R'A'Bn - Déréliction

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Axiome de la Bor’And’Ja : “Avoir raison est-il un gage de vérité ? Ou un facteur de puissance !”

D’aucun pourrait dire, autre part qu’en Sey’, que l’évènement récent était minime, futile. Pour ma part, m’intégrer au groupe de combat fit de moi le zhoumat le plus heureux de la terre. Je peux même dire que je n’en avais jamais connu d’aussi intense. Même le franchissement de la porte gauche, le jour du choix, n’atteignit pas ce niveau. Tout allait bien !

J’étais au milieu de mes camarades, le fusil en travers des jambes, prêt à être saisi et à devenir opérationnel. Nous chevauchions à un rythme soutenu quand nos 2 éclaireurs nous rejoignirent. Sans plus de formalisme, à voix haute, ils attaquèrent leur rapport. Ils venaient de repérer un groupe à 4 coursées. De ce qu’ils avaient pu voir, la troupe était hétéroclite, sans uniforme distinctif et armée. Elle se dirigeait vers la citadelle. Qu’elle ressemblait à tout sauf à une unité combattante. Ils avançaient dans un grand désordre, sans produire trop de bruits ; ce dernier point frisait le miracle. Au moment de revenir vers nous, ils avaient dénombré une centaine de personnes ; sans pouvoir garantir l’exactitude du chiffre tant cette troupe, le mot avait eu du mal à franchir les lèvres de l’éclaireur, était étirée sur 1,5 coursées au bas mot. Ils n’avaient vu ni armes à feu, ni véhicules motorisés, pas d’artilleries tractées, pas de montures ; en somme, juste des épées ! A l’heure moderne, l’anachronisme de la situation semblait un peu surréaliste. Comment avaient-ils pu parvenir, déjà, à la cité ; l’assiéger ; enfin, provoquer un branle-bas aussi important et traduisible en langage Sey’ comme presque panique ? Pour Chy’Stan’Ho, aucun doute possible, il manquait des informations. Il se tourna vers l’estafette et sèchement lui demanda :

— La description ressemble à ce que vous avez déjà vu ?

— Oui et non !

Il devait vraiment sortir de l’école ! Le jeune garçon se liquéfia face au regard meurtrier de notre chef.

— Tu n’aurais pas omis de nous donner quelques détails ?

— Euh !

L’impression première ressentit lors de l’arrivée d’un si jeune garçon comme messager refit surface. Il se passait quelque chose de plus grave que ce qui était dit. Notre chef, comprenant qu’il n’arriverait à rien de cette manière, reprit doucereusement :

— Armement ? Equipements ? Véhicules ? Que s’est-il vraiment passé ?

Le garçon si silencieux jusqu’à maintenant laissa couler un flot de paroles. Sortant de sa formation, il avait encore inscrit en lui un des préceptes de celle-ci : « Ne parle que si on t’interroge ou a quelque chose à dire ! ». Il l’avait appliqué au pied de la lettre. Il raconta la première attaque de la cité, ses conséquences, la demande de reddition, la contre-attaque qui se préparait, les « morts » qui se réveillaient, les drôles d’armes qui envoyaient des aiguilles, les véhicules étranges, l’étrangeté de cette armée dont le seul uniforme était les chaussures, la désinvolture apparente des négociateurs venant tranquillement et sans arme, la sécheresse et le discours direct de ces derniers.

Chy’Stan’Ho, pourtant un vétéran aguerri, se trouva quelques secondes décontenancées. L’éducation sey’chouaine reprit vite le dessus. A quoi bon s’arrêter sur ce qui, au fond, n’était que détails et aléas de la vie, par extension, de la guerre ? Seuls les faits importaient. Malgré, ce que lui-même reconnaissait comme une victoire, la surprise du premier engagement ! Il regarda sa troupe, put lire dans leurs yeux la communauté de parcours et parla :

— Des impies ne resteront que des impurs ! Ö, remercions-le, nous envoie une offrande. Pourrions-nous la refuser ? Nos frères dès à présent commencent à compter leurs trophées. Allons-nous les laisser seuls ? Ou nous mettre en chasse…

A l’évidence, une question inutile, effet de manche…

— Phase de combat, posture d’attaque, épées aux fourreaux, fusils chargés et allons porter la bonne parole.

Les ordres étaient émis d’un ton sec. A peine prononcés que déjà la manœuvre était au 3/4 exécutée. Le chef aboya de nouveau :

— Thy’Ong’Wam ?

