Relâche

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Axiome de la Bor’And’Ja : “La vérité peut être le pire des maux quand elle n’éclaire que le “je” au détriment du “nous” !”

« Prescience ? murmure Ant’Oti’Nel.

— Ou souciance ? réplique plus fort Esc’Hac’Iel. »

Les mots trouent le silence dans lequel ils baignent depuis leur plongée en atelempathie. Lapidaires et parfaits pour la conclusion de ce mode de communication sans parole et sans phrase structurée. Seuls y existent, comme une suite de figurations métaphoriques, la projection de concepts, de partages de sensations, d’émotions et de sentiments.

L’atelempathie est le pendant formel du B’gi’Öl, défini, par les zhoumains, comme la représentation de l’atmosphère circonstancielle et environnementale du Lu’Sa’Ytpassé présent avenir – concordance, subjective, de sa réalité –, et de son interprétation Blu’staéquité raisonnée – à la fois ascendants et descendants de l’espérance et/ou la désespérance.

Pêle-mêle, la vision du groupe, les données habituelles du Sy’t’Ax et les particularités de celui en cours, l’état de leur monde s’y sont dévidés. Une accumulation qui, traduite en mots, aurait pu prendre des heures, à supposer qu’aucune digression n’intervienne.

« Savoir n’est pas toujours connaître ! reprend Ant’Oti’Nel.

— Ce secret inhabituel te-nous pèse, prolonge Esc'Hac'Iel.

— Un fardeau dont nul n’imagine le poids. Je suis las…

— … d’avoir à porter le germe d’un possible espoir vers une éventuelle solution…

— … pour emprunter une voie inconnue et incertaine…

— … pour un hypothétique sauvetage ! »

Une litanie constat à deux voix, sans musique, produit d’une profonde intimité qui, au fond, symbolise parfaitement un long cheminement du monde zhoumain. Initié depuis bien des périodes… elles-mêmes précédées par un nombre incalculable d'Az’Tu’X… sans questionnement… jusqu’aux premiers doutes jusqu’à l’évidence… indéniable… celle de l’agonie de Zhyoom, sa fin !

L’ignorer, le nier, l’optimiser béatement – vainement – n’aurait été que volonté délibérée (re)vêtue – armurée… – en habit de semblance, prospective nourrie à l’aune d’une hypothèse erronée, étayée sur l’amoncellement des Az' X'Jy, ses péripéties, ses aléas et déboires. Une supposée résilience de l’espèce… Une farce de Pierrot triste, déguisé en Arlequin dont les pièces triangulaires du costume ne serviraient qu’à détourner le combat de la conscience contre elle-même, en opposition paradoxale et antithétique des valeurs zhoumaines.

Une certaine frange d’entre eux en était encore là. Fallait-il leur en vouloir ? De ne pas discerner, au-delà de l’apparence, la réalité inexorable des faits ? L’herbe était verte, le ciel limpide, la température aussi douce qu’habituellement. Mais…

Les pluies, de plus en plus intermittentes, tombaient trop longtemps. Des pics de chaleur intense survenaient, suivis trop souvent par un froid glacial, deux modes inconnus pendant des lustres sur Zhyoom. Les animaux et la végétation, inexorablement, se raréfiaient ; les terres habitables se réduisaient.

Toutes leurs tentatives pour enrayer les phénomènes avaient, au mieux, retarder le processus ; au pire masquer la réalité ; au final une perfusion de paramètres nouveaux aux conséquences peu en adéquation avec l’implacable mouvement. Ainsi la stricte protection animale et végétale instaurée avait accéléré le regroupement vers les centres urbains. Les zhoumains étaient devenus leur espoir de survivance le plus accessible, pourvoyeurs, substitutifs d’environnement, subrogateurs d’alimentation.

Au détriment de leur autonomie… Sans parvenir à préserver l’essentiel, même si à l’époque ils l’ignoraient !

Certains insectes, éléments et vecteurs primordiaux du vivant, avaient totalement disparu. Il n’y en avait plus, tout simplement. Leur disparition précédait de peu celle d’un pan de végétation. La progression de cette désertification était lente, combattue pied à pied, dans une lutte, devenue au fil du temps, sans espoir sinon sans victoire ou conviction.

Les causes, ils en avaient cernés bon nombre. Jusqu’à cette dernière, très récente, en forme de glas silencieux, l’extinction avérée du denier ap'Till'on. Cette petite bestiole, presque invisible, sans elle, ils ne parvenaient pas, plus, à recréer l’efectimago. Sans ce dernier, la vie, dans et sous cette contexture, le cycle actuel n’étaient plus viables. Un nouveau, bon ou mal gré, s’installerait avec d’autres schémas existentiels, pensées, d’autres, d’autres, d’autres… Sans eux… Du moins sous cette forme… Inéluctable !

L’arrêt des marcheurs faillit les surprendre malgré l’allure déjà lente adoptée. Un groupe de zhoumains ne laisse jamais un des leurs en arrière. Nul besoin de commander une pause, elle se fait automatiquement. Attendre Eh'Ald'Riah et Ant'Hdr'Aes, autant par sécurité que par fraternité, relevait du domaine de l’évident.

