L'aboiement du chien…

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Axiome de la Bor'And'Ja : Chaque mensonge contenu dans l’univers comprend deux facettes dont une qui pourrait bien être une vérité !

Je me redresse, émergeant d’un sommeil tri dormant, tri rêvant, tri conscient, en aucun cas reposant. Je pagaille dans un brouillard qu’aucun clignement d’œil n’éclaircit. La partie de pare-brise que ne bouche pas le dos d’Elvyn ne me laisse distinguer qu’une litanie processionnaire de chenilles mécaniques rampant vers l’inconnu.

Un nouvel hurlement me vrille les oreilles. Un chien ! Hurlant à la lune en plein jour ? Joker… Si j’en crois l’absence de vibrations, nous ne sommes plus en mouvement. Parfaitement stupidement je cherche des yeux un panneau indicateur. En vain ! En pure mauvaise foi, je pourrais espérer entendre la voix doucereuse d’une improbable speakerine ânonnant une annonce genre gare.

« Trou du cul du monde, trou du cul du monde, 10 secondes de passage, descente interdite. Veuillez prendre note que notre bled ne comporte aucun accueil et ne désire nullement votre présence. Nous vous invitons donc à passer votre chemin. Néanmoins, notre Société vous Notifie une bonne Continuation vers votre destination Finale.

— Intéressant !

— ? sursauté-je.

— Tu penses à voix haute…

— Aïe !

— Le « trou du cul du monde », on pourrait l’avoir dépassé depuis bien longtemps sauf qu’il se reproduit aussi vite que disparu. Néanmoins nous avons dépassé Orléans.

— Hein ? d’un ton interloqué.

— Jeanne d’Arc, quoi !

— J’ai dormi tout ce temps ?

— Non, tu faisais semblant en tricotant.

— Pouce.

— Café ?

— Urgent !

— T’es toujours aussi bavarde ?

— ?

— En dormant ?

— Tu veux ma mort ?

— Pas encore ! On va le boire ce café ?

— Oui ! »

Je descends de la cabine et une vision d’horreur, en provenance directe de mon manque de sociabilité civique, me saisit. Quelques – dix, vingt, plus ? – chauffeurs routiers sont disséminés par groupes et papotent. À croire que tous ont décidé de faire une pause au même moment ! J’imagine, à tort ou à raison, qu’il en connaît quelques-uns. J’appréhende l’éventualité de politesses à venir et de regards, en tous genres, posés sur moi et nous.

J’en suis pour mes craintes en peau de chagrin. Il ne se passe rien. Au mieux, nous avons eu droit à un regard indifférent. Rétroactivement, au vu de la suite, je me demande si le contraire n’aurait pas été le bienvenu !

Parfois il faudrait savoir – pouvoir ? – suivre son impression première. Si j’avions su, j’aurais pas venu. Devant mes yeux, une station standard d’autoroute se dresse dans sa splendeur de symbole sociétal, suprêmement déprimante, représentation acide du cliché d’usine à détente factice, un jour d’été de départ en vacances !

Un peu abattue par l’ambiance, j’entre épaules voutées, pressée de repartir. À peine franchie l’automatique porte asthmatique, je me fige. Une éternité de trois secondes… Je flashe immédiatement. La petitesse du monde me surprendra toujours. Devant moi se trouve une connaissance, genre con (de) naissance, qu’à tout prendre, entre éviter et croiser, le choix ne saurait se discuter.

Regard monopolisé sur ce seul point, je perçois néanmoins tout de mon environnement. Le regard ourlé d’Elvyn, ses cils froncés en points d’interrogation, expression d’une question muette, l’espace restreint composé d’une paire de tables hautes et quatre distributeurs d’eau chaude colorée, apocryphe improbable d’une boisson nommée café.

J’aimerais être ailleurs, dans un autre lieu, une autre vie, une autre… Je tente de rapetisser, d’avancer en louvoyant. L’idée saugrenue – j’en ai à revendre – de marcher sur la pointe des pieds m’effleure. Bien vite souffler par une autre – un peu plus malséante – de faire se matérialiser un fusil d’assaut. Pour que mon âme pourtant non violente puisse effacer cette séquence et, surtout, sa suite trop prévisible. Misère, misere, mise hère… éviter l’inévitable… croire au miracle… pauvre de moi !

« Amy, si je m’attendais !

— … »

Immanquable…

« … Qu’est-ce que tu fais là ?

— Ah ! Tiens, Kevin ! »

Banalité d’une phrase vide et ampoulée, amertume diffuse dans la bouche, boudiou pourquoi il ne se casse pas sans insister ? Qu’il devine qu’il n’est pas le bienvenu ? Non, il insiste.

« C’est marrant le hasard ? Le monde est petit décidément. Tu montes aussi à Paris ! »

Une affirmation fainéante d’infatué mâle standard négligeant tout autre possibilité ! Dans une ancienne vie, je le voyais chaque jour dans notre bled. Pourquoi lui, aujourd’hui ? Pourquoi cette résurgence d’un domaine déjà renvoyée en mon for intérieur à sa préhistoire ?

