A qui perd gagne !

20 minutes de lecture
Axiome de la Bor'And'Ja : “Mon pire est peut-être ton mieux. Pour autant mon mieux serait-il ton pire ?”

A'Alij'Bu s’approcha de son groupe, signal du départ. Avant l’ouverture des portes de la citadelle, il s’approcha des troupes motorisées massées, prêtes à bondir. Il remarqua immédiatement qu’ils n’avaient pris aucune des protections prévues. Posant la question, il lui fut répondu qu’ils avaient décidé de partir sans afin de ne pas nuire à leur mobilité et l’agilité, principaux atouts des tricycles. L’effet de surprise compenserait largement. Il ne trouva pas d’objection et respecta ce choix. L’armée seychouaine laissait une grande autonomie à ses groupes de combat une fois l’objectif fixé. Eux-mêmes avaient, pour le plan, opté pour ne pas les prendre.

Le portail s’ouvrit. Il le resterait contrairement à la première fois. Juste avant d’entamer leur progression, il demanda des nouvelles de la patrouille envoyée sur les hauteurs. Depuis son départ, elle n’avait pas communiqué. Rien d’inquiétant en soi mais il réclama un contact avant de vraiment lancer l’attaque. Quelques secondes plus tard, la réponse parvint lapidaire et conforme : rien à signaler.

Il fit le signe de marche. Le temps était arrivé d’expédier ces importuns et impudents négociateurs vers un nouveau cycle. Dès ce préliminaire réalisé, ce serait la ruée des tricycles. Leur mission était du plus simple, purement sey’chouaine. Atteindre la première ligne ennemie, l’enfoncer de quelques mètres, la tenir en attendant l’arrivée des fantassins et des blindés.

Il s’était entouré de commandos spécialistes en neutralisation rapide. En franchissant le portail, un sourire se dessina, de contentement anticipé et vaguement par diplomatie de façade. L’ennemi allait tomber de haut. Ils les apercevaient encore assez loin. Ils discutaient entre eux, apparemment très tranquilles, en plein dans la zone neutre ; qu’ils pensaient neutre ! Leur arrivée ne semblait pas avoir été remarquée. Fait de peu d’importance puisqu’il n’était pas à l’ordre du jour de prononcer la moindre parole. Aussitôt à portée, ils tireraient sans autre forme de procès. Dernier réflexe professionnel, il jeta un coup d’œil à ses hommes. Il les sentait détendus, toutes proportions gardées, un engagement n’étant pas un jeu de société. Le calme avant la tempête, facteur aussi essentiel au succès que peut l’être la confiance.

Quelqu’un se retourna parmi les ichtr’yens. La femme, celle qu’il désignait, malgré ses dénégations, comme la chef négociatrice, lui adressa un sourire chaleureux et leva le bras en signe universel d’amitié. Ils étaient vraiment naïfs se dit-il.

La femme tapa dans ses mains, déclenchant l’attention de ses congénères. Ils commencèrent à approcher. Comme auparavant, ils le faisaient dans un désordre complet. En complète opposition, eux avançaient en bon ordre et en totale synchronisation.

Le moment de l’action se précisait. Enfin passer enfin aux choses sérieuses et, surtout, dignes. Quelque chose attira son regard qu’il synthétisa rapidement. Le désordre, la confusion prenait forme. A'Alij'Bu avait fait quelques études astronomiques. Il reconnut immédiatement la forme, une ellipse, comme la course d’une planète autour de son soleil. Il tiqua. Son cerveau entra en ébullition. Il ne pouvait y avoir de hasard. La certitude l’emplit ; qu’ils avaient négligé quelque chose. Il n’avait plus le temps de mettre le doigt dessus, trop tard pour approfondir. Déjà il pouvait ressentir la tension de ses hommes avant l’action, la vraie. Il se mit au diapason, laissant tomber sa main vers son arme. Il sentit la crosse.