— Commandant ?

— Désormais tu seras le Messager.

Il ne faisait qu’appliquer le procédure d’urgence. A leur départ, faute d’un R’A’Bn disponible, ils étaient partis sans. Rien d’exceptionnel à ce cas, plus tard, bien avant qu’ils sortent des frontières de leur territoire, l’un d’entre eux les aurait rejoints sans faute. Il ne risquait rien sauf l’imprévisible, l’invraisemblable d’une agression, un fait jamais produit auparavant ou, alors, depuis un temps incalculable.

Une seconde peut être suffisante pour passer de l’ordinaire au bonheur. Il en va de même pour passer du bien-être au malheur ! Mon monde s’écroula plus vite qu’il ne s’était construit. Incrédule, son arme sur les genoux, il regardait son chef, son dos plutôt, tant il avait été rapide à se tourner pour donner d’autres ordres. Ses camarades le regardaient. Leurs yeux exprimaient 2 sortes de sentiments : l’immense respect du aux Messagers ou une désolation mêlée du soulagement de ne pas avoir été désigné. Personne n’avait vraiment envie de devenir R'A'Bn. Déjà ils entamaient la procédure de protection spécifique du R’A’Bn, le repoussant doucement vers l’arrière. 6 hommes seraient affectés à sa sécurité tant qu’il ne serait pas mis à l’abri.

Un soldat, notre soignant, s’approcha une fiole à la main qu’il me tendit. Le breuvage des Messagers ! Je n’avais pas besoin d’explications. Leur formation les instruisait sur ce cas. Je savais quoi faire, comment. Je le ferais malgré une envie irrépressible de prendre mes jambes à mon cou. 2 de mes camarades s’apprêtaient déjà à me soutenir. Dès la potion bue, il s’écroulerait, tétanisé, hors monde pour quelques secondes ou minutes ; totalement sans défense, sans volonté. Il prit résolument la fiole. Pas question de reculer, encore moins retarder l’échéance sous peine de les mettre tous en danger de mort inutile, injure suprême pour un sey’chouaine. Il ne vit pas la fin de son geste.

Combien de temps restais-je inconscient ? A en juger par la troupe en position de marche de combat, il avait du s’écouler quelques minutes voire plus. Ils m’avaient installé à l’écart, l’escorte en armes et veille l’entourant largement. Ur’Hu’Di était là tout près. Ma tête cognait. Des images, des mots, des bribes de phrases se bousculaient à l’aune de mon cerveau, prêtes à s’engouffrer pour l’imbiber de leurs histoires. Le souvenir des cours me revint, une phrase surtout :

— Si vous devenez Messager, le moment important est l’émergence de l’initialisation médicale. Si vous vous laisser déborder, vous deviendrez fou, perdu. Dès les yeux ouverts, la vision rétablie et l’équilibre en place, ordonnez à votre cerveau de se taire ! »

Un cours théorique restera un cours théorique : abstrait ! Aujourd’hui, ça ne l’était plus et je me sentais vraiment partir, attiré, tiré, envahi. Je n’imaginais même pas comment ordonner à mon cerveau de se taire. La simple évocation de l’idée me semblait absurde. Un violent choc sur ma joue droite me fit sursauter. J’entendis un murmure dans mon oreille :

— Thy’Ong’Wam ? Thy’Ong’Wam ?

J’ouvris les yeux que je n’avais pas remarqué avoir fermés. Je reçus un nouveau choc, à gauche, cette fois. Je venais de recevoir une magnifique paire de claques !

— Thy’Ong’Wam, n’oublie pas, ordonne à ton cerveau de se taire ! Continuait à murmurer Ur’Hu’Di

Je le regardais, accrochant ses yeux. Un choc, au-delà de voir, je transperçais littéralement sa carapace. Je percevais tout ce qu’il était. Je ressentais toutes ses émotions. Tous ses souvenirs se précipitaient en moi, sans urgence mais implacablement. Dans le flot, plusieurs surnageaient. Ceux des divers assistances qu’il avait déjà apportées à d’autres Messagers. La double gifle faisait partie d’un ensemble de gestes maintes fois accomplis. Une partie qui ne leur avait pas été enseignée ! Je compris pourquoi. Il fallait la surprise car, seul, il était quasi impossible de sortir de la transe la première fois. Du même coup, je tenais l’explication à l’apparition soudaine, parfois, de sey’chouaines complètement partis dans un autre monde dont plus jamais ils ne sortiraient. La prise clandestine de la potion existait. L’être zhoumain est un insatiable curieux, trop souvent prêt à contourner les interdits, fussent-ils avérés dangereux, mortels. Heureusement un fossé demeurait entre les mixtures illicites et ce breuvage « officiel ».

