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Axiome de la Bor'And'Ja : “Toute difficulté se mesure à l’aune de l’angle sous lequel elle se perçoit.“

« À quel prix, Amelyne, à quel prix ? »

Cette voix, masculine, qui vient de résonner, je ne la (re)connais pas. Qui est-il ? Que veut-il ? Je tente de parler. Sans succès, ma bouche refuse de s’ouvrir. Mon palais me transmet un goût bizarre. Un peu comme le tissu doudou de mon enfance… Je refuse de l’assumer, sans raison objective.

Ma respiration saccade au rythme de ma poitrine oppressée. Il fait frais ici et je grelotte. L’odeur prononcée de pétrole ne m’aide pas. La nausée n’est pas loin. La pièce est-elle si sombre que je n’en distingue rien ?

« Cruche, me réponds-je, tu as les yeux fermés ! »

Je les ouvre et les abaisse vers mon menton. Bâillonnée ! Le constat me frappe aussi fort qu’une gifle. Et déclenche une pensée surréaliste sans rapport avec le présent. J’aurais dû mettre un foulard en partant ce matin ! Une préoccupation qui échappe complètement à ma raison.

« Secoue-toi, me morigéné-je. »

Je cherche l’interrupteur ? Si encore je me trouvais dans cet endroit qui, un jour, fut supposé être chez moi ? Tant pis, bouge-toi, remue, lève ton arrière-train, retrouve ton briquet. Que la lumière soit !

Ragaillardie par ce qui ressemble à une décision, je tente un geste. Qui se heurte à une résistance inattendue. La vérité tombe toute crue sur ma tronche. Entravée ! Je dois faire une addition : lien plus bâillon égal prisonnière ! De qui ? De quoi ? J’ai rien fait, je suis innocente. Pas de panique, réfléchis en remontant le fil des évènements.

Par où commencer ? Rien ne vient. Il me manque des épisodes, à commencer par le pilote. Tilt, pilote, camion, je me trouvais dans un camion, avec un beau gosse de chauffeur. Il cachait donc bien son jeu. Son air de ne pas y toucher, très détaché et sans ce réflexe de vouloir lui vendre une drague clichée.

Un psychopathe ? Je ne m’en convaincs pas. Comment a, ou aurait-il, fait ? Il n’a pas pu me droguer ? Nous n’avons rien consommé. La migraine commence à pointer son museau. Je devrais paniquer. Rien, c’est comme si j’étais ma propre spectatrice d’une situation improbable. Je n’y crois pas du tout. La voix inconnue me surprend et me fait sursauter.

« Ah ! Quelle prise, Amelyne, à quelle prise ? »

S’il est si content de sa prise, pourquoi l’interrogatif ? Auquel m’empêche de répondre ce chiffon qui me nauséabonde. La situation commence sérieusement à me gaver. Franchement j’ai plus envie de dormir que de parler. Je ne suis pas sûre de ne pas le faire d’ailleurs.

Quoique, entravée, je ne pourrais pas vraiment. Mes nuits ressemblent à un parcours du combattant où je sillonne mon lit dans tous les sens. Haut, bas, long, large, il n’y a pas un mètre carré de l’étendue qui ne m’échappe. Je suis l’exploratrice aventurière de la nuit, la louve du sommeil, l’astronaute des surfaces molles et tourmentées du futon. Faut pas toucher quand je dors sinon je mords.

L’urgence d’une pause se fait sentir. Enfin quand je dis une pause, je veux dire une explication rapide. Bon j’ai assez lu de romans pour trouver un moyen de résoudre cette énigme. Qu’est-ce qu’il ferait à ma place Buffalo Jones, l’homme qui dresse les bisons à la lueur de son fouet, en mangeant un chili con carne directement dans sa toque en peau de castor crasseuse mais fétiche ?

Espèce de gourde, ce n’est pas une référence littéraire mais cinématographique que tu nous balances. Mamzelle vous aurez zéro et une heure de colle au motif de la confusion entre la culture et l’a-culture ! Vous êtes la honte de la classe. Sortez et cachez-vous en ce sein que je ne saurais voir. Vieille peau, je ne demande que ça de sortir de cette antichambre de l’an du fer.

Reprendre à zéro et tenter de se repérer. Difficile dans le noir, immobile ! Aucun son ne me parvient. Je ressens des vibrations dans le dos. Je ne souffre plus du froid malgré que je sois la plus fieffée des frileuses. Tout m’est bon pour avoir froid. Après manger, avant, pendant et après une crainte supposée et réelle, dans un moment d’émotion intime, seul ou à deux !

Le froid n’est pas le seul coupable me suggérez-vous ? Première nouvelle, ravie d’apprendre quelque chose. Je nage complètement. Ferme les yeux de toute façon t’y vois déjà plus mais ferme surtout ton cerveau. Ma première pensée cohérente depuis…

« À tel est pris qui croyait prendre ! »

Il possède l’art de couper mes réflexions quand je commence à recouvrer un peu de cohérence. Qu’ai-je fait pour me retrouver dans cette situation ? Une vengeance ? Ce qui expliquerait le sens de sa dernière phrase ? Un délit ? Officiel ? Officieux ? Je chasse ce début de culpabilisation. Même sans être une adepte des lieux, je sais ne pas me trouver dans une cellule de commissariat.

