Voyage

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Couleur de toi !

Somme ! Aire ment,

Comme ! Le

Blanc de l'aube au sommet de la montagne,

Crème de ta peau satinée,

Marron profond du lac de tes yeux,

Châtain brun de ta chevelure,

Bleu des rêves de notre union rompue,

Vert de l'espoir du matin,

Rouge de la douleur sur la douleur,

Noir du désespoir,

Blanc de la vie,

Arc en ciel irisé de l'amour,

Soir, au bord du sommeil,

Quand je te regardais,

J'aimais m'y perdre !

Gris

Contre ? Erre

Douleur de toi

Mâle !


Axiome de la Bor'And'Ja : Le, les, choix mènent à une décision. Au-delà guettent l'indécision !

Ils étaient plantés sur la route depuis deux heures. Sans entrer dans les clichés, pour faire du stop, il y a trois niveaux auxquels il est possible d'associer un degré de facilité : femelle, mâle, femelle + mâle. Je vous laisse imaginer lequel est le plus aisé sinon sans risque…

Il faisait beau, doux. Ce qui est tout de même mieux pour attendre. Ce temps qui peut devenir ou être ressenti comme longuet, voire ennuyeux, ils n'en avaient pas conscience. Quel aurait pu être meilleur moment pour entamer leur histoire naissante, la reprendre au début. Tout coup de foudre se voit confronter un jour à l'autre à cet épisode. Cet embrasement, qu'il soit sexuel ou spirituel, se trouve, au-delà d'un moment plus ou moins long, confronté à une évidence, à un truisme trop souvent ignoré, source destructrice de ce qui pourrait devenir un couple. Une histoire, que nous le voulions ou non, a besoin d'un début, d'un milieu et d'une fin. Qu'elle soit d'aventure, policière, eau de rose de gare, bonne, mauvaise, immortelle, mortellement ennuyeuse, c'est une condition sine qua none, un quasi postulat. Sans cette trilogie, l'histoire, l'aventure implose. Le coup de foudre rend difficile la création du premier maillon. Il faut détricoter les instants fulgurants, sans les dénaturer, les salir pour pouvoir les raccrocher et reprendre le cours de la vie. Quelque fois c'est impossible car il n'y a rien d'autre que cet instant immortel. Il est tellement fulgurant qu'il en devient juste unique, un instant d'éternité que tout prolongement rend caduque et dont la seule issue est sa mort, sa fin. Ne pas le faire et votre, vos existences peuvent se transformer en enfer.

Pour eux partis sur un schéma d'étincelles, elles s'enchainaient naturellement et n'avaient pas eu la moindre difficulté à en prendre le chemin sans même avoir à se poser la question. Ils papotaient ! Comme des fous furieux sans la moindre conscience de ce qui se passait autour d'eux, ni du temps qui passe. Le monde extérieur n'existait pas, ou plus. C'était un embrasement verbal, un feu d'artifice sans ordre, ni prééminence. Souvent à ces moments de complète futilité apparente, ces spontanéités verbales trop longtemps refoulées, succèdent, sans avertissement, ni plan préétabli une plongée dans une intimité que seuls l'amour peut aborder sans la crainte ou le ressenti d'un viol ou d'un débordement inadéquat. Si quelqu'un leur avait demandé comment ils en étaient arrivés à l'évocation de leurs peurs respectives et de ses corollaires de faux semblants, probablement l'auraient-ils regardé comme une bête curieuse inopportune.

— C'est peut-être la raison qui fait que tout être se cache derrière une façade plus ou moins transparente, plus ou moins accessible.

— C'est une armure !

— Peut-être !

— Certain !

— Tu es bien affirmative. Vécu subi ?

— Au pluriel alors ? Que pensez, hors négativement, de cet aspect de l'humanité, incapable d'être en première intention, dissimulant tout derrière un fatras improbable et, trop ou très souvent, évident. Nous faisons, je fais semblant de ne pas voir. Sans oublier que, quand il croit l'être, en première intention, il n'est qu'en état primaire. Primal dévoyé mélangeant, confondant primaire et impudeur, naïveté et sot, spontanéité et manipulation.

— Et pourtant, ne l'es-tu pas toi-même derrière ce bouclier, même maintenant ?