La marée des souvenirs toquaient de nouveau à ma porte. Je fis ce que notre soignant m’invitait à exécuter. J’ordonnais à mon cerveau de se taire. Le silence remplaça immédiatement la cacophonie me procurant un bien-être presque inconnu. De ceux du soignant, je savais que les envahissements intempestifs ne se produiraient plus. Sauf s’il l’ordonnait. Un moment de puissance absolue m’étreint. Que je refoulais illico. Notre formation nous avait mis en garde. Le laisser s’installer équivalait à rouvrir la boite de Pandore. Ceux qui avaient négligé l’avertissement n’étaient jamais revenus dans le monde normal. Je me redressais, fis signe que j’étais prêt. C’était faux bien sur mais l’accommodement nécessaire demandait un temps dont je, nous, ne disposions pas.

Chaque regard croisé précipitait un flot de souvenirs. L’afflux simultané me rendait aveugle trop occupé à le canaliser. Je devrais donc avancer, sans rien voir, accepter d’être guidé comme un enfant. Je n’avais pas le choix. Avant l’engagement, il me faudrait avoir croisé chaque regard. Sans exception ! Chacune des histoires de chacun s’engouffrait sans limite de nombres ou de temps. Je ne savais même plus où j’étais. Pour avoir une simple idée de ce que je faisais, j’en étais réduit à le faire au travers des souvenirs emmagasinés. Plus tard je saurais que 2 hommes me soutenaient ; que mon escorte me couvait de près. A tour de rôle avec un régularité de métronome, un soldat se présentait. J’ouvrais les yeux mécaniquement et l’onde mémorielle se ruait vers moi. Tout se déroulait en même temps que la troupe progressait vers l’ennemi.

Ils progressaient dans une ravine, affluent asséché d’un fleuve tari, entourés d’herbes hautes. Soudain surgirent des zhoumats. L’ennemi ! Ils arboraient le pavillon blanc de la demande de dialogue. Ils étaient cernés, sans échappatoire hormis, derrière eux, un amas rocheux imposant. Ils s’étaient faits piéger en toute beauté. Encerclés sans que personne ne s’en aperçoive à commencer par les éclaireurs. Chi’Stan’Ho avait fait le signe de l’arrêt. Les soldats étaient à l’affut, tendus, la main sur les armes. Sans se retourner, il demanda :

— Messager ?

Il n’obtint pas de réponse.

— Soignant ? Le Messager n’est pas prêt ?

— Presque mais il reste encore quelques zhoumats à passer.

— Il nous faut donc lui assurer du temps. J’irai donc au drapeau blanc.

Ordinairement il n’aurait pas daigné se déplacer, surtout pas lui-même. Les circonstances lui imposaient ce choix. Fugitivement une pointe de culpabilité, inutile, l’assaillit d’avoir imposé une telle épreuve à Thy’Ong’Wam. Même si, jamais, il n’aurait été question d’aller au combat sans Messager. Ils avaient été pris par le temps, mal préparés, un comble pour un groupe de combat Sey’. Il fallait gagner du temps. La demande de négociations tombait à pic. Ce serait aussi une bonne occasion de les voir de près ces ichtr’yens pour le moins surprenant.

*

Sans surprise, Chi’Stan’Ho s’était vu proposer une reddition « honorable ». Sa troupe déployée en position de défense, le Messager à l’intérieur du cercle formé par ses gardes du corps, l’avait écouté avec attention. Il n’avait pas ramené beaucoup plus d’infos de son contact proche. La cellule d’observation n’avait guère mieux à son actif. Armes non reconnues, 1/4 de journée s’était écoulé et rien n’avait bougé. Les ichtr'yens semblaient tout à fait tranquilles. Nos 2 éclaireurs n’étaient pas réapparus laissant supposer qu’ils avaient été tués. Nos options n’étaient pas légions. Soit partir bille en tête, carrément suicidaire ! Soit tenter une percée vers l’amas rocheux. Comme la sécurité du Messager prévalait prioritairement, la seconde option fut choisie. Chy’Stan’Ho exposa sa stratégie.

