Amorçage

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Axiome de la Bor"And'Ja : La parole est un don. Est-ce l'avis du muet ?

Dans la notion de départ, il y a, forcément et conjointement, celle d’arrivée. Peu importe qu’elle soit définie ou laissée au hasard. L’inverse n’est ni évident, ni réciproque, même s’il ne peut être exclus qu’elle précède de près ou de loin un nouveau départ. Partir, arriver, repartir, venir, revenir, démarrer, redémarrer, ces mots peuvent tout à fait être des postulats. Comme ils peuvent également être déconnectés du facteur temps.

Ce temps qui n'a pas la moindre signification dans un sens terrien du terme pour les zhoumains. Il ne le compte pas d'une manière horaire, ni mathématique. Ne le découpe pas en heures, minutes, secondes. Pour eux le jour est le jour, la nuit, la nuit. Il n'y a pas de marqueurs stricts comme les heures de repas. Pourtant ces derniers existent bien sur tout comme le sentiment de longueur importun.

C'est ce que ressentait Lo’Re’Zaë à cet instant précis où elle se pensait vieille, vieillie, obsolète, pas à sa place. Elle possédait une possibilité de survivance quasi éternelle, une éternité factice dont la principale qualité est son double tranchant. Un élément dont chaque zhoumain apprenait bien vite la leçon ; l’espoir qui pouvait naître de l’option de renaissance ne conduisait nullement à pouvoir répondre à la question existentielle, primaire, primitive, primordiale : « Qui ? Que ? Quoi ? Pourquoi ? » L’illustration parfaite était contenue dans cet axiome de la Bor’And’Ja : « Tout problème, qu’il soit bien ou mal posé, contient sa solution ! Toute solution, bonne ou mauvaise, contient son problème ! »

Ce voyage de l’espoir, cette quête d’un monde nouveau plus qu’un nouveau monde, au gré de leurs errements, durait depuis tellement de temps. Chaque arrêt avait apporté de nouvelles réponses, de nouvelles questions ; toutes étaient partielles, au mieux, erronées, au pire. La Réponse ? Ils n’en avaient pas trouvé, pas plus qu’une terre nouvelle d’accueil ! Ce voyage s’était transformé en errance expiatoire.

Son propre vagabondage mental réveilla un souvenir ; plutôt un sur-souvenir comme l’appelait les zhoumains. Ce genre d’émergence était une conséquence directe des techniques de renaissance zhoumaine, le Me'Eg'O .— traduction la moins fausse : la sauvegarde du Moi ; moi est utilisé ici pour simplifié le propos ; dans la réalité, il a peu de rapport avec le Moi tel que pourrait le comprendre un terrien. Il est le fruit d’une multitude de paramètres tellement dense qu’il faudrait un livre complet un peu abscons pour le définir. Une certitude, il ne s’agit pas de l’âme sans pour autant dénier qu’il puisse en contenir une partie. —

Ce sur-souvenir parfois issu de sa propre existence, parfois pas — toujours conséquence de la technique qui n’empêchait pas une possible fuite de supports à supports, comme sur un disque dur en somme et ses fichiers fantômes — avait la particularité de ne jamais être tout à fait exact. Les zhoumains n’en avaient pas défini le déclencheur. Ils n’avaient pas fait de recherches au-delà de leurs propres connaissances neurologiques. Pure réaction zhoumaine quand « un problème » ne contenait aucune connotation de danger. C’était le cas présentement malgré la tétanie, douce s’il était possible de la qualifier ainsi, plus proche d’une immobilité statuaire, qu’elle provoquait. Tous n’y étaient pas sujets. Ces sur-souvenirs arrivaient sans avertissement. Il n'y avait pas moyen de s'y opposer.

« Un homme se matérialise devant elle. Il a le cheveu blanc, le visage émacié. Il est légèrement vouté, le faisant paraître plus petit qu’il ne l’est en réalité. Son père ! Elle le reconnaît, sans y penser. Il est dans sa moyenne vie et sa carrure de déménageur est encore impressionnante. Autant dire que c’est un métier qu’il n’exerça jamais pas plus qu’il ne fit régulièrement du sport ou d’activités physiques particulières. Il n’avait jamais fait autre chose que de la médecine tant pratique qu’expérimentale. Son papa était une nature tout simplement.