C’est à ce moment que tout démarra mais le top ne vint pas de lui. Il comprit qu’ils étaient tombés dans un piège, l’arroseur arrosé ! La délégation ichtr’yenne plongea avec un bel ensemble… tout seychouaine ! Dans chaque main, ils tenaient un objet qu’il était impossible de ne pas prendre pour une arme même si elle n’y ressemblait pas. Surgie d’où ? Il n’aurait jamais la réponse. Il tomba transpercé par une dizaine d’aiguilles. Sa dernière pensée fut pour ces maudites protections…

*

N’aurait-il été abattu un des premiers, A'Alij'Bu aurait pu constater que seul un de ses hommes avait survécu suffisamment longtemps pour abattre un ennemi. Que le piège était bien plus complexe qu’il l’avait saisi quelques secondes avant de passer de vie à trépas. Qu’ils avaient été ignorants et négligeant, même pas en mésestimant, mais en ignorant totalement la valeur d’autrui. Qu’en somme ils avaient été bernés comme des enfants. Allongé dans le sable, il aurait pu voir un immense trou s’ouvrir juste derrière lui, directement derrière le portail de la cité, en surgir un flot ininterrompu d’hommes armés, silencieux mais déterminés, annihilés complètement sa brigade motorisée.

Les seychouaines n’ignoraient pas l’existence d’un nombre de tunnels prévues à l’origine pour pouvoir stocker, s’évader et s’abriter mais la plupart avaient été condamnés et les autres écroulés.

Icht'Rye gardait tout, précieusement. Soit afin de ne pas reproduire des erreurs passées, soit pour une éventuelle utilisation. Elle possédait donc des archives d’un ancien conflit, ironiquement contre les ancêtres de Sey’. Leur premier conflit, ce serait le second ! Aux premiers prémices de l’hostilité affichée de Sey’, des recherches avaient été lancées, un plan mis en place ; sans préjuger aucunement d’un arrêt possible des hostilités ou d’une défaite écrasante.

Icht’Rye était neutre, pacifique mais nullement, surtout, disposée à se laisser faire. Ils allaient donc répliquer non sans avoir procédé à une autocritique. De leur premier conflit d’envergure rejoignant le second qui se profilait, il aurait été aise de le mettre sur le compte du destin, la fatalité. Ils ne le firent pas ! Au contraire. Ils procédèrent à un féroce réquisitoire au terme duquel ils conclurent sans hésitation à leur lâcheté à l’issue de leur premier affrontement. Au nom de la zhoumanité, ils avaient décidé de ne pas occuper A'Sey. Ils n’y mirent même pas les pieds négligeant, élargissant une faille ouverte béante : ils les avaient laissés orphelins de leur gloire, leur idéal, leur rêve ; les laissant seuls avec un monde à reconstruire, sans guide, sans objectif. La nature peut avoir horreur du vide, ou pas ; parfois elle le provoque, parfois elle le subit. Toujours elle le comble avec ce dont elle dispose, en bien ou en mal. Aujourd’hui, Icht'Rye payait le prix fort cette lâcheté existentielle alors que quelques valeurs spécifiques, sans tout chambouler, aurait suffi à infléchir la direction. Le fait qu’aujourd’hui, les routes des 2 pays se rencontrent, devenait pure logique, reléguant aux oubliettes mère fatalité.

Ce tunnel qui leur permettait d’investir la ville, ils n’avaient eu aucune difficulté à le remettre en état. Seule la sortie posait une réelle problématique. Ils utilisèrent donc un schéma dont il se servait chaque fois qu’ils étaient agressés. Une action positive laissant la porte ouverte à une négative. Ainsi leur proposition de trêve était-elle sincère mais servait aussi de dérivatif. Bien souvent, l’introduction d’un élément perturbateur bien visible suffit à en masquer d’autres, moins visibles eux. Les seychouaines ne firent aucun lien sur l’inhabituel grand nombre d’ichtr’yens présents lors de la seconde délégation. Ils ne remarquèrent donc pas certains mouvements de terrain pourtant perceptibles, ni les quelques bruits sourds. Les guetteurs, expérimentés, avaient pour ordre de surveiller la ligne ennemie et la délégation, rien d’autre.

*

L’ignorance de Sey’ ne s’arrêtait pas là. Sans surprise ! Généralement seules les proies, en tant que telles, les intéressaient. Un peu d’espionnage basique les aurait alertés. Ces véhicules flottant à quelques centimètres du sol, ils auraient pu en voir les applications civiles, ni surpris par leur vitesse sans commune mesure avec leurs propres véhicules.