Il se rendrait à la seconde phase de négociations. Ses zhoumats attendraient qu’il ai parcouru la moitié du chemin, ouvriraient le feu et fileraient vers les rochers. L’effet de surprise limiterait leurs pertes. Lui ne s’en tirerait pas mais y gagnerait le paradis. Se sacrifier pour le Messager, acte d’honneur pur !

A sa grande surprise, il en réchappât. Ils ne subirent d’ailleurs aucune perte. L’ennemi ne répliqua pas à leurs tirs. La cause de cette léthargie ne tarda pas à leur apparaître. Cette trouée était un cul de sac sans issue possible. Un piège presque grossier, inutile car, de fuite, il n’avait jamais été question. Probablement, les ichtr'yens eux-mêmes avaient-ils fermé la voie. En pure perte car eux ne cherchaient qu’à gagner du temps ; celui nécessaire à la mise en sécurité du Messager pour le bon déroulement de sa mission. Ils allaient pouvoir ainsi maintenant rentrer dans une suite plus logique, plus en adéquation avec la tradition Sey’.

L’endroit, où les ichtr’yens pensaient les avoir acculés, était très propice. Les sey’chouaines savent, parfois, quand les circonstances les y obligent, défendre. Ils n’auraient pu trouver mieux. Un cirque naturel, des rochers partout pour se protéger, une voie d’accès étroite, l’ennemi ne pourrait pas se présenter à plus de 2 de fronts ; ne pourraient pas les attaquer sur les côtés sans s’exposer complètement. Ils avaient des vivres, des munitions, de l’eau et, surtout, la conviction chevillée au corps qu’ils étaient la meilleure armée au monde.

Un 3° drapeau blanc se présenta qu’ils accueillirent comme il se doit. Avec une salve, abattant les 3 négociateurs du groupe, foulant aux pieds la neutralité reconnue du symbole ! Chy’Stan’Ho en avait assez de tout ce tralala. Ses zhoumats aussi ! Des comptes à rendre, il y en aurait probablement eu si un seul des ichtr'yens s’en sortait. Ce n’était pas dans leur projet. Si l’issue était défavorable, aucun sey’chouaine, hors le Messager, ne survivrait. Alors…

*

Les leçons du Messager peuvent être rudes en temps ordinaires. Il n’est pas anodin de recevoir les vies d’autrui avec leurs faiblesses, leurs forces, leurs joies et leurs tristesses. Alors dans ces conditions ? C’est peu de dire que c’est épouvantable. Avant de procéder à ma dissimulation, j’ai reçu chacun de mes frères au fond des yeux. Pour m’aider à faire face à cet afflux, le soignant m’avait fait absorber une seconde dose du breuvage spécial Messager. J’étais devenu une véritable éponge, absorbant jusqu’à l’ivresse toutes les histoires. A peine remarquais-je de temps à autre un encouragement, un salut ou un merci. Puis, complètement groggy, je rejoingnis le pays de l’inconscience. A mon réveil, j’avais eu l’impression de rester des heures dans l’éther. En réalité, le tout n’avait guère duré. Le premier engagement n’avait même pas eu lieu. Je me suis retrouvé spectateur.

*

Suite à l’épisode du drapeau blanc, les ichtr'yens ne se lancèrent pas à l’assaut. Après une ultime tentative de négociations, lointaine cette fois, ils envoyèrent 3 salves de leurs aiguilles. A l’issue, la troupe sey’chouaine était réduite au quart de son effectif d’origine.

Chy’Stan’Ho avait survécu et compris que les carottes étaient cuites. Il résolut donc de partir à l’assaut. En pure perte, ils ne trouvèrent personne et on ne leur tira même pas dessus. Du moins au début… Ce n’est qu’arrivé à une certaine distance qu’ils se firent faucher. Honte suprême, ils n’eurent pas d’autres choix que se replier. Ils recommencèrent par 2 fois pour le même résultat. Un ichtr’yen, parlant Sey' sans le moindre accent, les supplia de cesser cette résistance inutile. C’était mal les connaître !

*

Le combat vient de cesser. Son issue ne faisait aucun doute dès le premier engagement. Anéantis !

Tout dans cette journée était un non-sens, presque l’exact contraire de toute la stratégie Sey’. Au final, l’humiliation, l’amertume et l’oubli du goût suave et délicat de la victoire, de la transmission du cadeau suprême, et non dérisoire comme trop le pensent, de la mort, pour aider à franchir une étape vers Ö.