Il touchait juste. Apparemment, c'était une de ses spécialités ! Elle se lança dans une grande explication, sa spécialité personnelle. Tout en se notant qu'ils étaient probablement un exemple d'antinomies complémentaires. Le synthétiseur vs la parleuse !

— Quel meilleur symbole de nos sociétés que l'armure, le gilet pare-balle, le bunker, le blindé ? Autant de systèmes qui, à terme, finissent pas être inefficaces. Qui pour perdurer ne peut que se lancer dans une course perpétuelle à l'innovation ? Parfait reflet d'une société en état d'urgence permanente, en fuite incessante vers un avant qui ne peut que la ramener en arrière du jour où elle atteindra le seuil de la vitesse lumière. Alors des siècles qu'il aura été nécessaire pour la mener vers un Eldorado de bien-être trompeur, de félicité angélique supposée et d'une universalité improbable, combien en faudra-t-il pour reprendre la route à son point de départ, primal pour le coup ? Armure, doux rempart contre ? Quoi ? Soi-même il faut bien l'avouer que nous soyons le pire des égoïstes, le plus doux des égocentriques. Chaque être la contient en propre. A notre naissance, pourrait-elle être étalée sur une surface plane, à l'analyse, elles livreraient la même particularité qu'une empreinte digitale, l'ADN, son caractère unique. Qui se perd irrémédiablement au fil du temps qui passe, victime des agressions. Elle se fragilise, il faut donc alors la renforcer, la bichonner, la renouveler, l'entretenir. Surtout, cette armure nous n'avons d'autres choix que de la protéger. Les moyens pour y parvenir ne sont pas légions. Ils n'existent pas tant de possibilités qui n'aient été tentées. D'une unicité, elle devient multiplicité, faillible donc, reconnaissable. Paradoxe logique du à un oubli majeur, ignoré, l'armure de naissance s'use à force de s'en servir pour un usage non prévu, inadéquat. Ce n'est pas une armure ou un bouclier que nous avons mais des écailles mal jointes, dissemblables, mal appariées. Le plus simple ne serait-il pas de les faire tomber à défaut de ne pas les créer ?

— En serions-nous capable ? Est-ce possible seul ? Serions-nous prêt à nous priver d'un ressenti de certain confort certain ? Sans contrepartie ? La volonté, le courage ou la simple intention de ces derniers n'est pas suffisante. Il faut, à coup sûr, une contrepartie de confiance. Où la trouver ? Or dans l'autre, en tant que compagne, compagnon, ami ? Cette fameuse armure ou enceinte privée, il ne peut être possible de l'abattre par le biais du « Par » mais du « Pour » associé avec « l'Avec » ! Cette confiance ne peut qu'être celle qu'apporte le respect, pas celui de la politesse ou de la mondanité ou de la hiérarchie mais de l'humain. En somme la plus rare ! J'allais dire celle qui est en voie d'extinction comme une espèce menacée qu'il faudrait se dépêcher de mettre dans une réserve pour la sauvegarder. Problème, celui-ci n'a jamais été autre chose qu'une utopie entre les mains d'hurluberlus qui voient trop loin dans l'avenir et l'anticipation des devenir funestes, possibles, probables, de l'espèce humaine. Il n'y a rien de moins respectueux que nous, êtres humains, grands penseurs de l'humanité. Après allez-vous demander pourquoi, si un jour lointain, nous rencontrons une civilisation autre, elle ne nous respectera pas sans le moindre doute ?