Dire qu’un jour de velléité suicidaire de tentative de ressemblance, assimilation, osmose, confusion, fusion, fut Sion avec la – les ? – convention sociétale, je l’avais choisi – ou subi à dire vrai – comme petit copain. Un haut le cœur me prend. Il déclenche une furie orale.

« Je te présente mon mari, Elvyn. Lui, c’est Kevin, un ex et ex-voisin… »

Je m'interromps deux secondes pour jeter un regard arc angélique à Elvyn. Son air ne varie pas d’un iota. Je poursuis imperturbable.

« Nous allons à Amsterdam en voyage de noces.

— Ah ! Ben, euh ! Félicitations.

— Merci ! »

Je ne lui en laisse plus placer une. Je vois bien son air ahuri, à la frange du devenir dubitatif, si tant est que ses neurones eussent bien voulu entrer en fonction active. Je lui assène un concert de clichés rigides et dégoulinant de bonheur cartographique.

Je le bâillonne à coups de discours à plein régime. Je m’estourbis et l’assomme à coups de mots sans suite, dé construits et à peine viables pour produire une phrase cohérente. De ce moment inénarrable, mon seul souvenir prégnant sera gustatif, celui d’un stupide chocolat n’ayant jamais connu son géniteur cacaoyer. Choix par défaut pour ne pas avaler deux couleuvres dans le même quart d’heure. Jus de chaussettes et Kevin, deux ersatz insipides…

Tout dans ses yeux suinte le petit mâle possessif, imbu, n’ayant pas tout à fait renoncé à ses désirs inconscients de possession-domination non aboutie. Sans faire le moindre effort, je prends congé le laissant planté là. Je fuis littéralement vers la sortie sans vérifier si Elvyn me suit.

Spécialiste des chemins de traverse, mon esprit m’instille l’image d’un regard effaré en nous voyant grimper dans le bahut. Sans l’ombre d’un doute, le dit Kevin s’est précipité sur son portable pour vérifier une évidence. Ils s’étaient croisés sur la place du village moins d’une semaine auparavant. Matériellement, elle ne pouvait pas s’être mariée en si peu de temps.

Elle ne verrait pas son air interloqué, mais à quelque chose malheur est bon, l’épisode me procure une petite délectation préventive. Une post vengeance, mesquine j’avoue, à siroter sans modération. C’est le moment où Elvyn se rappelle à mon existence.

« Ça t’arrive souvent ?

— Quoi ?

— De sourire sans en faire profiter ton ci-devant mari !

— Oh ! Excuse-moi. »

Que se passe-t-il à ce moment ? Je l’ignore mais un inimaginable se produit. De ma bouche sort un flot de paroles. Comme une spéléologue coincée dans une boyau qui vient de découvrir une issue. Un geyser d’arriérés jaillit à toute allure à la surface.

Elvyn écoute religieusement, reçoit sans sourciller, sans marquer, ni dire quoi que ce soit. Tout y passe jusqu’à la description détaillée de ces derniers jours. La tornade s’arrête d’un seul coup, me laissant trans vidée, débarrassée d’un poids. Soudainement intimidée, fidèle à moi-même, je ne peux m’empêcher de conclure sur un pseudo philosophique.

« La vie, tel le ressac, charrie sans préséance, ni préférence, bons et mauvais souvenirs. »

Plus tard je saurais gré à Elvyn d’avoir gardé le silence. Appuyé par ce regard indirect et néanmoins bien plus profond que ? Quoi ? Je ne sais pas. Je m’en sens nue, désaffubler, prête à ceindre d’autres habits.

Dis, me feras-tu l’honneur de m’expliquer pourquoi tout d’un coup, j’ai l’impression de reprendre ma vie à l’instant exact où je l’avais quittée ? Sans pouvoir avoir le moindre souvenir ou même l’idée du contenu de ce début d’existence.

La destinée ne chemine pas en droite ligne. Elle prend bien souvent des chemins de traverse sinueux. En capacité de vous retourner comme une crêpe. Il est encore trop tôt – ou trop tard… – pour remonter la pente et prendre la prochaine descente. Ou l’inverse ?

En une journée, j’ai plus appris qu’en une somme de vingtaine d’années. À commencer par prendre conscience de mon ignorance. De mon état de frustrée de la découverte ? Une ruée d’évènements et de sensations s’engouffrent dans une vanne ouverte. Elle me laisse pantoise, sans volonté de m’y opposer.

Un vertige presque sensuel sarabande mon cerveau. Il étagère mes pensées. Une volonté de rangement contrariée par l’opposition d’arrière-garde de mes réticences. Déballer mes questionnements à l’inconnu d’il y a quelques heures, qui le redeviendra dans quelques autres. Au risque qu’il sache me répondre ? Me faire entrevoir la réalité d’un autre chemin ? Voir sous un autre angle. Ou, pire – mieux ? – la solution ?

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