Dès le départ, nous n’avions pas eu la moindre chance. Mes camarades ont lutté vaillamment jusqu’à la fin. Sans espoir ! Pire, sans pouvoir emmener en nombre honorable des âmes avec eux. Double peine pour moi, dissimuler sous ma cape, l’impuissance et le spectacle de mes frères tombant les uns après les autres. Vainement ! Y a-t-il pire torture au monde ?

Mes rêves ne sont plus. Ils ont pris la poudre d’escampette, peu en phase, en cette circonstance, à l’idéal Sey'. Un constat de constat qui n’était pas fait pour arranger mon moral. De savoir ce qu’il me restait à faire n’était pas non plus un soulagement. J’étais en plein conflit intérieur entre sens de mon devoir et action conditionnelle où le « si » est le sujet unique. Avec le « si », Zhyoom serait déjà transcendé, tous peuples réunis en Ö, prêts à prendre le nouveau chemin. Las, je devais attendre, attendre et encore attendre le départ de l’ennemi. Au final, je n’aurais été soldat, guerrier s’entend, que le temps pour notre soleil, A'Chtuir, de parcourir un quart de l’horizon.

Me recentrer et concentrer sur mon rôle secondaire, l’observation, est maintenant mon devoir. Pour permettre à mes frères de mieux appréhender cet ennemi fuyant mais combien redoutable, totalement en opposition avec cette apparence de négligé, de nonchalance, de désordre et de touristes.

Ils avaient investi notre camp et plusieurs détails me sautaient aux yeux. Ils étaient nombreux, comme toute armée, mais opérait avec un remarquable silence. Je voyais bien que cette sensation première qui avait été la nôtre de penser qu’ils avançaient n’importe comment était fausse. Sans vraiment pouvoir l’expliquer, ils se couvraient suivant ce qui paraissait être un schéma établi dans lequel le hasard n’avait guère de place. Aurais-je eu une feuille et un stylet, j’aurais pu y reporter un dessin fait de multiples diagonales ouvrant et couvrant les espaces. L’effet premier semblait qu’ils formaient des lignes discontinues mais, en étant attentif, une figure se dessinait, une ellipse. Qui contiendrait des triangles glissant sans jamais se désolidariser. Chaque trou se colmatait aisément et rapidement. J’avais de quoi être impressionné et je l’étais tout bonnement. L’effet était étrange, amplifié qu’il était par le manque de reconnaissance que peut apporter un uniforme. Sans leurs armes, j’aurais pu les prendre pour des civils vaquant à leurs affaires ou se promenant. Surtout, je venais d’être témoin d’un magistral écrabouillement opéré sans vergogne, sans honneur, sans gloire mais aussi sans pitié. Plus humiliant encore, ils l’avaient réalisé sans se presser, sans urgence, à contrario, encore une fois, de celle que peut procurer l’atmosphère d’une bataille. Je crois qu’ils ne prennent aucun plaisir à la guerre, s’en accommode par force et y applique une détermination froide avec un probable soupçon d’amertume. Cette dernière peut amplement compenser le manque de motivation. Je me rends parfaitement compte maintenant que d’initiatives, nous n’en avions jamais eu l’opportunité. Au contraire !

Note du rapporteur principal du récit :

D’aucun pourrait m’appeler traitre ! De leur point de vue, comment contester ce qui n’est qu’une opinion déniant toute possibilité à autrui d’avoir la sienne propre. Traitre à la mort programmée ? En soi ce n’est qu’une imposture. S’il existe un destin qui ne puisse être contrarié en aucune manière, c’est bien celui-là. En retarder le moment, oui, c’est possible ou ce le sera de plus en plus avec la science à sa naissance. Il se trouvera toujours des illuminés qui voudront repousser les limites. Est-ce un bien ? Un mal ? La question est invalide. Tôt ou tard l’éternité, telle qu’elle est conçue classiquement, rejoindra le cimetière des erreurs « métaphilosophiques » pour réintégrer sa place vraie : celle d’un ennui mortel.