Comme je l'avais déjà remarqué, Elvyn a la faculté de renverser les rôles. Du silencieux synthétique, il venait de passer au discoureur disert. Sans fioriture, ni anicroche avec une spontanéité qui, si je lui avais fait remarquer le fait, il aurait réfuté. Que jamais je ne lui dirais car alors il la perdrait sans forcément le vouloir. Cet homme, inconnu d'il y a quelques heures, jours, si connu à cette seconde, me semblait tellement à moi, pour moi, par moi que j'en arrivais à faire évoluer cette peur immatérielle de tout être humain devant un afflux de bonheur. Un ravin ne me guettait-il pas dissimulé par d'improbables buissons d'épineux traçant une voie unique vers ? Je rejetais en bloc cette perspective et j'eus soudainement le besoin irrépressible de loger ma tête sous son épaule. J'étais devenue la silencieuse, renversant à mon tour les rôles. A moins que ce ne soit le « dire de la vie » Que le caractère caractéristique de tout un chacun ne soit en réalité une de ses écailles de ces pesants boucliers d'une humanité qui ne se protège en fait que d'elle-même dans un paroxysme menant droit à son affaiblissement défensif. Tôt ou tard, sauf autodestruction parfaitement envisageable, elle se trouverait confrontée à ce paradoxe humanit'ère. Elvyn m'avait prise par l'épaule. Il montra une route au bout de laquelle se profilait une petite ville. Je levais le pouce en signe d'accord. Le silence me paraissait trop précieux pour que je l'interrompe. Il posa un baiser sur mes cheveux. J'étais heureuse d'un instant unique qui ne se reproduirait pas. Je le savourais, ralentissant pour le prolonger. Vivre ça valait, effaçait, remplaçait, symbiosait, amalgamait tout l'avant donnant l'envie furieuse de l'après. Pas trop vite quand même !

Nous avons fini par atteindre la ville. Elle n'avait rien de remarquable, provinciale type vivant à son rythme mais pourvue d'une gare en fonctionnement, fait tendant à se raréfier de plus en plus. Le soir était installé et nous avions faim. Nous avons pris la direction du centre-ville, endroit qui nous semblait le plus propice à trouver sinon des restaurants au moins un. Nous nous trompions. C'était un désert, un bar, une épicerie dépôt de pain et une antique mercerie dont je ne suis pas certain qu'elle fonctionnait encore. Elvyn avait connecté son joujou high-tech, finalement récupéré, mais un tel engin dernier cri, dans un endroit cri dépassé, ne sert à rien. Il me regarda et me dit qu'il allait faire à l'ancienne. Je le regardais un peu interloquée n'étant pas sure de ce qu'il voulait dire. Il se dirigea tout simplement vers le troquet et demanda s'il existait un hôtel et un lieu pour manger. Pour l'hôtel ce fut non, basse saison oblige, c'était la période de fermeture annuelle. Le serveur nous dit que pour manger nous avions plus de chance. Qu'il restait une crêperie ouverte à côté de la gare. Nous y allâmes donc.

Ce ne fut pas impérissable, ni romantique. Une crêperie comme il en existe des milliers avec les mêmes crêpes, ni bonnes, ni mauvaises, un décor standard mais difficile de l'être… difficile. Ce fut vite expédié dans un silence presque complet, le remplissage de la salle n'incitant pas à la communication. Une fois sortis, nous prîmes naturellement et sans concertation la direction de la gare. Mauvaise surprise sans surprise vu l'heure, il n'y aurait pas de train avant le lendemain 9 heures 30. Trop fatigués pour continuer, nous nous assîmes sur un banc dans une salle d'attente que nous ne nous attendions pas à trouver. La gare ne semblait pas fermer. Il n'y avait personne de visible. Il ne faisait pas froid. En fait nous étions bien. Le silence se prolongeait chacun plongé dans ses propres pensées. Pourtant j'étais persuadée qu'elles étaient proches. Elle se laissa dériver en cette douce nuit accorte et gracieuse, parfait diapason de sa pensée, unique en ce moment, réduite à une seule personne, Elvyn. Une véritable focalisation comme ça ne lui était pas arrivé depuis ? Quand d'ailleurs ? Jamais pour être sincère ! Une imagerie pure à contrario de certaines rencontres que nombre de personnes vivent, dont elle-même, au hasard d'une rencontre fortuite, style beau mâle ou femelle, inclinant à la pensée vaguement concupiscente voire carrément. Là, elle en était très loin. Juste une évidence, un flot de tendresse inconnue, ou méconnue, véritable radiateur et dilatateur d'un cœur qu'elle pensait abonné définitivement au rayon d'usage unique respiratoire indispensable à sa survie. Renvoyant l'aspect sexuel à ce qu'il était, un élément indispensable d'une relation sans en être la priorité, une conséquence et pas une cause principale. Elle était quelque peu perdue dans ce sentiment fait d'une certaine certitude non ostentatoire diamétralement antagoniste de la drague usuelle, la roue du paon, le paravent trompeur du conquérant de l'inutile, fatuité d'un fantasme que, peut-être, il vaudrait mieux laissé à sa place pour ne pas prolonger celle oublieuse d'une (in)vérité.

