes, une forme presque sadique, masochiste, de « tendre le bâton pour se faire battre ! » A trop vouloir, on peut devenir mais, à pas assez, aussi ! »

Elle avait raison. Il dut le reconnaître et commença dès lors à regarder autrement. Tout à ses pensées, il faillit rater le début de la réponse de F’Lm’Dig.

« Intérêt ! Sacré base, mot unique capable de former à lui seul une locution pouvant tourner perverse… A quel endroit et degré le situer ? Pour une fois, ce mot dans votre idiome ou le nôtre ont une définition commune : « Attention portée à quelqu’un ou quelque chose ». A partir de là naissent les différences ! Peu et prou, chez vous, il est étroitement, voire assimilé à un et des pouvoirs de toutes sortes, carrément nuisibles à notre sens zhoumain. Une valeur échangeable, procuratrice de privilèges, de domination avec tous les cortèges déplaisants associés. Un véritable anatocisme tant l’aspect financier est omniprésent, exacerbé, une spire infernale. Toute valeur pouvant faire l’objet d’un marchandage perd de facto sa nature pour devenir un produit. Pour m’aligner sur une sémantique terrienne, l’intérêt ne devrait pas rapporter mais coûter. Et vous, quels sont vos vecteurs d’intérêt ? »

Répondre, il n’aurait pas dû mais ne put s’en empêcher. En sachant, par avance, qu’il allait plonger droit dans un labyrinthe qui ne pourrait que déboucher sur une impasse. Pas plus qu’il ne put, ni voulut s’opposer à Amy qui lui emboitait illico la trace.

C’est comme s’ils étaient entrés à deux dans un tiroir dont le fond aurait été un miroir reflétant un état culpabilisant sans l’être, tout en non-dit. Au fil des mots, tout y passa : la cupidité, l’inhumanité, la non fraternité, l’inégalité ; la guerre, sa stupidité sans nom ; l’irrecevable possibilité de pouvoir marcher dans une rue en côtoyant des gens dormant par terre, mourant par terre ; la négation des différences quelles qu’elles soient et, pire, parfois, même, en contradiction complète, ou partielle, avec les valeurs prônées.

Combien de temps dura cet intermède ? Quelques minutes transmutées en siècle ! Une colère sourde se lovait dans son estomac, crispant ses intestins. L’amertume envahit sa bouche, d’autant âcre qu’elle venait d’un constat à charge, proféré par eux-mêmes. D’une position de repli, une spécialité, il pouvait facilement se mettre à la place des zhoumains et trouver que le tableau n’était guère joli. Ni lui, ni Amy n’avaient d’arguments, motivations, pour nier une évidence si criante, si visible qu’elle en devenait éthérée. Son silence n’avait pas découragé Amelyne. Elle s’obstinait, imperturbable. Il savait avec certitude qu’elle devait enrager pour les mêmes raisons que lui. Un réquisitoire en bonne et due forme qui rejoignait pour les unir « le contrat originel des zhoumains ! » Dans cette affaire, depuis le début, ils étaient procureurs et avocats de la défense. Antithétiiques !

Ce « contrat », depuis, ils avaient bien compris qu’hors le sens premier, il y avait des implications qu’ils n’avaient pas encore toutes comprises. Si un jour, ils y arrivaient tant leurs progressions dans la culture, le dialogue leur montrait que derrière la simplicité des paroles zhoumaines se cachaient souvent un multi-sens : un trio qu’ils ne dissimulaient pas : oui (vrai), non (faux), peut-être ou parfois blanc (1), noir (0), gris (-1) ; ils appelaient çà formule mathématique appliquée ; en y ajoutant une pirouette qui, d’après eux, aurait pu mériter de devenir axiome de la Bor'And'Ja : 1 + O – 1 ? 0. Tant lui que sa compagne était fâchés avec cette science. Ils n’avaient rien compris et doutaient de comprendre. Tout comme le pourquoi cette formule aurait pu devenir axiome et pourquoi elle ne l’était pas devenue ?

Des clignements d’yeux frénétiques attirèrent son attention et il plongea son regard dans celui d’Amy. C’était si peu naturel qu’il comprit instantanément le message. Elle l’invitait à leur geste rituel, devenu leur acte réflexe auto apaisant, le recul immédiat et efficient. Il abaissa donc ses paupières et sur le noir s’afficha aussitôt la solution ou la question ou vice et versa. Il fit donc du Elvyn dans le texte et balança littéralement :

« Stop ! Une fois pour toute, ne vaudrait-il pas mieux que nous fassions un échange Valeur contre Valeur plutôt que de passer notre temps à faire des retournements de questions ? Même si je reconnais qu’à ce jeu, nous ne faisons pas le poids. Si je comprends, parfois et pas toujours, le but, il n’en reste pas moins que tout ceci a une odeur de manipulation. Résultat, de le penser, nous hérisse encore plus, nous met en permanence en position défensive ; en une vaine tentative de justification peu propice à une quelconque objectivité, encore moins à une subjective comme vous préférez la nommer. Quel que soit le but de, des, études, en cours, la base doit être réciprocité sinon aucun résultat viable n’en sortira.

—« Entièrement d’accord !

De ne pas voir les visages ne l’empêchait pas d’être sûr qu’il y avait du sourire, pas plus que faire monter d’un cran sa colère.

« Encore une manipulation ?

— Non, une attente tout simplement ! Nous admettons que systématiquement nous avons ramené la conversation sur votre monde mais, vous n’êtes pas sans savoir que toute question contient souvent sa réponse ainsi que nombre d’informations induites.

— A condition d’avoir la sérénité !

— Et la volonté ! Cette dernière nous savions que vous l’aviez et attendions, en aidant un peu parfois je l’avoue, que vous, vous le sachiez. Maintenant si vous le voulez bien, nous pourrons répondre à égalité. »

Amelyne leva la main avec les 5 doigts écartés. A leur grande surprise, ils n’eurent pas besoin de traduire. les zhoumains avaient manifestement compris qu’un temps de pause était bienvenu.

Pour eux aussi ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
une2006égarée
Mon frère de rêve.
3
0
1
1
Défi
Jean-François Garounours
Aujourd'hui, CHAT! petit texte sur mon chat... en toute chat-plicité !
6
5
0
1
Valencia Herry
Ce n'est pas un roman, mais une oeuvre ou je parlerai de différents sujets, avec mes points de vue, mon expérience. Ce sera propice à bien des débats. En quelque sorte, je vous ouvre la porte de mon esprit. Venez si vous êtes curieux !
1
1
5
2

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0