Un flottement de quelques instants, avant qu’une joyeuse confusion s’installe. Les provisions sortent des sacs. La pause se transforme en pique-nique. Un brouhaha de conversations s’engagent. Esc'Hac'Iel écoute. Les sujets sont anodins, une espèce de trêve, tacite, avant le débat, inévitable et amorce du but réel de ce pèlerinage.

« Je-nous espère qu’ils ne vont pas se réveiller dans deux heures, murmure-t-elle soudain.

— Ah bon ? Où est le problème ? rétorque Ant’Oti’Nel.

— ?

— Me rappelle pas que pour nous-je s’en fut un !

— Zhoumain lubrique, dit-elle faussement offusquée.

— Il faut être deux, enfin, je-nous crois… »

Enfonçant le clou…

Elle ne persiste pas, se rapproche, lui prend la main. Le dialogue continue par le jeu de l’affleurement des mains. Le langage oral n’est pas toujours – voire jamais – celui qui permet les échanges les plus profonds. Quoiqu’on en dise, les paroles sont faites de vent qui peut altérer la nature et/ou la compréhension des sentiments alors que la peau garde la mémoire émotionnelle.

Au même moment, plus en arrière, la presque même scène se déroule. Ou s’achève plutôt au terme d’un flux de sensations longtemps retenues. Ant’Hdr’Aes et Eh’Ald’Riah auraient pu faire appel à l’atelempathie. Si ce n’est que percevoir les pensées de l’autre – surtout quand elles incluent le domaine des émotions – n’est pas forcément une panacée.

La plongée dans les eaux profondes de l’âme de l’autre exclut l’artifice. Ce qui y existe ne peut être travesti. Elle peut blesser, pervertir et estropier. L’atelempathie s’utilise avec parcimonie et demande soit une communion installée, soit une urgence. Elle ne peut se substituer à l’importance de la découverte et du ressenti, de l’émotionnel.

La découverte des arcanes du cerveau d’autrui peut très vite ressembler à un “trop”, ennemi du bien. Un peu comme se voir offrir et consommer en une fois une tonne de chocolat. Un risque certain d’indigestion et de dégout presque assuré !

Quel que soit le bien – parfois le mal – que peu produire le sentiment amoureux, il n’en ouvre pas moins un gouffre émotionnel. Y faire le grand saut paraît une évidence – en réalité un choix pour les zhoumains. À déconseiller en état atelempathique qui ne ferait qu’en ouvrir un second, trop profond pour en remonter.

Lentement mais inexorablement, Ant'Hdr'Aes et Eh'Ald'Riah reviennent à la surface du réel courant. Ensemble ! Au terme d’un dialogue où brille l’absence de paroles et de gestes. Mais aussi duquel, le plaisir, pour purement psychologique qu’il soit, n’en demeure pas moins d’une intensité méconnue. Comme une atteinte psychosomatique, à force d’être fantasmée, se transforme en maladie ou en douleurs bien réelles.

Il n’inclut pas un jeu technique, une habitude ou une quelconque habilité. Rien à voir avec la jouissance et la volupté d’un acte purement charnel mais, tout autant, générateur d’un bien-être, indescriptible en simples mots. Juste la faculté de mettre à nu son être interne, de s’immerger entièrement dans le nu de l’autre. Un acte bien plus compliqué que la nudité physique. À défaut de sincérité, nul n’en sort indemne.

Quitter cet état, celui d’une plénitude ultime, est un déchirement non violent et sans chagrin. Sans regret aussi même si la volonté est de le retrouver au plus vite. En sachant que le prochain ne sera pas à l’identique.

En attendant, malgré la position assise, les mains toujours jointes, ils tentent de retrouver, sans conviction, des repères usuels. Plus tard, ils s’avoueraient avoir vécu une sorte de réveil inopiné dans un endroit inconnu après un très long sommeil. Difficilement tant le désir inconscient de se replonger dans l’autre, juste dans l’autre, était fort et attirant. Ou l’envie de ne pas rendre effectif cette réalité. L’ABC du passé présent avenir.

« Je-nous crois qu’il faut revenir vers le monde, exprime Eh'Ald'Riah dans un besoin quasi irrépressible de factualiser, très provisoirement, le chapitre.

— Nous sommes attendus, rétorque Ant'Hdr'Aes en une autre façon d’exprimer le même état d’esprit.

— Sûr…

— N’empêche !

— Mais… »

Il lui met deux doigts sur la bouche. Ils se lèvent et se mettent en route. Malgré un pas de sénateur, la jonction est rapide, trop à leur goût. Ils sont accueillis d’une manière toute zhoumaine, sans faux semblant. Av’Ra’Hm, tout en ironie flegmatique, leur dit :

« Alors ils vous ont dit quelque chose ? »

Moquerie, sans conséquence, qui, en une autre époque – quelques heures en arrière… toujours le Lu’Sa’Yt – aurait donnée lieu à leur sport favori de joutes de bon mots et autres seconds degrés. Il jette un regard à Av“Ra”Hm qui opine des yeux.

« Franchement… démarre Ant'Hdr'Aes.

— … nous n’allons nulle part… conclut Eh'Ald'Riah.

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