Ces aéroglisseurs leur firent très mal. Portant 2 personnes, soldats (?), munis d’un long tube qui projetait des ogives montant haut dans le ciel. Là, elles s’immobilisaient l’espace d’une seconde avant de s’ouvrir en corolles et de lâcher une pluie d’aiguilles. Il aurait été crédible de penser qu’elles auraient dû retomber assez mollement et au hasard. Il n’en était rien. Pointes en avant, elles accéléraient brusquement, formant un calice renversé, s’abattant avec une grande violence. Les défenses mises en place s’avérèrent inefficaces. Elles en arrêtèrent quelques-unes, une grande minorité. Dernier point ignoré du génie, une simple éraflure suffisait à faire tomber un soldat. Pour se protéger, il aurait fallu une armure complète.

*

Les blindés eurent le temps de démarrer mais pas plus. Jusqu’à présent seul les tirs seychouaines produisaient du bruit. C’est l’instant choisi de l’entrée en action des antiblindés ichtr’yens. L’augmentation du niveau sonore créa un moment de désarroi. Qu’augmenta la vue d’armes inconnues. Individuelles, chaque tir produisait un flop énorme précédant de peu un bruit d’explosion bien classique lui. Tout s’opéra à une vitesse d’intervention et un synchronisme assez sidérant. La première vague d’assaut surgie du tunnel fut rejointe en un temps record par ces espèces de véhicules carrés, sans roue, flottant à quelques centimètres du sol et transportant 2 personnes. Leur flot semblait ne pas vouloir cesser.

*

Ils n’avaient pas non plus imaginé pouvoir être pris à revers. De la montagne réputée difficilement franchissable une nouvelle nuée arrivait. Les guetteurs n’avaient rien entendu, ni vu venir. La patrouille envoyée fut neutralisée avant même qu’elle se rende compte que plus un poste de veille n’était opérationnel. Les icht'ryens avaient grimpé par le côté le plus ardu à mains nues, sans planter un seul crochet, trainant avec eux une corde. Plan de conception simple qui aurait plu aux seychouaines. La neutralisation des gardes s’était faite en silence et ils n’avaient plus qu’à descendre vers la ville. Ils engagèrent le combat sans préavis, en silence, désarçonnant la défense pendant au moins une minute complètement perturbée par celui-ci. Bien plus tard, après analyse, les icht'ryens diraient que cette minute, c’est très long une minute en situation de combat, était le principal élément qui leur avait permis de conclure la prise de la citadelle. Avant, malgré les surprises, les soldats à l’entrainement surdéveloppé avait fait mieux que faire face. Chaque pouce de terrain gagné ne l’était qu’aux prix de grosses difficultés. Les ichtr'yens n’allaient pas au corps à corps se contentant d’arroser avec leurs armes aux chargeurs inépuisables. Ils n’hésitaient pas à battre en retraite, frustrant les sey’chouaines. Ces derniers avaient un point de faiblesse grave, celui d’avoir à recharger souvent. Attaqués de tous côtés, affaiblis par des pertes astronomiques, ils finirent par se regrouper pour une ultime résistance. C’est le moment où les ichtr'yens partirent à l’assaut. Un corps à corps désespéré s’engagea, héroïsme inutile face à un ennemi plus nombreux. En 1 heure, l’affaire était pliée. S’ils n’avaient pas été des professionnels acharnés, endurants et entrainés, leur moral aurait cédé de manière irrémédiable. Eux se battaient encore et encore, jusqu’à l’ultime seconde du passage de vie à trépas. Stupidement !

*

Les ichtr'yens n’eurent jamais le moindre doute quant à l’issue de cette guerre. La seule inconnue ? La durée, un paramètre sur lequel ils n’avaient aucune prise.