Il s’assit derrière un bureau, qu’elle ne reconnut pas, dans sa position favorite. Avachi aurait dit certain ; en position de recherches cérébrales aurait-il rétorqué ! Elle traduisait sa nature très décontractée, sans le moindre artifice frisant, parfois, l’ostentatoire et, donc… l’artifice ! Une de ses répliques favorites était d’affirmer la nature contradictoire du zhoumain. Un comble, le vrai carburant du moteur de Vécu zhoumain, l’équilibre. Il rejoignait, en toute conscience et accord, la majorité de leurs grands théoriciens affirmant que l’existence, quelle qu’elle soit, minérale, végétale, animale, zhoumaine, autre, etc. n’est qu’une perpétuelle recherche d’équilibre.

Son père parlait tout seul, à voix haute, un dada, qu’il soit seul ou accompagné. Aucune gloriole, vain orgueil ou inutile fatuité égocentrique, comme il l’avouait lui-même, il avait besoin d’entendre le son de sa voix pour mieux visualiser le cheminement de sa pensée. Elle, elle avait fini par comprendre qu’il ne le faisait que face à une impasse dans ses recherches ou à la proximité d’une conclusion. Elle y voyait aussi cette fragilité, qu’il ne déniait pas, aux antipodes de l’apparence de roc du à sa stature. L’émotion lui fit rater les premiers mots. Elle se reconcentra pour écouter :

"« … Et pourtant ? Ma conviction, je le dis, le pense absolument viscéralement, toutes guérisons, de quelques domaines qu’elles soient, issues d’un mal bénin ou grave, est proportionnelle à la durée native du mal lui-même. A celle-ci, il ne faut pas négliger ou oublier l’incubation. Tout comme la convalescence, quand elle a lieue, la souffrance physique, psychique, sont parties intégrantes de ces guérisons. Ces dernières en plus de servir d’alertes peuvent être, ou sont, le remède, pas toujours agréables, avouons-le. La souffrance est un signe multiple, incontournable : déjà évoquée l’alerte mais déclencheur aussi, synthétiseur, ultimatum ou même finalité, extrême ! Y a-t-il différences entre mal physique et psychique ? Le zhoumain porterait à croire qu’elles seraient alors de même nature qu’entre amour et haine, amour et amitié, amour et désir. Dans tous les cas, les ordres, impulsions, stimuli, proviennent du cerveau. Sur une palette étendue de nuances, depuis la vraie douleur jusqu’à l’appréhension d’une douleur à venir. Reste que toutes font mal ! La différence intervient dans la douleur physique, hors irrémédiable ou mal incurable, elle finit par disparaître, tôt ou tard. La psychique, une fois arrivée, ne s'en ira jamais. Elle s'atténuera, se fera oublier mais, tapie en arrière-plan, elle se tiendra prête à se mettre en avant.

Si nous mettons de côté l’aspect médication, pour atteindre le soulagement et/ou la guérison, notre cerveau est apte à nous procurer un processus temporaire d’oubli, baume transitoire, parfaitement précaire ; un précaire qui peut durer longtemps… D’autres vecteurs à effets identiques, en apparence, peuvent intervenir, substances à effets délétères, onéreuses à plus d’un titre, substances pourvoyeuses d’oubli, dangereuses à plus d’un niveau, elles vous accompagneront avec la plus grande amitié adjointe à la malignité vers une route menant en ligne droite ou sinueuse vers la déchéance complète. Les médications, officielles ou officieuses, ont en commun de pouvoir n’être qu’une dérive. Au bout de celle-ci le retour de bâton sera inévitable, violent, incontournable sauf… à mourir… une solution possible ? Définitive !

