Interlude

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Axiome de la Bor'And'Ja : Le blanc n'est pas la couleur de la pureté; le noir pas celle de la bassesse. Tant l'un que l'autre sont gris !

Mireille était boulangère et plus précisément itinérante. Son mari fabriquait, cuisait, elle vendait. De boutique, ils n’en avaient pas. Par choix, ils avaient opté pour ne vendre que sur les marchés et fournir des épiceries. Leur réflexion reflétait leur logique. Ils ne recherchaient pas la fortune, juste de quoi vivre simplement et relativement aisément. Les débuts avaient été difficiles. Ils se levaient tôt, travaillaient durs mais, toujours, ils avaient réussi à préserver un espace de temps dans l’après-midi à s’occuper d’eux et de leurs enfants. Auraient-ils eu une boutique ? Ils n’y seraient pas parvenus. Ils réussissaient même à s’octroyer des vacances. Au début, ils n’avaient même pas choisi de faire des tournées de village. Ils y avaient remédié depuis qu’ils avaient pu embaucher une personne. Donc depuis bientôt trente ans, six jours par semaine, elle installait son étal jour après jour, village après village. Depuis le temps, elle était devenue l’almanach ambulant des populations locales, une sorte de lien social, une messagère et même parfois une conseillère sans prétention. Elle faisait partie de ces humains dénommée gentil, tolérante et n’émettant jamais de jugements péremptoires. Elle n’était pas guidée par un quelconque mercantilisme, juste par sa nature.

Saint-Beove où elle officiait ce jour-là était un de ses préférés sinon le préféré. Plus encore qu’ailleurs, elle y était un symbole vivant, la représentante d’une certaine âme provinciale, sa trouvère régionale. Elle y arrivait tôt pour la livraison de l’épicerie locale. Cette sorte de double emploi lui procurait un avantage : celui de finir relativement tôt. Arrivé 10 heures, elle avait pratiquement tout vendu. Elle pouvait consacrer le reste du temps à faire le tour du marché, papoter avec tout le monde, donner des nouvelles, en recevoir, relier les potins, écouter. Elle aimait ce moment non parce qu’il aurait pu lui procurer la sensation d’être un centre d’un monde mais parce qu’elle avait conscience de remplir un rôle humanitaire simple et non contaminé par de multiples considérations à mille lieues de l’altruisme qui était son moteur.

Saint-Beove ne pouvait être ni qualifié de village mais pas non plus de ville. Il était constitué d’une seule rue importante, la route nationale en fait, que coupait des transversales. Il ne possédait qu’une particularité : sa gare. Elle n’avait pas disparu et échappé à sa condamnation au nom de la rentabilité. Personne n’aurait su expliquer pourquoi. Le village n’avait strictement aucun intérêt touristique majeur. Pas de château, pas de vieilles ruines, remparts, grottes préhistoriques, étape incontournable d’un quelconque pèlerinage pour attirer le touriste, juste une mosaïque de paysages permis par sa localisation à mi-hauteur nichée dans un creux annonçant les montagnes aperçues au loin. Ceux qui y venaient le faisaient justement pour cette diversité dont elle était le point central. Ces visiteurs, ces touristes en appréciaient le calme, la sérénité de la lenteur et l’ambiance qu’ils qualifiaient de familiale.

Son marché était tout petit en fait, aussi petit que la place où il était situé au centre-ville qui, comme souvent, n’y était pas… au centre mais plus proche de la périphérie, éloignée de cette nationale pourvoyeuse de bruits, de mauvaises odeurs. Une mairie qui si une pancarte ne l’avait pas désignée comme telle on aurait pu prendre pour une simple maison, un bar, une épicerie, une mercerie bazar et le tour était fait. Plus qu’ailleurs encore tout le monde se connaissait. Même les gens de passage était connu. Saint-Beove était un microcosme. Alors quand deux étrangers survenaient, personne n’aurait pu manquer de les repérer. De surcroit, jeunes comme les deux qu’elle vit, elle n’aurait pu les rater.

Dès qu’ils s’étaient installés à la terrasse du café, elle les avait repérés. Son cerveau automatiquement les repéra comme très amoureux. Cet air perdu, le regard dans le vague ne pouvait qu’appartenir à un couple récemment formé. Ils ne voyaient rien d’autre qu’eux, le reste existait sans réalité prégnante sur la leur. La chair et les os étaient présents, l’âme, elle était ailleurs. Ils se levèrent bientôt et se dirigèrent droit vers son étal apportant un bout de leur monde personnel avec eux et le laissant déborder. C'est dans les prémices que les amoureux ont cette faculté de le transporter et de laisser fuiter leur univers forcément extraordinaire, dans un ordinaire. Ils lui avaient pris des brioches. Son cœur d'artichaut, irrémédiablement romantique, version romanesque, lui indiquait de le prendre pour un bon signe. Elle mit une brioche de plus que demandées. Un geste qu'elle faisait parfois en remerciement silencieux, une espèce d'offrande à des dieux ignorés, ignorants d'eux-mêmes, trace météorique d'une visite inopinée d'un seigneur au bas peuple. Elle le faisait sans ostentation, sans rien dire. Un cadeau silencieux rarement détecté sur le moment par les clients en bénéficiant. Quelquefois certains revenaient pour lui signaler et elle ne leur répondait que par un sourire. De ces petits gestes, elle n’attendait aucun retour. Elle le faisait en toute bonne foi.