Fallait-y voir dans cette certitude une quelconque gloriole, fatuité mal placée, vanité ? Ils savaient juste qu’ils possédaient une avance technique dont Sey' n’avait pas la moindre idée tout comme bon nombre d’autres pays pour ne pas dire la totalité de Zhyoom. Cette technicité, ils en usaient suivant des principes qu’ils étaient seuls à pratiquer. Entre autres qu’il ne faut pas établir de démarcation entre technologie et vivant. L’un sans l’autre ne mènent qu’à une impasse dont contexte et mobile deviennent les initiateurs. Une avancée ne peut être considérée comme telle que si, seulement si, elle ne met pas en danger les environnements, sans exclusive.

Chaque invention ne respectant pas ce principe devient un handicap suivant une ligne de terme plus ou moins longue, plus ou moins violente. Elle doit être en mesure de faire évoluer et d’accompagner ses environnements sans les détruire. La route choisie, la technologie, l’ensemble était différent. Elle était pensée comme un ensemble symbiotique dont chaque parcelle est un élément indéfectible, nécessaire, pas forcément indispensable mais férocement utile. A toutes les parties !

La guerre sous cet angle de vue est son parfait antonyme. Elle ne peut que détruire donc elle est stérile. L’argument des avancées militaires faisant avancer le civil ne tient pas. Pour une simple raison évidente et d’une logique implacable : tout dans l’univers peut servir à détruire. Il n’existe pas au monde un seul objet ne possédant pas un côté « noir » ; un crayon peut parfaitement blesser, même tuer. L’exemple n’est pas unique. Créer une arme à partir d’objets usuels est d’une facilité déconcertante sans rien d’insurmontable. Il suffit généralement de peu de modifications pour en faire un engin mortel. Même si le constat semble paradoxal, le contraire n’est pas exact. Transformer un objet militaire en usage civil est compliqué quand ce n’est pas mission impossible. Sauf à vouloir les collectionner ou en faire des objets décoratifs insolites !

*

Si vous aviez pu demander à un icht'ryen ce qu’il pouvait bien penser de toutes les codes ou autres conventions ou du rôle du RER, il vous aurait répondu qu’il ne réfutait en rien tous ces points. Simplement muni d’une logique assez implacable, Icht'Rye les ignorait et n’en tenait aucun compte, classant tout ceci comme acte parfaitement inzhoumain. Sans surprise, le pays était ouvertement hostile à tout conflit armé, il ne poussait pourtant pas à tendre l’autre joue. Contraint de rentrer en défense, les icht'ryens suivaient alors leur propre code tenant en peu de lignes : le moins de pertes possibles, par tous les moyens possibles. Tout le salmigondis qu’était l’icône oh ! latrinaire des belles charges, défenses héroïques, corps à corps de légende, etc., ils n’en avaient que faire. Courage, peur, lâcheté, autant de mots sans signification en termes de zhoumanité. Ainsi fuir pour eux n’est qu’un acte comme un autre ayant plus de signifiant que courage avec cette qualité absolue : celle de se donner un pourcentage de chance plus important de rester en vie. C’est un moyen comme un autre pourvu qu’il fut exécuté en toute conscience. Peu enclins à la bataille, ils pouvaient devenir d’une férocité terrible. Ils n’ignoraient en rien la griserie brutale et temporaire provoquée par la montée d’adrénaline corrélative.

La guerre, ils l’analysaient d’une manière parfaitement pragmatique. Tous les acteurs d’une bataille ne font qu’exprimer une peur. Le courage n’est qu’une expression amplifiée de cette dernière, elle-même augmentée par cette montée d’adrénaline que procure toutes situations dangereuses. Additionnées, les facteurs créent du déphasage spirituel, mental, intellectuel aliénant tout un pan de la capacité réflective et logique de tout être zhoumain. Qui irait de son plein gré, hormis peut-être les seychouaines et même ce dernier point reste à vérifier, irait donc à sa mort ? La guerre, une grande perversion, un sadisme, un masochisme dont l’apport est néant hormis l’aspect monétaire pour quelques profiteurs. Ses conséquences, systématiquement minimisées, ne sont pas (con)préhensibles. Pour les autres, elle ne mène qu’à ruine, échec, recommencement, laminoir à toutes avancées.