Elle se sentait insérée dans une globalité qui allait contenir des étapes vers un but qui ne pouvait qu'être une union dont les contours n'étaient pas connus. Aurait-il été souhaitable de les connaître d'ailleurs ? Elle n'y connaissait rien n'ayant connue en somme que ces histoires où le but devient la base de l'histoire et le cheminement le but menant invariablement à l'échec. La vie est étrange, un mélange d'anarchie et de contraintes dont la principale est le cycle, en cours ou à venir. Cycle, étape, période, série, temps, suite, révolution, autant de moments clefs nécessaires à l'évolution de toutes choses qui, à ne pas être respectées, vous mènent invariablement dans une impasse, obligeant par là-même à réécrire le scénario. En amour, la certitude s'imposait à elle-même, l'impasse pouvait se révéler inversement proportionnelle à la force du, et pas des, sentiment.

Ce qui lui arrivait en était une de ces globalités, vrais instants de vie, peut-être, il faudrait y réfléchir, les seuls. Ces ensembles, dont l'amour n'est pas l'unique représentation, sont, bien souvent, d'une rareté telle qu'il est plus facile de les ignorer que d'y entrer. Souvent conjoints de cette autre singularité, comparée à la quotidienneté, qu'est le bonheur ! Durerait-il tout le temps ? L'ennui poindrait rapidement pour générer les mêmes effets que la perfection : la lassitude morne. Une espèce d'overdose qui annihilerait son côté positif par excès. Comme tout extrémisme qui se respecte. Elle le ressentait au plus profond du profond. Tellement que le vertige venait. Un vertige fait non de la peur mais d'une légère crainte comme toujours quand un acte beau et inhabituel se présentait. Et que, presque inévitablement, il y avait l'éternelle et intrusive, polluante pensée : « ça s'arrête quand ? » C'est ce qu'elle sentait, ressentait. Il en allait peut-être différemment pour d'autres. Mais, mauvaise foi ou intuition, elle n'y croyait pas trop. Nous sommes tous plus ou moins victimes de ces effets, la différence venant de la qualité, du défaut, de la cuirasse personnelle. Par ricochet de notre capacité à la baisser pour y laisser entrer ces porteurs de moment.

— Amelyne, tu t'appelles Amelyne !

— Hein !

— Quoi ?

— Que viens-tu de dire ?

— J'ai parlé ?

— Oui !

— Je ne m'en rendais pas compte.

— Tu radotes ?

— Carrément ! Mes pensées vont plus vite que mon conscient.

— Comme toujours quand on baisse la garde !

— Comment tu vois-ça ?

Elle lui montra son épaule et sa tête à lui reposant dessus. Il ne s'en était pas aperçu. Elle pouvait suivre le cheminement de sa pensée, la traduire en dialogue : « Pouce ! Eh ! Puis zut, c'est trop bon, alors, plutôt continuer. » Elle lui déposa un baiser léger sur le front et lui dit :

— Vas-y, dors !

C'est ce qu'il fit. Elle, elle s'endormit plus tard presque sans s'en apercevoir. Personne ne les dérangea pendant la nuit. Je me réveillais comme une fleur effleurée par un rayon de soleil. Je n'ouvris qu'un œil, encore une de mes manies. Je ne vis qu'Elvyn qui me regardait en souriant. J'étais allongé, la tête sur ses cuisses, recouverte de sa veste, une affreuse style treillis militaire vert largement passé tendance pâlichon tirant vers un improbable marron. Comment en étais-je arrivé à une position presque inversée, mystère ?

— Bien dormie ?

— As un point inimaginable vu l'endroit !

C'était la vérité. Je ne sais plus depuis combien de temps je n'avais pas passé une aussi bonne nuit. J'étais reposée et je pétais littéralement le feu. Il manquait juste le café.

— Café ? Me dit Elvin suivant le cours de ma pensée

— Oh ! Oui.