Le processus mental est donc primordial dans toutes maladies, guérisons, convalescence. Produit par un cerveau qui, du coup, est juge et partie ! Comment alors définir ce qui tient lieu du somatique, du concret ? Sans en faire ce que je pourrais nommer avec un humour noir des erreurs judiciaires susceptibles de dédommagement ? »

Une sonnerie stridente résonna désagréablement provoquant son réveil. L’image s’évapora. Elle regarda autour d’elle un peu désorientée. L’effet principal de ces résurgences était d’avoir l’impression de s’éveiller d’une longue nuit. La stase en elle-même ne durait pas plus de quelques secondes. Les derniers mots s’étaient imprimés en lettres de feu dans son cerveau. Ce discours elle le connaissait et sa fin, elle pouvait la réciter par coeur. Elle commença à parler à voix haute :

« Notre maladie personnelle, je n’ose imaginer son temps d’incubation. Une telle durée s’est écoulée depuis le départ. Quand viendra le temps de notre rédemption ? Elle ne démarrera jamais sans un terreau favorable, une terre. Cette casserole volante, aussi imposante soit-elle, ne pourrait jamais en faire office. Atteindre le Z’At’La — mot zhoumain désignant la notion d’équilibre — dans ces conditions n’étaient que tentative de marcher dans un marécage empli de fondrières, sans repère, ni carte. »

Cette représentation de leur odyssée était une image commune à bon nombre des zhoumains. Sentiment qui s’amplifiait au fil des renaissances. Un espace ressenti comme exigu et brimant, un voyage devenu mise à l’épreuve, une dualité amour/haine, une accumulation de sensations devenues sentiments factuels et dominateurs ; trop vus, trop d’espoirs, trop de déceptions, trop de vécus, ensemble, en vase clos, tellement seuls la plupart du temps. Quelques-uns avaient abandonnés ; aucun n’aurait seulement eu l’idée de détruire le vaisseau ; tous, cervmaîtres et AI comprises, n’aspiraient qu’à la fin du voyage, du chemin, du bout du tunnel et la levée d’une aube attendue. La verraient-ils un jour ? Plus les jours passaient, plus l’incertitude dominait. Entre savoir et faire il y avait la même étendue qu’entre galaxie et univers. Dès le début, ils avaient su que le but ne serait pas atteint en une journée. A ce point ? Il ne restait qu’à espérer que comme l’enfant qui s’impatiente de l’arrivée de l’adolescence, une fois atteinte, la notion de longueur s’évapore.

La sonnerie résonna à nouveau. Elle n’y prêta pas attention accaparée par ce sur-souvenir. Il lui paraissait dérangeant, dans son ensemble, comme un contresens, un quiproquo, un entrecroisement mal venu. Ce dernier mot l’éclaira. Son père n’aurait pu parler ainsi, faire un état de constat balbutiant, quasi obsolète sur un sujet qu’il connaissait mal, sur un voyage auquel il n’avait pas participé. Son choix avait été de rester sur Zhyoom comme d’autres avec lui. Comme souvent ce sur-souvenir était un méli-mélo et celui-là, en particulier, reflétait, en réalité, ses convictions profondes à elle, ses peurs et sa souffrance. Elle regarda autour d’elle. Elle était encore dans sa chambre et devait être attendue dans le Lm’Ya. Le Grand Conseil ! Il y avait une urgence dont la sienne. Parler, faire partager son sur-souvenir. Pour être dérangeant, il n’en contenait pas moins des points totalement exacts, reflétant et recoupant sans le moindre doute les pensées des zhoumains présents dans le vaisseau. Elle entra et compris qu’elle était très en retard. Elle ne fit pas mine de s’excuser et personne d’ailleurs n’en attendait. Ils étaient au courant qu’elle avait été « victime » d’un épisode de sur-souvenir. Elle resta debout et sans plus de fioritures entama un petit discours :

— Mes Sieurs, je me permets de vous parler directement, m’octroyant le droit d’ouvrir la séance. F’Lm’Dig me le pardonnera j’en suis sûr.

Le dénommé opina.

— Dans le notion de départ, il y a, forcément…

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