Elle aimait donner ainsi dans le vrai sens du don purement généreux. Le couple la paya et s’éloigna. Elle les suivit des yeux un moment puis les perdit, les oublia prise par les clients. Elle les revit un peu plus tard. Ils quittaient le marché et il ne fallait pas être devin pour savoir qu’ils allaient vers la gare où passerait bientôt l’unique train de la matinée. Son attention fut momentanément accaparée par une cliente. Elle releva la tête et instinctivement son regard revint vers eux. Ils marchaient bien au milieu de la route. Le soleil éclairait les cheveux de la jeune fille qui régulièrement remontait une mèche retombant inlassablement sur les yeux. Tout d'un coup, sans raison, l'ombre envahit la rue. Elle leva les yeux. Pas un nuage à l'horizon ! Elle rabaissa son regard. Ce qu'elle vit alors, l'aurait-elle voulu, elle ne l'oublierait jamais. Ses tourtereaux du jour s'élevaient lentement du sol, d'abord droit puis progressivement ils s'allongeaient pour finir bras en croix à l'horizontal le tout dans un ralenti cinématographique. Ils s'évaporèrent subitement, sans raison apparente, disparus corps et biens. Presque instantanément, l’ombre rendit sa place à la lumière. Elle n'en vit rien, évanouie pour le compte. Elle avait juste eu le temps de pousser un cri qui devint le déclencheur des réactions communes d’une foule paniquée. Médusée les personnes présentes avaient assisté au spectacle. Un silence impressionnant avait précédé de peu le vacarme que pouvait provoquer un événement inattendu et dramatique ; hurlements, cris, peurs, questions jetées à la volée, etc. Quand tout fut fini, le silence revint une grande minute avant que quelqu’un le transperça en hurlant d’appeler la gendarmerie.

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…Mystère en Orléanais : un couple disparaît subitement aux yeux des multiples témoins présents !

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…Des dizaines de personnes ont assisté à un spectacle peu banal…

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…Les témoignages recueillis sur place par la gendarmerie sont convergents et…

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…Un des spectateurs présent a eu la présence d'esprit de filmer avec son portable et…

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…Proprement ahurissant et inexplicable…

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…Le film est authentifié... mis en ligne sur Youtube à cette adresse…

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…chercheur au CNRS affirme que… possible hallucination collective pro…

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…Qui étaient-ils ?…

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…Plusieurs théories du complot commencent à poindre suite au silence et secret défense imposés sur cette affaire et…

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…« …et nous ne révélons que des informations vérifiables. Soyez assurés que nous voulons autant que tout un chacun éclaircir ce qui est devenu le mystère le plus troublant du 21° siècle. A cet... » a assuré le premier ministre à l'issue de la conférence de presse. Sans…

*

…Nous sommes de retour sur les lieux de l’évènement extraordinaire qui s’y est produit il y a quelques deux mois. La vie y a repris son cours normal mais dans l’atmosphère se ressent comme une attente, une angoisse que traduit parfaitement les commentaires des commerçants et clients présents ce jour-là et plus particulièrement la boulangère. En exclusivité, avant la diffusion, ce soir, d’une grande enquête, nous vous faisons découvrir Mme `Mireille Tolland, récemment sortie de l'hôpital après son malaise suite à l’incident. Elle ne s’était pas exprimée jusqu’alors et a bien voulu nous confier ses impressions. Voici quelques extraits :

— Que retenez-vous de cette journée ?

— Ils ont disparu comme ils ont surgi. Ils étaient là puis ils ont disparu. C’est comme si rien n’avait été réel.

— Avez-vous remarqué quelque chose de spécial les concernant ?

— Oui ! Ils étaient très amoureux. Et…

*

…Je les ai vus à la gare. Ils semblaient y avoir passé la nuit. Ils ressemblaient à un genre de marginaux style hippies, mal habillés, mal élevés, pas très nets…

*

…Ils ont diné chez nous ce soir-là. Ils sont restés silencieux. Ils semblaient perdus ou, plutôt hésitants, comme s’ils avaient quelque chose à fuir. Ils ont mangé rapidement et sont partis, sans même laisser de pourboire…

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