L'élan

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“Et les plus longs pèlerinages

N’ont jamais fait beaucoup de saints !

CORN. Imit. I, 23”

Axiome de la Bor’And’Ja : “Certains mensonges sont à l’image de certaines vérités : sincères !”

Imaginez Rolc’hta-sly, mot à mot l’infinie plaine de Rolc ? Pour la décrire, immense s’imposerait comme le premier mot, spontanément. Avec du recul, bien d’autres surgiraient. Sans pour autant occulter une certaine vacuité pour une tentative de description d’un site, remarquable mais quelque peu insaisissable dans son apparente monotonie, le seconde impression laissée par cette vue.

Le zhoumain moyen, en dépit d’une communication et d’une culture fondée sur l’oralité, se contentait de laisser exister. Aucun écrit, peinture ou représentation artistique n’existent dans les archives zhoumaines. Hormis – hypothèse non vérifiée à ce jour – dans les histoires contenues dans le L’Lia’ndra, ces tranches de vie léguées à quiconque en exprime besoin ou curiosité !

L’art, tel que nous le connaissons sur terre, s’exprime différemment sur Zhyoom. Le mot n’existe pas et son équivalent le plus proche serait une liste longue comme une litanie. Elle s’en rapprocherait sans pour autant le catégoriser.

Ces œuvres, l’Art, qui nous semblent mériter la postérité de l’éternité, il les appelait v’adr’o, une insulte intraduisible en un seul mot. Un concept qui dit que cette immortalité induite n’est qu’un leurre fixatif létal du temps, de l’espace et du vivant. Contraire à la transcendance de l’univers, autrement dit le mouvement, source de la sur vie en opposition avec l’inexistant.

Une fossilisation dont l’immuable ne peut qu’apporter des regrets. Un syndrome nostalgique, aux mieux régressif, au pire astreignant qui bouche ou éclipse la saisie et l’imprégnation des subtilités. Par exemple, une vue sublime sous ses multiples dimensions changent d’une minute à l’autre par le jeu des variations dues à l’éclairage du matin, du midi ou du soir ; au gré des saisons, des intempéries, du souffle du vent, etc. … Ou l’impossibilité de saisir la beauté d’un être aux différents âges qu’il traverse.

Si le mot “beau” a son équivalent zhoumain, “ch'trav”, sa représentation est toujours éphémère. L’Art périssable serait la vraie traduction.

Indication aux consultants : ne vous méprenez pas. Les zhoumains connaissent les techniques artistiques, dessins, peintures, sculptures, écritures, etc. Mais à l’image de cette dernière, leur utilité reste du domaine du purement pratique et, essentiellement, à destination de l’avenir afin de ne pas stroufeler – littéralement ne pas “réinventer la lune !” Ainsi l’écrit ne s’utilisait que pour la consignation de tout ce qui touche aux sciences, techniques et toutes les sortes de stratégies, économiques, sociales et militaires. Seuls ces aspects, à leur sens, nécessitaient un ancrage, une forme de pérennité – surtout pas d’éternité… – dans le continuum temps. (voir le glossaire sur le concept globalité/particularité)

L’incomparable, et/ou la beauté, de Rolc’hta’sly ? Il ne fallait pas les chercher dans son étendue, un détail parmi une multitude d’autres, mais dans ses variations. Additionnées, ces dernières formaient l’abj’uliencore une notion définissant une harmonie globale par une accumulation de détails particuliers menant au Ch’trav.

Installés au même endroit, au même instant et même angle de vue, deux individus en auraient eu une perception différente, concomitante parfois ou radicalement divergente. Rolc’hta’sly occupait l’espace visible, saturait vue et horizon. Pourtant le regard ne pouvait faire autrement que de sauter d’un détail à l’autre.

Ses reliefs, ses bosquets, ses ondulations, ses sillons creusés par les passages aussi bien zhoumains qu’animaux. Cette couleur de la végétation, ici la fin du printemps, si verte uniforme au premier regard, laissait bientôt éclater ses diverses tonalités, impactées par la luminosité, la hauteur de ses brins, leur densité et leur implantation drue ou éparse, en plaques ou rases.