La vie est courte. Il est donc difficile d’envisager cette réalité d’une mélancolie neurasthénique. Pourtant notre cerveau, pour autant qu’il puisse emmagasiner une somme non encore concevable d’informations, atteindra forcément ses limites. Celle du factuel de la réalité face à l’imaginaire d’une utopie, l’opposition du virtuel au quotidien, amplifiées ou réduites, suivant le point de vue, par la répétition des situations existentielles parcourues. Leur nombre sous la forme qui est la nôtre n’est pas extensible et, en me permettant une prédiction, je subodore qu’elles sont même assez limitées. Leurs répétitions à l’infini ne peuvent que mener à la lassitude, l’ennui, la mélancolie, l’appel à un renouveau, renaissance ou simple changement.

Quelque part mes anciens frères ont raison. Il doit, devrait, pourrait exister une étape transitionnelle menant d’un état à un autre. En faire pour autant une certitude, une vérité intangible, un ultimatum, une obligation, un devoir de propagation ? Non ! En ceci, alors oui, je veux bien être un traitre. Je l’assume. Je choisis le combat de la vie vers la mort plutôt que la mort de la vie. Ils négligent, ignorent que nous vivons en deux dimensions à la fois dans un monde en trois dimensions connues. Y en a-t-il d’autres ? M’avancerais-je en supposant que oui ? Surtout comment parvenir à associer ces trois dimensions pour en faire un espace de vie viable ? Sous quelle forme ? Et qu’en est-il du temps ? Il restera à jamais en moi une part sey'chouaine mais je ne peux pas approuver cette volonté de bruler les étapes pour atteindre un état permettant de parvenir à ces dimensions inaccessibles. Ces étapes justement, il faut les parcourir une à une. Ne pas le faire est créer une distorsion, un nouveau paramètre rendant caduque toutes situations, prévisions, anticipations établies. Le serpent se mordant la queue en somme, l’infernal cercle où toute perspective ne peut qu’être un éternellement recommencement. Je vais tenter, en vain je le crois, de convaincre mes anciens frères de cesser ce combat inutile. La suite, si je ne la contais pas, vous pourriez néanmoins la deviner aisément. Pourtant je vais vous la conter. Respecter les étapes commence par-là ! Je continuerais à le faire au nom de Thy’Ong’Wam.

*

Sans conteste, au pire comment, moi Thy’Ong’Wam, pur produit d’une société Sey' entièrement tournée vers la guerre et ses deux versants d’une même pente, victoire, défaite, aurais-je pu douter ? De la destination d’un ennemi qui venait de les anéantir sans coup férir, en subissant des pertes à minima ? De l’issue de ce conflit toujours à la lueur de ce qu’il venait de vivre ? Optimisme, pessimisme, négation, positivisme, foi ou pas, l’issue, à cet instant T, n’avaient pas leur place. Un simple constat donnant valeur primordiale à cette mission qu’il savait devoir remplir. Ce qui lui restait de neurones encore en état de penser sainement menaçait de céder sous les coups de boutoir lancinant d’une marée nommée désastre.

Mon frère siamois de vent, porteur de mauvaises nouvelles, mon Messager en quelque sorte, se manifesta fortement pour la seconde fois de la journée. Un souffle qui n’avait rien de l’ouragan, sans force apparente réelle mais plein d’une inertie dévastatrice. En moi se livrait une bataille qui menaçait mon équilibre mental. L’assaut était mené par des sentiments sinon inconnus au moins peu admis en général dans le monde Sey', vecteurs du déshonneur, grands cagnards de l’âme et de la volonté : défaite et affliction. Le cadre parfait marqueur de la faiblesse qu’il aurait dû chasser vertement, avec vigueur et constance. J’ignorais que l’entrainement acquis tout au long de ses années, aussi spartiate fut-il, ne crée pas d’armures face aux réalités et, surtout, à l’accumulation de faits contraires à la raison sey'chouaine.

Eut-il été plus avant en âge ? J’aurais reconnu le goût amer que procure une faillite générale déclenchée par un incident mineur. Un château de cartes patiemment construit qu’un simple souffle de vent suffirait à écrouler en un éclair. Une simple escarmouche, ce n’est qu’un simple escarmouche, me répétais-je vainement, acculé à l’inaction imposée par ce rôle en retrait. A défaut, je serais avec ses compagnons. A ma place ! C’eut été tellement plus facile. Mourir au combat plutôt que subir humiliation sur humiliation. Dont la moindre n’était pas de voir, revoir ses combattants d’un genre nouveau, doté d’une supériorité technique dont le mot « évident » ne rendait pas justice.