Cette guerre ? Ils ne pouvaient en aucun cas la « perdre » ! Ce ne serait pas une victoire pour autant. Dès le premier jour, ils savaient qu’ils ne pourraient éviter l’affrontement et que l’échec était le mur de l’impasse dans laquelle ils se précipitaient en toute conscience. Pour le concept de zhoumanité, le recul serait important, les conséquences multiples et durables. Cette guerre était un tournant majeur pour toute la planète depuis Icht'Rye jusqu’à l’infiniment petit. Un nouveau cycle pointait le bout de son ellipse. Pas compliqué à anticiper mais ils auraient été prétentieux de prétendre qu’ils en avaient auguré la forme. Ce n’était bien évidemment pas le cas, c’eut été impossible même avec les calculs de probabilité les plus pointus. Ce changement, sa forme, ils ne les appelaient pas de leurs vœux et auraient largement préféré qu’ils n’existent pas.

Après bien des périodes d’anonymat, du jour au lendemain, Icht'Rye serait sous le feu des projecteurs. Ils allaient devoir endosser le rôle de vainqueur dans une guerre et, pour le moins, ils ne s’en réjouissaient absolument pas. Des prisonniers, du territoire à occuper car ils ne reproduiraient pas deux fois la même erreur, des esclaves libérés à intégrer, des blessures physiques, l’immédiat, le direct ; morales, psychologiques, quelque soit le mot, le collatéral, le médiat !

Être les champions de l’évolution, de l’acceptation des cycles n’est pas conditionnel à l’appréhension d’une sortie brutale ou pas du schéma existentiel qui était le leur jusqu’à ce jour. Du jour où Sey' braqua un œil sur eux, il était devenu caduque. Des urgences, il y en aurait à la pelle mais il avait fallu les classifier pour éviter toutes pertes de temps, synonyme en fin de conflit de nouveaux morts et nouveaux drames.

La première à l’évidence serait de s’occuper des prisonniers ! Car il y en aurait ! Sey', ils avaient eu le temps de se pencher sur leur civilisation toute particulière, leur concept suicidaire, leur sens de l’honneur du tout plutôt que la défaite ; le tout se résumant à rien, le néant, la mort. Certains survivraient à commencer par les blessés qui, contrairement aux apparences laissées par la démonstration de force qu’ils avaient mis en scène, existeraient. L’enjeu allait être de les convaincre de ne pas procéder au suicide rituel, seul voie honorable à leurs yeux pour éviter l’humiliation d’une défaite, en réalité le refus pathologique d’assumer leur erreur, un syndrome très commun à tous les va-t-en guerre du monde et l’outrage de la privation de leur liberté. S’ils parvenaient ne serait-ce qu’à en convaincre un seul, ils pourraient parler d’une victoire. Ce serait difficile car faire changer un extrémiste est une tâche presque vouée à l’échec. Il en allait de leur devoir et de la reconstruction d’une nouvelle enveloppe d’intégrité morale.

La ville, cité-forteresse, symbole, était prise et à genoux. Ils ne pouvaient pas s’en retourner dans leurs pénates tranquillement. Ils resteraient sur le territoire des seychouaines. La défaite, ils la reconnaitraient. Comment auraient-ils pu la nier d’ailleurs ? Ils savaient qu’ils allaient se regrouper pour reprendre le combat. Quelque part, au-delà d’un cynisme amer, ils avaient fait le plus facile. Ils n’étaient qu’aux prémices d’une période qui allait s’étaler. Ils étaient plongés dans le dilemme extrême face à des zhoumains, malgré tout ils l’étaient, dont l’attitude les poussait à pratiquer une contre-valeur totale, une horreur absolue, en un mot, un génocide. Que la volonté n’y soit pas ne changeait rien à l’affaire. De toutes les guerres qu’Icht'Rye serait contrainte de livrer, celle-ci resterait la plus saumâtre, le facteur déclenchant du passage d’une conjoncture de passivité active à celle d’un dynamisme public.