Un autre de mes vices, je ne peux pas commencer une journée sans. Il me le faut rapidement après ouverture des yeux sous peine de me gâcher ma journée sans coup férir et par avance. Mais parfois, il est des urgences qui peuvent attendre. Je n'avais pas trop envie de bouger. Je ressentais une impression de sécurité totale. J'étais bien. Bouger signifiait repartir à l'aventure, rouvrir la porte des hasards, des autrui, raseurs ou pas. Elvyn ne bougeait pas non plus. Il attendait toujours souriant et je voyais une lueur dans ses yeux que je ne savais mettre en mots. Je faillis lui demander puis je me dis que ce serait indiscret de vouloir pénétrer une intimité évidente qu'il voulait bien partager mais pas expliquer ou qu'il ne pouvait ou voulait pas expliquer.

Je comprendrais plus tard la teneur de ce regard qui nous accompagnerait tout le long de notre route. Il me dirait, plus tard, que j'avais le même. Qu'il voulait tout simplement dire : « Je t'aime ! » D'une puissance sans égale par rapport aux mots. Comme nous apprendrions aussi ce langage du corps utilisé pour signifier cet amour. Les mots peuvent être utiles mais ils ne sont qu'un marqueur signifiant une évidence ou un traducteur de fin de cycle avant d'en redémarrer un nouveau. Il ne faut, peut-être, pas trop les prononcer sous peine, non de banaliser, mais de clôturer artificiellement une, des, de ces étapes. S'aimer ne signifie pas stagnation. Je t'aime aujourd'hui comme je ne t'aimerais pas tout à fait à l'identique demain. A vouloir le reproduire jour après jour, pareillement à des moments heureux précédents, c'est s'exposer à la déception. S'aimer demande de l'observation plus que de l'attention. Ne pas regarder vous fait courir le risque d'ouvrir les yeux un jour et de vous demander, de manière synthétique : « Qui est-ce ? » ou « Qu'est-ce que je fais là ? » ou « Que me veut-elle, il ? » habillés, moins ou plus, des haillons d'une mauvaise foi à la recherche d'une justification d'un abandon de soi coupable.

L'amour est un feu de paille qui peut brûler longtemps à condition de l'alimenter. Parfois il s'éteint et ne reste que quelques braises. Comme dit la chanson, « Il suffirait de presque rien… » … pour le rallumer, un souffle, une étincelle, un fétu. Une fois consumé, sans aller jusqu'à l'affirmation, il semble difficile de le rallumer. Tout d’un coup me vint une interrogation fulgurante, plus urgente que le café, que tout d’ailleurs :

— Question idiote, puis-je ?

— Je suis toute ouïe !

— Qu’allons-nous faire ? De cette toute neuve liberté ? As-tu une idée ?

— La même que la tienne…

— Donc rien…

Elle éclata de rire, perçant le silence du hall de gare en concordance parfaite avec le jaillissement d’un rayon de soleil pile dans une rayure plus propre de la crasse grisâtre d’une fenêtre.

— … n’est-ce pas tout au final ? Il n’y a rien de plus ouvert que rien ! A condition de ne pas se tromper de point de départ.

— A condition de ne pas se tromper de point de départ.

Il avait répété la phrase doucement. Elle le sentait réfléchir à ce point de départ mais il n’en dit pas plus. C’était aussi bien. Elle n’était pas sure d’avoir vraiment envie de connaitre ce point de départ. D’autant qu’elle se disait qu’en quelques jours, elle en était à plusieurs, trois pour tout dire. Elle était partie. Elle avait marché. Elle avait rencontré Elvyn. Trois petits faits sans grande importance mondiale mais chaque fois elle avait ressenti le même sentiment : émotion étreignant le cœur, confusion oratoire, allègement conséquent de sa masse physique ressentie. Elle ne pouvait s’y tromper. Ce petit matin dans ce hall de gare en était un autre quelque peu différent. Elle ressentait à la fois une grande force, une grande faiblesse et une trouille absolument faramineuse. Pas comme quelques fois on craint qu’une série bienheureuse cesse brusquement ou qu’un réveil, matin, mâtin, vous déprime en constatant que ce n’était qu’un rêve endormi se transformant en cauchemar éveillé. Elle n’avait qu’à regarder Elvyn pour sentir que lui-même naviguait dans ces eaux faussement calmes d’un ressenti décalé. Comment d’ailleurs ne pas le vivre ainsi ? Deux, sorties d’un quotidien, pour le moins ennuyeux, débouchant sans avertissement sur une autoroute, sans péage, d’une vie motivante. Bien sûr qu’un impôt, une taxe sur le bon-heure se présenterait. La vie n’est jamais gratuite et exige un échange de bons procédés, un troc sans rapport avec un aspect monétaire ou un système financier entièrement braqué sur la plus-value. Les tarifs de chaque geste de vie ne sont pas forcément facilement claires de prime abord. Sauf un !