Que l’affrontement n’eut pas opposé deux armées, juste deux groupes, n’empêchait en rien d’opérer une transposition sur une plus grande échelle, n’incitant que peu à un quelconque optimisme. L’image de ces combattants d’un genre inconnu s’était, à mon corps défendant, imprimé fortement. Il les revoyait refuser, la plupart du temps, tout face à face direct, préférant s’esquiver, reculer. Il s’appuyait sur cette arme inconnue possédant une cadence de tir impressionnante, un chargeur inépuisable. Ils n’avaient qu’à leur opposer leur fusil à répétition moderne, soit, mais avec un chargeur de 5 balles. Un sey'chouaine rechargeait son arme 15 fois avant qu’un ichtr'yen ne le fasse. La manière était hors de tout code, la tactique peu conventionnelle. Le résultat avait mené à l’inconcevable. Une unité sey'chouaine avait battu en retraite hors de tous motifs sauf à se protéger et éviter le massacre stérile. Leur première charge leur avait couté plus de la moitié de l’effectif sans même avoir établi le moindre contact. Je m’en étais retrouvé suffoqué et décalé. Mes camarades tombaient comme des mouches. Dans un presque silence déroutant ! Au tonnerre de leurs armes ne répondaient que le silence créant une dichotomie surréaliste. Les Sey’chouaines tombaient sans cri. Il semblait qu’une fois atteint, l’issue était garantie : la mort. Pas de blessés en apparence… Quelqu’un d’autre avait-il remarqué ce fait rendu inconcevable par l’ignorance du matériel utilisé ? Le fait brut rapporté à leur croyance aurait pu ou du l’agréer. Seuls, un goût âcre lui restait en bouche et un constat d’impuissance s’imposait à son esprit.

Les ichtr'yens s’asseyaient sans vergogne sur le sens de l’honneur et le courage ne devait pas être leur préoccupation dominante. Pour bien moins que cela un sey'chouaine aurait pris le chemin de la réincarnation promptement. Peu à peu s’était imposée à son esprit la conviction que sa mission changeait de registre. Du transmetteur de la gloire des guerriers, d’ailleurs qu’y aurait-il bien pu avoir à transmettre dans cette journée(?), il se sentait devenir vrai messager de l’avertissement. Mes épaules s’alourdissaient d’une urgence impérieuse : prévenir qu’ils faisaient face à un danger jamais rencontré. Qu’ils avaient à affronter un ennemi appliquant presque l’exact contraire des codes de guerre. Ils ne fuyaient pas en fait pendant l’engagement, simplement, ils reculaient lignes après lignes, flans après flans. La portée de leurs armes supérieures leur donnait un avantage certain sans tout expliquer. Ce qui ressemblait à un désordre se révélait être une tactique, pensée et, surtout, redoutablement efficace. Ils avaient fallu 3 assauts à Chy’Stan’Ho pour comprendre la fatuité de ceux-ci. Le peu de combattant restant se retrancha. Alors, seulement, les ichtr'yens se lancèrent à leur tour à l’assaut, précédés d’un véritable nuage de traits. Ce fut le seul corps à corps de la journée, bref, violent, sans merci. L’armée ichtr’yenne ne ressemblait pas à une armée, justement, mais leur rage équivalait amplement à leur propre science et engagement de la guerre. Le champ de bataille prit un air plus conventionnel fait d’entrechocs des armes, hurlements de morts, gémissements de blessés et cette odeur particulière de sang répandu en grande quantité.

A la fin d’un combat, le silence semble vouloir s’imposer mais, en réalité, seul change sa tonalité. Sa nature profonde reste : cris d’agonie, pleurs, gémissements. Celui-ci, sorti de son contexte légèrement non conventionnel de départ, n’échappait pas à la règle. Mais il était dit que ce qu’ils affrontaient sortait vraiment de l’ordinaire. D’un seul coup une nuée de personnes se précipita vers les corps étendus suivis de près par un véhicule. D’où sortait-il ? Il était d’une taille qu’il n’aurait pas crue possible de déplacer par les moyens techniques actuels. Il n’avait pas de roues et semblait flotter sur le sol. Aucun bruit ne l’accompagnait. Serait-il possible qu’il vole ?