*

Au total la guerre s’éternisa sur 12 périodes, discontinues mais permanentes. Sans surprise, elle sonna le glas de la civilisation Sey'. Elle s’acheva dans la plus stricte conformité stupide de leur jusqu’au boutisme. A la fin des fins, ce qui restait de l’armée seychouaine, à peine 2000 hommes se retrouvèrent encerclés. Un encerclement, que dans leur aveuglement, ils n’avaient pas vu venir comme toutes les autres fois. Irréductibles dans leur foi extrémiste, ils s’obstinèrent encore. Face à un adversaire aussi résolu qu’eux, peut-être même plus d’une certaine manière, face à la perte de leur cité symbole, face à la succession de défaites majeures pour peu de victoires mineures, ils continuèrent à reculer mètre après mètre sans jamais remettre quoique ce soit en cause. Ils avaient perdu la presque totalité de leurs esclaves, soit rentrés chez eux, soit passés à Icht'Rye ; leurs enfants, de facto, étaient abandonnés ; jamais il n’avait envisagé un tel cas de figures. Ils furent recueillis par les ichtr'yens. Les plus âgés avaient été enrôlés automatiquement sans passer par la case « dixième saison ». Les quelques esclaves restés fidèles devinrent plus un poids qu’autre chose. Ils les abandonnèrent ! Avec les rares jeunes restés, ils rejoignirent ainsi Icht'Rye qui se retrouva soudain avoir à gérer un fort contingent d’enfants en bas âge exclusivement. « Grace » à ce point, s’il est possible d’utiliser une telle expression dans un tel contexte, les ichtr’yens purent sauver des sey’chouaines. Trop jeunes, à quelques exceptions près, ils n’étaient pas prêts à mourir sans état d’âme !

*

Les sey’chouaines ne trouvèrent jamais la parade adéquate pour contrer la principale tactique ichtr’yenne, le recul et provoquer de véritables engagements. Icht’Rye pouvait, par moment, battre en retraite sur des dizaines de kilomètres voire plus. Tous ces mouvements étaient parfaitement planifiés, intégrer à une manœuvre stratégique ne laissant rien au hasard. Le but, parmi d’autres, dont celui d’épargner le plus de vies possibles, était clairement une tentative de lasser Sey’. Sans grand résultat probant ! Jusqu’à la fin, les seychouaines perdurèrent dans leur sillon de mort. Le « dernier carré », au bout du bout, pratiqua le suicide collectif. Le bilan final fut terrible : 2 900 000 morts pour autant de blessés côté ichtr’yen ; 6 000 000 pour Sey’.

Comme pour toutes guerres, cette fin n’était que le début de l’ouverture d’un second front, celui du psychique, psychologique, psychiatrique ou tous autres mots appropriés pour désigner les blessures non physiques et le fait d’avoir fait disparaître presque entièrement une civilisation. Les quelques milliers d’enfants et adolescents sauvés ne furent et ne pouvaient pas être compensatoires. De ce fameux dernier carré, ils eurent la surprise également de rattraper 84 soldats. L’apport de Lik’Yae’Wam et Ch'Tyz'A fut déterminant en cette affaire et dans la reconstruction d’Icht'Rye. Car elle ne se sortit pas indemne de cette histoire, vaincue dans ses valeurs, anéantie dans ces objectifs. S’ils n’avaient sauvé personne, sa disparition en tant que pays n’aurait pas fait le moindre doute. Elle mit longtemps à se relever de ce qu’ils nommèrent 3° front. Les stigmates ne commencèrent vraiment à s’atténuer qu’à la 4° génération. Est-il besoin de préciser que la première génération, jamais ne parvint à faire la paix avec elle-même ? Que par une ironie dont l’existence est finalement friande, nombre d’entre eux ne purent survivre ainsi et se donnèrent la mort, rejoignant les seychouaines, en toute conscience d’une forme égale d’extrémisme, celui du désespoir. Cette société intégralement pacifiste auparavant, blessée au fer rouge, des centaines de périodes après, en ressentait encore la marque. Il fallut l’unification de la planète pour en faire occulter la trace.