Le fait de naître vous octroie aussi sec celui de mourir ! Rien de déprimant là-dedans, juste un fait à savoir, à assimiler et comprendre que la lutte est vaine. Contradiction bien à l’image humaine et de la vie. Vaine mais chacun se battra, avec ses armes et moyens, pour qu’elle survienne le plus tard possible. Illustration parfaite du 0/1, bien/mal, vrai/faux, autant de formules, liste non exhaustive, du tout et son contraire et de la dualité existentielle qui vous tend le piège permanent de croire, qu’à un moment donné, vous êtes parvenu à un sommet, peu importe sa nature, pour mieux vous faire chuter ensuite.

L’ancrage rigide et inflexible n’est pas un moteur même dans cette mort que nous craignons tous, avec ? Sans ? Raison ? Derrière, après, ensuite, subséquemment, immédiatement, l’évolution continue son autorail de chemin. Elle peut être douce ou violente. Elle est ! La vie est-elle la mort ? Dualité, alors, la mort est-elle la vie ? Retour à la question majeure : pourquoi, quoi, comment ? J’aurais pu être envahie par la déprime mais bien au contraire mon corps, mon esprit étaient emplis de sérénité d’une sorte méconnue pour moi mais que j’acceptais sans question, angoisse ou ergotage. L’instant était précieux. Dommage qu’il fallut qu’il ait une fin. L'entrée d'un homme dans la gare clôt celui-ci. Il nous regarda, sans expression, indifférent. Il alla consulter le tableau des horaires puis repartit comme il était venu. Le tout ne dura pas plus d'une minute trente mais largement suffisant pour nous inciter à bouger. Je me relevais, m'étirais tout en me disant qu'il me manquait quelque chose. Quoi ? Elvyn me tapa sur l'épaule. Je me retournais et heurtait de pleine douceur ses lèvres pour un long baiser. Il picotait sérieusement du poil mais, miracle, c'était presque agréable. Le tout valait plus que tous les cafés du monde. Il ne me manquait plus rien maintenant. Quoiqu’un petit café serait le bienvenu ! Nous avions largement le temps d'aller en prendre un. Nous sommes retournés au bar du Centre le bien nommé.

Le temps était frais, sans plus, bien aidé par un soleil généreux pour la saison. Il allait faire ce temps que j'adore, spécificité de l'automne avec un grand écart de température qui peut presque se suivre à la trace. Installés sur la terrasse, face à la place, la lumière se réverbérait sur les feuilles rousses des deux marronniers installés en son milieu. Un marché s'installait, tardivement pensais-je quoique, après tout, c'était dimanche. J'adore ces marchés de campagne. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Souvent il n'y a rien d'extraordinaire mais, peut-être est-ce l'accumulation d'ordinaire, banal, personnes sans envergure revendiquée ou vocation phénoménale, romanesque ou éminente qui me les rend précieux. Souvent souffle un vent de temps passé avec ses vendeurs, vendeuses de mercerie improbable, de quincaillerie désuète, d'ameublement dépassé et luxe, parfois, de bouquinistes avec leurs livres d'occasions emplissant des caisses en plastique, si possible mal rangées pour amplifier le plaisir de farfouiller dedans à la recherche de perles sans valeur autre que celle de sa propre recherche. Parfois, insolite, la présence de vendeurs à la sauvette égarés en ligne directe d'un site touristique vendant des objets décalés, montres à trois balles, portefeuilles en skaï véritable, foulards bariolés sans attrait, lunettes de soleil mal imités de marques bien connues, jouets à utilisation unique, gadgets inutiles ou objets folkloriques garantis made in China, comme un trait d'union ou un repère vous signalant que, non, vous n'étiez pas égaré dans un couloir de temps. Elvyn me regarda, me questionnant silencieusement en indiquant clairement la place avec son menton. Je lui souris et me levais partant directement. Il me rappela gentiment :

— Le train à prendre c'est tout à l'heure… Avant il faudrait d'abord payer.