Ah ! Cette mémoire qui refuse de s’ouvrir. Je me fais un peu l’effet d’un patient atteint d’une dégénérescence neurologique. Quoique un peu jeune quand même… Quoi que, en aurais-je conscience ? Je glisse sur une pente vertigineuse de délire.

Comme disait ma chère mère, je dois avoir une araignée au plafond. Manquait plus qu’elle, l’araignée, pas la mère ! Pourquoi avoir songé à cela ? Maintenant pour le coup, la panique me gagne plus vite qu’une marée au Mont St-Michel. J’ai une horreur pathologique de ces bestioles.

Déjà mes intestins commencent à se nouer, une nausée me vient ainsi qu’une envie irrépressible de grimper sur une chaise, de me fondre dans un mur. Malgré le noir, ou grâce au, l’image est d’une précision flippante. Au fil des secondes, elle grossit, grossit. La crise cardiaque menace. Je vais mourir là sans savoir. La voix inconnue me sauve.

« À tel l’épris qui croyait pendre ! »

Le surréalisme situationniste m’échappe. Qu’est-ce qu’il raconte ? L’est trop abscons ce mec. Je n’y comprends vraiment rien. Pendre ou se pendre ? Quel rapport avec l’épris ? Si mes souvenirs, un peu traitres et partiaux en l’occurrence, sont justes, épris égal amoureux, pour faire court. De là à se pendre, il faut être transi au minimum. La mort mérite-t-elle ce cadeau ? Sûrement pas, du moins est-ce mon avis.

« À tel le prix qui croit dépendre ! »

De quoi, un prix croit en expansion continue de toute façon, inexorablement sinon il devient injustifié et donc appelé à disparaître ; comme il n’aurait jamais dû naitre, ce serait une bonne chose !

« Attelle qui croit dépendre ! »

Ah ! J’ai compris, c’est un jeu. Bon d’accord, malgré des règles sibyllines, je vais m’y mettre.

« Adèle qui… »

Je devrais m’étonner de pouvoir parler en dépit du bâillon. Je n’ai pas le temps de terminer qu’il me coupe assez sèchement.

« À tel qui croissant tendre ! »

Ma tentative digressive lui déplait ? Tant pis pour lui je boude. Je dois au moins me rappeler que je suis prisonnière, être en colère et ne pas tomber dans le syndrome Stockholm. S’il pense que je vais aller dans son sens, il se fourre le doigt in the eyes ! Tiens finalement je vais relancer. À côté !

« Simple jugement ! »

Ma digression ne le trouble pas le moins du monde. Il enchaine.

« Le juge ment. Si, dire ce qu’on pense est jugé, alors je juge. Et je mens. Jugement de valeur, jugement de voleur, d’avaleur ; délit d’opinion instantané, avis immédiat, fugace, perceptif, néanmoins vrai tel l’instant du présent, non transférable dans le suivant. Faux, dans un futur, utopie, vœux pieux et chimères, licornes et poudre de perlimpinpin, les paroles, les dits, les phrases, sentences, maximes, pensées, remarques, s’envolent dans l’air et, en retombant, l’effet voulu peut devenir inattendu, une explosion de bulles, un tonitruant vacarme silencieux, une calamité, un courage. »

Ah ! Là, ça me plait mieux. Je veux bien jouer. Je prends la main.

« Juger est-il dire ce que l’on pense ? Ou ce que d’autres voudraient que nous pensions ? Par rapport à une, des, normes, valeurs, indications, morales, notion irréversible d’une université chimérique. Certitude ébouriffante ! Bornée, bordée, bordel… Le juge prononce et quand il dit ce qu’il pense ? Ou ne le peut-il pas ? Ne le veut-il pas ? Faut-il devenir muet ? Diplomate, diplomatie ? Ou l’art de mentir, d’enrober, de contourner, affirmer, infirmer. Les belles paroles dites avec l’esprit sans cœur, cœur d’un esprit en aucun cas esprit de cœur, dissimulée derrière un paravent. Et si le juge ment, le jugement, qu’en est-il ? Celui de Dieu ? Le mien ? Une éphéméride fluctuant, réécrit tous les jours, variation permanente, ardoise effacée à la fin du cours, fichier supprimé de la surface qu’un facétieux ?, malveillant ?, sincère ?, honnête ?, vilain ?, préposé s’efforce de retranscrire à l’identique tous les jours sans avoir le pouvoir de vérifier s’il n’a pas fait d’erreurs ; ni de comparer si la vérité de la veille est bien à l’identique du jour. Creuse un sillon, efforce-toi de le suivre ! Quand il se referme, pressé des forces du temps, sors ta charrue et essaie de le refaire à l’identique. Impossible me dis-tu ? Tu juges. Tu mens. Ton juge ment !

Lancée comme je l’étais, j’aurais pu continuer à pérorer ainsi longtemps. Un hurlement en décide autrement.

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