De loin en loin, sans logique, des trouées nues d’où n’émergeaient que rocailles, caillasses ou une terre poudreuse, ocre foncée, presque marron, que le moindre souffle d’air faisait s’envoler. Seuls les autochtones savaient qu’elles désignaient des anciens puits maintenant asséchés. Plus passait le temps, plus ces espaces de désert grandissaient. Le réseau de racines de la végétation, pourtant profond, s’usait et s’étiolait à atteindre l’eau nécessaire à son existence. Avant de succomber…

L’immensité plane laissait parfois émerger des bosquets d’arbres d’aspect malingres. Vision lointaine, trompeuse et divergente, vite démentie, ces semblants de boqueteaux se révélaient de véritables forêts. Condensées… preuve vivante des capacités d’adaptation du végétal dans un monde entre les deux rives d’une mutation en cours, celle de la remise à zéro de son vivant.

De jour, la faune, pourtant existante et de toutes sortes, n’était guère visible. Quelques hardes de Ch’trav’ail, l’animal le plus mystérieux de Zhyoom, filant comme le vent ou de loin en loin, un gri’ftin, une bande de zy’gi’oin. Tous préféraient la nuit laissant alors le diurne aux zhoumains qui ne s’en privait pas.

Indication aux consultants : Cette espèce d’accord tacite pour départager Sy’t’Ax, unique sur Zhyoom, n’a pas d’explications connues. Aucun écrit, aucun axiome n’y fait référence et, à ce jour, même le L’Lia’ndra ne semble pas contenir de témoignages qui puisse éclairer cette anomalie naturaliste, si j’ose dire.

À l’époque de cette histoire, la présence zhoumaine, amoindrie par le changement de climat, la sécheresse et les exodes, n’en perdurait pas moins. Comme maintenant où un trait ténu, mouvant et sinueux, sans le moindre doute une caravane, se détachait nettement.

Marcher était un moyen de déplacement courant, privilégié même, sur Zhyoom où les avancées technologiques sur les motricités mécaniques – depuis les montures domestiquées jusqu’aux navettes terrestres, aériennes et spatiales – étaient réservées aux très grandes distances, au-delà de l’équivalent de cent cinquante kilomètres, aux urgences ou aux guerres. Les zhoumains considéraient comme un facteur très mineur de l’existence tant le temps que la vitesse.

Sur le flanc gauche de cette colonne, un point noir réalise une sorte de sabbat fait d’allers-retours entre la tête et la queue du cortège. Ant’Hdr’Aes, un adolescent, ne fait ainsi qu’exprimer le plaisir du moment dans l’insouciance de sa jeunesse. Une décharge libératoire née l’avant-veille au soir… alimentée par un souvenir encore prégnant. Tout avait commencé par une phrase lapidaire, presque anodine.

« Ant’Hdr’Aes, s’il te plait, viens ici ! »

Le ton, doux mais ferme, sortait de la bouche de P’pa. Pourtant il y décela une fissure derrière la patience exprimée. Il en déduisit que l’appel n’était pas le premier, les précédents – combien ? –, fracassés contre le mur de son introspection.

Ant’Hdr’Aes se leva, haussant mentalement les épaules. Le sujet de la conversation à venir, il le connaissait. Il l’attendait même. Depuis toujours ? Pourrait-il dire en toute mauvaise foi… même si le sujet revenait au rythme de l’organisation du Sy’t’Ax, le Pèlerinage du Grand Chemin, une fois par période.

Régulièrement il revenait sur le devant de la scène mais, cette fois, avec une nouveauté, une préparation minutieuse. En toute inutilité, jugement partial aiguillonné par le vide de son esprit et l’envie de néant où il n’aspirait plus qu’à se précipiter et se noyer. Leur attitude très formelle, teintée d’une solennité voulue s’il en croyait le choix des tabourets servant d’assises et une posture raide. Dans le but, sans aucun doute, de le perturber, avec réussite ! À croire que ses parents le discernaient parfaitement – ce qui au fond était sûrement bel et bien le cas…

Le doigt de Pap’ désigne un troisième siège. Qu’il s’empresse d’occuper avec un air d’angélisme un peu forcé… Une manière aussi de dire qu’il ne souhaitait pas entamer le dialogue. Message parfaitement clair et compris, Mam’ entamait sans détour inutile.

