Est Ce Qui Ce

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Axiome de la Bor'And'Ja : Le progrès technologique est à l’avancement de la société ce que la décision est à l’inconséquence !

Des années d’exercice d’une profession peuvent conduire à l’acquisition d’habitudes étonnantes. Celles de conduite d’Elvyn le déterminent comme maître es regard en coin, de l’œil. Un angle de vision qu’il apprécie, pour des raisons très personnelles. En particulier pour sa partialité… Les informations reçues, fragmentaires, ouvrent la voie à toutes les conjectures de l’imagination. L’association frugalité, fugacité et immatérialité pour une part de rêve, comme aujourd’hui avec cette passagère…

Sa première impression est neutre. Elle ne dégage ni tension, ni méfiance ou peur. Un peu de gaucherie qui expliquerait son installation en cabine assez chaotique. Gêne ou timidité ?

Depuis son sommaire et impromptu “good”, elle garde le silence, tout comme lui d’ailleurs. Qu’il rompt d’ailleurs presque contre son gré. Comme pour confirmer l’aperception de son comportement, hors de sa zone de confort. Jamais il ne s’arrête pour prendre un·e candidat·e à l’autostop. Tout comme il est rarissime qu’il engage la conversation avec des inconnu·es.

« Bonjour, mademoiselle a un prénom ? »

Il s’en veut immédiatement, pas de lui parler mais d’adopter sa grosse voix, sourcils froncés, une conjugaison qui, il le sait, lui donne l’apparence du moralisateur et peut ouvrir la porte à des quiproquos sans fin.

« Bonjour et merci, Amelyne, et toi ? répond-elle, en utilisant directement le tutoiement. »

Le ton laisse transparaitre quand même une note circonspecte.

« Elvyn, Paris c’est pour les vacances ? interroge-t-il.

— Le hasard ! C’est ta direction… répond-elle sans terminer sa phrase.

— Tant qu’elle ne te ramène pas au point de départ… poursuit Elvyn dans un de ses accès de prémonition.

— Exactement ou en quelque sorte ! réplique Amelyne du tac au tac, non sans hausser un sourcil.

— Le stop ne te fait pas peur ?

— Si mais…

— À ne pas prendre de risque, c’est prendre celui de végéter dans ses pénates. Fussent-elles inconfortables !

— Tu lis souvent dans les pensées des autres ? »

Le ton ne laisse transparaitre aucun reproche ou crainte. C’est sûrement sa manière d’extérioriser sa surprise. Il n’aurait pas eu peur de passer pour prétentieux, il lui aurait dit qu’effectivement, souvent il pressentait – plutôt que lisait – les émotions de certaines personnes et pouvait les traduire en mots.

Il cherche quoi lui répondre quand la musique l’en dispense. L’intro “d’Antisocial, de Trust” jaillit des enceintes. Il monte le son après l’avoir regardée franchement cette fois. Dans ses yeux, il a pu lire son accord. Par goût ou par diversion ? Peut-être les deux ? Le doute se lève alors qu’elle se met à chanter. Il lui emboite la voix.

« Antisocial, tu perds ton sang-froid.

— Repense à toutes ses années de service… »

Ils chantent faux, un peu plus même, sur un pied d’égalité en la matière. L’ensemble confine plus au hurlement d’un loup asthmatique que d’une vocalise de ténor. Une cacophonie débridée qu’Elvyn brise en partant sur une improvisation.

« … de sévices, où, au volant de mon cercueil tueur, de fer et d’acier, parfois, comme bon nombre, je me suis senti invincible. Alors que j’aurais dû m’interroger ? Sur quoi ? Mais sur tout ma bonne dame ! La futilité de notre condition, l’apparence devenue l’essentiel. Profiter simplement du simple fait d’exister ! Les occasions arrivent et nous les laissons s’enfuir comme…

— Neige au soleil… glisse Amelyne presque dans le tempo.

— Déprime…

— Des primes… »

La musique stoppe, remplacée par un flash d’informations. Le silence s’installe, propice pour laisser les mots du présentateur se détacher.

« … un an déjà depuis la dernière finale gagnée, vingt ans entre nos deux victoires et si Paris s’…

— … était mis en bouteille, enchaine Elvyn comme un ressort, ce jour de 1998 où, faute d’avoir un vrai motif de joie ; faute d’avoir un vrai trait d’espoir d’intégration, mélange, mixité, osmose, assimilation, gémination, syncrétisme, la majorité du, d’un, tout un, chacun se réfugie dans l’illusion fugace de l’idéale société fraternelle, confraternelle. Con, moi y compris, je m’y suis laissé prendre le temps d’un souffle d’éternité. »

Elle le regarde surprise. Elvyn s’arrête deux secondes pour reprendre son souffle et reprend imperturbable.

« Est-ce que ça valait le coup d’être vécu ? Bien sûr ! Juste le temps d’une seconde, comme nombre d’événements fond à manteaux, avant que la pollution ne fasse son œuvre d’érosion. Aux premières bouteilles de bière se fracassant, aux premiers enivrés importuns, l’envie prépotente d’aller voir ailleurs s’est imposée. À toutes jambes ! Sortir de la bergerie rabelaisienne, homme sweet home…

— Un instantané d’éternité qui s’étiole aussitôt né. Pour mieux renaître, élagué par l’usure des aspérités comminatoires à ce genre d’évènements. Ressuscité en légendes – urbaines – des dieux du stade. Du pain, du vin, des jeux… relaye Amelyne.

— Pour quoi ?

— Bonne question qui restera sans réponse !

— Bonne réponse sans queste d’ions !

— La scie reine du Miss Sissi Pi !

— Trois quatorze cent seize, subtil !

— Humour vaseux !

— Pouce !

— Perdu !

— J’admets.

— Je bats ma coulpe. »

Elvyn remet la radio en sourdine machinalement. Accord tacite ? Ils réintègrent leurs postures de départ. Ni l’un, ni l’autre ne le savent mais leurs pensées voguent sur la même crête de vague. D’une situation possiblement anodine, si elle ne s’était produite entre deux inconnu·es, naît une intimité improbable. Comme une génération spontanée aussi agréable que surprenante !

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