Je fis oups. C'est tout moi d'oublier ce genre de détail. Il rentra à l'intérieur et je l'attendis. C'est le moment que choisit mon subconscient pour me notifier que nous n’avions pas terminé, à peine commencé même, la conversation sur le ou les avenirs. Ce à quoi je le renvoyais dans mon tréfonds en lui faisant remarquer que je m'en foutais comme de ma première culotte en coton et que l'instant présent m'était largement suffisant pour les prochaines heures à venir. Que toutefois je lui donnais rendez-vous dans un futur indéfini pour nous confronter à nos points de vue. Elle s'en repartit avec des velléités de bougonnement que je réprimais unilatéralement en lui rappelant que étant partie intrinsèque de mon moi, elle se devait d'être solidaire. Non mais ! Contente de moi, je pris la main d'Elvyn qui venait de réapparaitre. Nous ne dépassâmes pas le premier étal qui se trouvait être une boulangerie ambulante qui sentait bon, vraiment, pas ce parfum artificiel sensé attirer le chaland. Les croissants étaient énormes mais pas aussi attirants que les brioches dorées à point, ayant vraiment l'air de ce qu'elles étaient. J'en pris deux sans même consulter Elvyn. J'étais dans ma période dirigiste, sans aucun doute sur ma capacité à tomber juste. Il la prit sans contestation et commença à l'enfourner comme s'il n'avait pas mangé depuis la veille. Ce qui était le cas ! Je peux être parfaitement étourdie pour tout ce qui concerne les gestes du quotidien comme m'apercevoir que j'ai faim uniquement si je rencontre un aliment aiguillonnant mon appétit. C'est d'ailleurs ce qui était en train de se passer avec Elvyn.

Il était appétissant, révélateur d'une faim refoulée, oubliée, reniée d'amour, de tendresse, des deux, d'un homme et d'un humain, pas toujours la même chose n'en déplaise aux machistes déchainés. D'un seul coup je passais de l'ombre morne d'un ennui entretenu, uniforme et protecteur à la lumière prometteuse de plaisirs multiples à venir, d'ennuis tout aussi multiples et du danger enivrant d'une incertitude assurée, futur assumé, vivant en somme. Le marché se remplissait vite de chalands, occasion faisant le larron et soleil pour compagnons. Nous déambulions au hasard, regardant sans voir, voyant sans regarder. J'étais contente, heureuse oui d'y être mais plus dans l'analyse de la chaleur que procurait nos mains jointes, remontant jusqu'à des parties de mon corps auxquelles normalement je ne songeais pas. Mon intérieur était en ébullition, type chaleur douce avec montée brutale, sans violence si c'était possible. Je ne pouvais pas mettre un nom dessus. Ou ne voulais pas ? Va savoir ! En fait je préférais sentir et ressentir sans avoir de réponse, surtout pas. Une cloche sonna. Sans y penser, j'en comptais les coups, neuf.

— C'est l'heure non ?

— C’est l’heure non ?

Nous avions prononcé la même phrase au même moment. Il fallait rejoindre la gare. Nous sortîmes de la place. Elle n'était pas loin, au bout de la rue, pompeusement nommée avenue dont j'avais oublié le nom aussi vite que lu. Il ne faut pas compter sur moi comme navigatrice. Je connais parfaitement ma droite, ma gauche, peut lire une carte du moins à peu près mais je suis incapable de retenir le nom des rues. Ce qu'il y a de bien dans ces petites agglomérations rurales c'est la possibilité de marcher sur la route sans trop de craintes. Quelques personnes prenaient la même direction que nous et d'autres nous précédaient. Le soleil inondait la rue. Il commençait même à faire chaud. Il se voila brusquement assombrissant anormalement la lumière. Des têtes se levèrent. Je ne m'en préoccupais pas, mettant cet ombrage soudain sur le compte de nuages importuns. Mais des têtes qui se levaient, toutes prirent un air ébahi, voire peureux, même paniqué pour certains. Je sentis Elvyn se raidir, je levais les yeux. Je n’eus ni le temps de crier, ni d’avoir peur ou le contraire. Trou noir, black-out.

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