— Une question ? dit en mode sommaire.

Indication aux consultants : Toute discussion zhoumaine, peu importe son importance, ne répond qu’à un objectif ; parvenir à une compréhension réciproque y compris dans les désaccords. Très vite le zhoumain intègrent un concept, véritable leçon et valeur : tout échange nécessite un choix binaire qui n’en doit pas moins être parfaitement conscient, celui de l’aborder en état de force ou de faiblesse – traduction de strav et de hulj qui, à proprement parler ne sont pas des mots mais une notion globale où la dimension physique n’existe pas. Par ailleurs, la position neutre n’existe pas. Assimilable, au mieux, à une posture de faiblesse non conscientisée, au pire à l’expression d’une objectivité contrefactrice de vérité – sans lui dénier la possibilité de la sincérité –, elle représente pour le zhoumain qu’un avenir d’irrésolution ouvrant la porte à la manipulation, la rancœur et la stérilité.

Ce concept parfaitement étranger ne doit pas faire croire que, de l’issue d’un dialogue, va ou devrait émerger un dominateur – ou vainqueur –, ou un résigné – vaincu –, autant de notions factorielles et délétères dont les atours sont l’incompréhension, l’obstination et la frustration, sœurs perfides de l’extrémisme.

Pour terminer sur ce chapitre et faire comprendre que sous l’apparence simpliste, la complexité est de mise, il suffit de songer qu’une conversation n’est pas linéaire et qu’il est toujours possible d’inverser le strav et le hudj. À l’infini…

Conscient ou pas ? Ant’Hdr’Aes dans son choix de laisser l’initiative à ses parents ? Une manière très claire de se présenter en hudj… pour mieux souligner l’importance qu’il accordait à ce moment. Qu’il ne s’agissait nullement d’un caprice avec une revendication sous-jacente.

Au jeu du “je sais que vous savez que nous savons que…”, faire le choix de se présenter en position de faiblesse pourrait quelque peu sembler suranné. Ce serait oublier la temporalité d’un moment. De facto, en tant que demandeur, il s’exposait à un refus, un énième d’une longue série.

Une ligne de conduite balayée par une subtile manœuvre de mots… Il y a tout un monde entre demander « Tu as une question ? », précis, personnalisé et « une question ? », très impersonnel, limite indifférent et ouvrant la voie à deux possibles. Ils le poussent d’office dans ses retranchements. M’ma retournait le hudj en stravle but réel de son introduction… –, mais avec comme seule issue de revenir en hudj !

Une manière presque aimable aussi de lui faire comprendre l’espèce de futilité de sa focalisation envers une simple randonnée. Au but méconnu, sujet aux supputations enfantines et adolescentes les plus folles… Sy’t’Ax faisait couler des flots de paroles avant ; après, le mutisme était de mise. Sy’t’Ax, le Pèlerinage du Grand Chemin, un exemple presque unique dans la société zhoumaine, issue de l’ancienne Icht’Rye, une presque tradition, un contre sens des valeurs zhoumaines. Une seule certitude s’en dégageait. Nul n’en revenait inchangé.

Le visage et les yeux de ses parents qu’il ne cessait de fixer, n’exprimaient rien. À peine y décelait-il une image, égale à eux-mêmes. Celle qu’il aimerait renvoyer au fond. Patience et sérénité… Il était trop tard bien sûr, mais il regrettait de leur avoir laissé l’initiative. Une bouffée de révolte l’embrasa, une flammèche aussitôt étouffée le laissant décontenancé. Il ne savait plus par où commencer alors qu’ils attendaient, stoïques. Il se lança comme lors d’un premier saut sur le grand plongeoir…

« Mam'Pap, Pap'Mam, après-demain est le jour du Sy’t’Ax et…

— Oui !

— Oui ! »

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