Les nouveaux arrivants, tous vêtus de blanc, gantés, la tête couverte d’une espèce de voile, se penchaient sur les corps manifestement pour déterminer qui était mort, qui était blessé. Incidemment il se dit que cette fois ils avaient un uniforme. Les blanchards, surnom qu’il leur donna, collaient des étiquettes multicolores sur le front de chacun, noires, rouges, vertes. Je finis par comprendre leurs significations. Noires pour mort, rouges pour grave, vertes pour attente possible. Ils opéraient méthodiquement sans préséance de nationalité. Chaque fois que le rouge était choisi, le corps correspondant était installé sur un brancard. Les verts étaient soignés sur place. Le véhicule s’était transformé en ce qu’il supposa être une infirmerie dont la taille et le contenu me laissa pantois. Un véritable ballet s’était déroulé pour procédé à son installation. Les côtés s’étaient dépliés. La hauteur abaissée. Des table installées, des crédences, des supports d’instruments inconnus, des cloisons s’étaient montés, des machines inconnues avec des cadrans, des bonbonnes énormes comme je n’en avais jamais vu. L’installation ne prit guère plus de dix minutes et immédiatement les premiers brancards apparurent posés à même la table où il s’insérait parfaitement. Je n’en vis pas plus car l’installation continuait et des cloisons glissaient me cachant la vue. Un autre véhicule semblable apparut. Je me trouvais conforté, désarçonné par l’évidence. Il était comme suspendu dans l’air, défiant la gravité. Il volait ! Je connaissais l’existence des aérostats mais je n’avais jamais entendu parler d’une masse quelconque pouvant ainsi se déplacer dans les airs. En silence !

Le ballet reprit. Cette fois il n’eut aucun mal à comprendre son utilité : un dortoir. Les deux véhicules furent reliés par un tunnel qui semblait de métal brillant et qui même à cette distance semblait complètement hermétique.

Le recensement sur le terrain ne prit guère de temps. Une fois achevé, les personnes commencèrent à enlever les corps pour les porter dans ce qu’il pensait n’être qu’une infirmerie. Pourquoi les mettaient-ils à l’abri ? Mystère pour lui. Sey' possédait un corps médical mais il s’en tenait à répertorier les blessés légers, qu’ils soignaient alors ; les blessés graves, ils les aidaient, achevaient(?), à rejoindre l’Eden ou la réincarnation suivante suivant l’origine. Quant aux morts, ils ne s’en occupaient tout simplement pas. Considérant le corps comme une simple enveloppe, ils les laissaient sur place pour qu’ils remplissent leur utilité ultime de chaînon alimentaire.

Je peux dire sans exagérer que plusieurs fois le ciel me tomba sur la tête en cette journée. Qu’équitablement j’en avais eu mon content. Je me trompais lourdement. Ma mission nouvelle d’observation fut brutalement interrompue quand la voix déjà entendue et parlant parfaitement Sey’, grave et solennelle, résonna :

— Le Messager, il faudrait retrouver le Mess…

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Seigneur chihuahua !
Voici une rédaction sur un sujet d'imagination que j'avais fait en troisième. J'espère que cela vous plaira !

/Oeuvre terminée/
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Sterc

À toi, l'enfant apeuré,
Ce que tu as connu, au début,
De ta délicieuse vie,
N'a pas été évident, aisé, confortable,
Mais je voudrais te dire qu'aujourd'hui,
Tu n'as plus de vraies raisons,
D'avoir cette peur qui s'enracine,
Davantage en toi, quand tu es en colère,
Tant que tu ne l'auras pas explosée,
En prenant confiance en toi,
Et en t'ouvrant sur le monde,
Oui, pendant des années,
Pour survivre, tu t'es construit,
Une armure, indestructible,
Tel Le destructeur au Royaume d'Asgard,
Sauf que cette armure, commence,
À me tuer à petit feu, en surface,
Certes, tu es effrayé par le pire de l'Homme,
Mais si tu continues ainsi,
Nous allons passer notre vie à fuir,
Et nous finirons comme les esprits,
Des pirates, condamnés à voguer éternellement,
Dans Pirates des Caraïbes,
On sait pertinemment, que nous le voulons pas,
Alors avant de tirer cette énième fusée de détresse,
D'appeler des renforts à la radio, qui n'arriveront,
Qu'après que nous fûmes massacrés,
Par l'impitoyable peur, sommeillant en nous,
Que tu as du mal à renfermer dans une boite de Pandore,
Avec une épée de Damoclès par-dessus,
Prends ma main et,
Fais moi confiance,
Nous serons invincibles tous les 2,
Par notre courage impérieux,
Et notre confiance en nous
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