La répercussion maitresse aboutit à un changement radical de société. Il commença par une énumération de constats dont le principal qui présida à toutes les évolutions. Plus jamais ils ne pourraient « faire les morts », traduction plus qu’imprécise du terme original mais qui lui donne un certain pan de vérité ; plus jamais ignorer les autres cultures ; espérer que ces autres ne les remarqueraient pas ou les laisseraient tranquilles. Autant de déclinaisons du même mal ! Leur mode de vie était confortable, d’un ostracisme avéré confinant finalement à l’orgueil qui ne dirait pas son nom et un ségrégationnisme pourtant à l’opposé de leurs principales valeurs. Toutes conséquences de l’Axiome de la Bor'And'Ja suivant qui aurait du les alerter : « Le mieux est toujours une des expressions du pire ! » Une démonstration patente de la finalité de tout extrémisme, lequel s’avéra être le géniteur et le tueur d’un équilibre que les icht'ryens pensaient pourtant détenir. Là aussi, ils auraient du se rappeler que « Tout équilibre ne dure que le temps de le dire ! ». Une simple constatation, que le simple fait d’acter, produit une surcharge infinitésimale suffisante à faire pencher la balance. En avoir conscience, c’est l’orienter vers le bon côté, l’ignorer, le mépriser, c’est le mauvais. En précisant bien vite qu’aucun des 2 n’est le tenant d’une vérité absolue ! Au final, quelque soit l’option, il faut repartir à sa recherche, cet équilibre indispensable à une existence saine. Le vrai livre de la vie, un Codex, peut-être le seul livre Saint, exact contraire de ces derniers dans la manière. Chaque phrase, verset, est évanescent, le but inéluctable versus la permanence de l’Ecrit, l’intangible du but.

*

De se rendre compte, qu’en dépit de ce qu’ils pensaient être de belles valeurs, d’une bonne culture, ne les avaient pas gardés d’une radicalité et d’une préservation féroce n’ayant rien à envier à Sey', ne fut pas un baume mais un sacré coup de pied au derrière. Tout ceci les avait menés au chaos, plus encore que l’intervention du paramètre Sey' qui finalement n’aurait été qu’un déclencheur. S’ils avaient été dans la délégation consciente de leur principe de vie, l’issue n’aurait peut-être pas été ou guère différente en tant qu’image mais sa construction aurait largement différé et le prix bien moindre. Les mea culpa ne sont efficaces que, si une fois le constat fait, l’action s’enclenche aussitôt. Ce fut le cas et la passage du constat à l’action ne prit guère de temps. Ils avaient payé le prix fort pour n’avoir pas anticipé et vu la fin d’un cycle. Du jour au lendemain, l’ouverture grand angle fut décidée, pas n’importe comment, maitrisée pour parler comme des politiques classiques. Bien avant la fin du conflit, des études étaient entreprises pour ne pas rééditer un tel scénario. C’est de là que naquit St'Orju'Andja.

*

Je suis Ch'Tyz'A, ancienne citoyenne Sey'. Cette élaboration, j’y ai pleinement participé dès ma guérison des blessures reçues lors d’un des rares corps à corps concédé par les icht'ryens. Ils ont réussi à m’éviter de pratiquer le suicide rituel, eux et, Lik’Yae’Wam. Lui eut des trésors insoupçonnés, du moins me paraissait-ce le cas à ce moment là, dans mon ignorance, pour expliquer, convaincre, enseigner valeurs, buts et visions. Il aurait du être mon époux au temps où j’étais seychouaine. Il l’est au temps où nous sommes icht'ryens. Dans les camps d’entrainement de Sey', nous nous étions vus, remarqués et l’évidence voulait que nous nous marions. Aujourd’hui, nous nous aimons tout simplement. Auparavant nous aurions pu dire laconiquement « il était temps ! » Aujourd’hui nous prenons simplement le plaisir d’être. Nous ne sommes plus tout à fait dans l’adultescence, pas tout à fait dans la maturescence. Avant que la porte de la génétique nous en ferme la porte, nous avons quand même eu le temps de faire un enfant. Ai-je besoin de dire autre chose ? Il n’est pas seul à la maison. Comme nombre d’autres icht'ryens nous avons adopté, peut-être un peu plus pour nous, une dizaine d’enfants.

Notes aux consultants : il nous semble nécessaire d’insister sur l’apport immense apporté par les seychouaines survivants sur nombre de sujets que je n’aborderais pas tous ici. Baignés qu’ils étaient dans le militaire, ils soulignèrent l’importance vitale de l’avance technologique prise et la nécessité sinon d’en conserver l’intégralité, au moins d’avoir un coup d’avance. Ils assimilèrent parfaitement qu’une fois le conflit terminé, d’armées, il n’y en aurait plus ; pas plus que n’existerait une quelconque recherche d’armes de plus en plus sophistiquées. Que cette dernière ne présentait pas le moindre intérêt car, quoiqu’il arrive, tout objet, mot, idée peut se transformer en armes. Que tout contient tout et son contraire. C’est de là que naquit la technologie partagée relative qui perdurât jusqu’à l’instauration d’une fédération mondiale. Son établissement décidé dès la fin du conflit ne se fit pas rapidement, ni sans à-coups, ni sans mal. Comme ils s’y attendaient, sans non plus éviter d’autres conflits malheureusement. Quatre majeurs se produisirent qui rapportés en termes de périodes écoulées sont peu en nombre mais regrettables. La majorité des pays s’intégra sans violence sinon sans difficulté.

Dès le lendemain du conflit, Icht'rye décida de se dissoudre en tant que nation pour simplement se nommer zhoumains, habitants de Zhyoom. Une décision presque anodine pour nombre d’étrangers qui se révéla au final très porteur pour des raisons divergentes mais convergentes dans l’optique du but recherché. L’effet était la preuve du bien fondé de la réflexion à l’origine de cette décision, née encore d’un constat très proche du premier évoqué précédemment.

Circoncire un nom à un groupe limité ne peut que mener au sectarisme, racisme, fatuité, orgueil et autres déviances à l’origine des prétextes les plus futiles pour déclencher n’importe quelle guerre allant à l’encontre de la plus simple zhoumanité basique. S’intégrer dans un concept global est plus facile que dans un en particulier tout comme il est plus facile de s’intégrer, en apparence, dans une grande ville que dans un village isolé. Ils n’avaient fait qu’étendre le sentiment d’appartenance et en avait conscience. Un point du St'Orju'Andja anticipe une possible conquête spatiale. Alors quand viendra ce temps, s’il doit venir, la première des choses à faire sera de choisir un nouveau nom impérativement pour ne pas réécrire une histoire déjà écrite.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Défi
Yenyenus
Réponse au défi : " En 6 Mots "

https://www.scribay.com/defis/defi/1512009488/en-6-mots

Lancé par L'Arbre
Un jour mit au défi d'écrire une histoire en six mots, Ernest Hemingway répondit :

"For sale : baby shoes, never worn"

(A vendre : chaussures bébé, jamais portées)

C'est à vous d'écrire une (ou plusieurs, si vous avez de l'inspiration) histoire en six mots.

Voici les miennes :

1) "re" dit-il. "re" répond-on.

2) Duel contre la Mort. Un partout.

3) La pierre fut taillée. Tout commença.

4) Va, cours, vole, et me mange.

5) Longue Barbe la bougie a rasée.

6) Elle a dit "non", lui "si".

7) Sept milliards se disent : "pourquoi moi ?"

Allez, faites-nous de belles histoires courtes ! :)
11
11
0
0
Williams
La pierre sacrée objet divin, de pouvoir et de fascination ; après sa disparition lors de la grande guerre, les trois royaumes la recherchent avec acharnement chacun espérant régner sans partage et étendre son pouvoir sur le monde.
Lys, princesse d'un de ses royaumes, la désire plus que tout pour mettre enfin un terme aux siècles de conflit avec les royaumes voisins.
Mais un jour un jeune guerrier nommée Claymore apparaît, lui ouvrant les yeux sur les dissensions politique de son royaume dans une guerre froide installée depuis des années. Partagée entre son devoir de princesse, celle de guerrière et son cœur dans un royaume qui ne la soutiens pas, Lys parviendra telle à atteindre son but et prendre sa destinée en main ?

Commence alors son périple, confronté aux trahisons et mis à mal par des forces obscurs, à travers les trois royaumes afin de trouver ce cadeau des dieux, la pierre sacrée.
76
51
534
159

Vous aimez lire JPierre ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0