Comme quoi…

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Axiome de la Bor’And’Ja : “Être dans le besoin ? Une preuve d’inculture dont l’autre est forcément responsable !”

Interrogé sur sa manière d’envisager l’existence, Elvyn se rangerait dans la classe des prévoyants, catégorie proactifs. Tout aussi vite, il reconnaitrait une voie ardue – probablement inappropriée ? – à suivre. Les fausses pistes y sont légions et les paramètres totalement instables. Pour la parcourir sereinement, il faudrait pouvoir naviguer en toute impartialité. S’imperméabiliser à toutes averses de sentiments…

S’il en est besoin, son accès de colère matinal le met loin de la cible ! Une perte de temps injustifiable…

« Monsieur le sceptique, Orléans se profile à l’horizon. Il ne s’est rien passé. Les mètres s’enfilent comme des perles, entrecoupés par un ralentissement par-ci, par-là pour égayer votre routine. Vous suggérais-je de faire une pause alors que se profile une aire d’autoroute ? pourrait lui sussurer sa journée en un vouvoiement tout aussi improbable que la possibilité qu’elle puisse s’exprimer. »

À laquelle il rétorquerait, en toute mauvaise foi et dans un style purement elvyen.

« The calm avant the tormenta ! en un étalage trilingue qu’il ne maitriserait jamais. »

Camion rangé, il descend de sa cabine. À quelques emplacements, il reconnaît celui de Jhysus. Ce vieux brigand, pas tout à fait un ami, bien plus qu’un copain. Que fait-il là ? Ce n’est pas son jour de rouler dans ce sens ? Peu importe, c’est un trait de lumière dans la routine du quotidien.

Jhysus, bourlingueur patenté, rencontré au hasard d’un chargement, croisé et recroisé à moult reprises depuis lors, capable de parler de ses périples sans les truffer des clichés habituels quand il voulait bien parler. Chez lui le silence et les ellipses de langage tutoient le sacerdotal.

Solitaire assumé, limite misanthrope, il n’adhère pas aux codes de leur milieu professionnel. Un portrait dans lequel Elvyn pourrait se reconnaître tant les convergences indéniables masquent les raisons différentes.

« Comment va Elvyn ?

— Mieux que ce matin… Mieux qu’après avoir vu mon chef… Café ?

— Obligatoire ! Tu vas te faire virer, tu le sais.

— Même pas à classer au rayon des probabilités… Une certitude !

— Pourquoi t’as enquillé ? Fallait le laisser dans la mouise.

— Réflexe !

— Habitude ! »

Elvyn ne s’y trompe pas. Nul besoin en l’occurence de se creuser la cervelle pour aller puiser le sens derrière la banalité apparente de la locution. Dans son habituel raccourci sémantique, il matérialise une insulte, totalement assumée, rarement comprise comme telle, pour cause. Habitude ou la mort lente de l’être… Consciemment, inconsciemment, du pareil au même !

« Coulé, répond-il, quoique ? Même si ce n’est pas le but, par ailleurs inexistant à ce jour, ça reste une bonne méthode pour la pré méditation raisonnée…

— Ça se défend.

— 'rci.

— Tu vas faire quoi ?

— Pas la moindre idée.

— Laisse tomber ce métier de mort. Profite et change.

— Pour quoi ?

— Vivre peut-être, de l’humanitaire.

— Tu y vas fort là.

— C’est le seul avenir… ténu. Chance de réussite ? Moins que possible ! Avec tout le monde en face de soi comme adversaire. Perspective joyeuse… »

Tout Jhysus est contenu dans sa réplique. À croire qu’il ressent une vraie satisfaction à s’opposer à l’avis général. Pas toujours de bonne foi ! Subitement une évidence s’impose à Elvyn. Comment est-il au courant ?

« Comment t’as su ?

— Mon beauf…

— J’avais oublié ton beauf, le Momo !

— Enfin ma sœur, plutôt ! Baver tous azimuts semble leur oxygène.

— Pas une surprise pour le coup.

— Même minime, une déception reste une déception, donc, un échec. Break ! »

Jhysus tape juste plus souvent qu’à son tour ! Une autre de ses qualités, savoir arrêter une conversation quand il faut. Les minutes s’égrènent sans que ni l’un, ni l’autre ne ressentent le besoin de parler. Deux ours égarés dans une caverne autoroutière où l’agitation alentour ne parviendrait pas à perturber leur hibernation. Jhysus rompt le moment d’un murmure.

« Je ne plaisantais pas tout à l’heure.

— Je sais, répond trop vite Elvyn. »

Suivre une conversation avec Jhysus n’est pas chose aisée. Il parle toujours d’une voix monocorde, égale, dépourvue d’intonation, de ponctuation et de pause. Non il ne savait pas. “Vivre peut-être, de l’humanitaire.” La phrase lui revient en pleine face. Il l’a comprise de travers. “Vivre peut-être, de l’humanit'ère !”

Parfois, souvent, comme aujourd’hui, il en invente et/ou les joint dans des associations parfois improbables. Pour les saisir, il faut les démonter. D’un naturel peu expansif, ses mots comptent tous. Pas toujours évident dans l’écoulement monocorde des phrases. Parfois, vous vous apercevez bien en amont que vous vous êtes fourvoyés.

Elvyn n’a jamais bien compris comme il parvenait à donner des deux, trois ou quatre, parfois plus, significations à une phrase à priori anodine. Il peut dire sans trop de risques d’erreurs que Jhysus ne parle jamais gratuitement. Il en a rencontré bon nombre de gens qui se gargarisaient justement de cette particularité. Oublieux qu’en le disant tout haut, c’est exactement ce qu’ils font.

Le dommage collatéral de cette manière de taiseux implique parfois une dose d’intolérance. Un jour il lui avait demandé s’il ne restait pas frustré de ne pas être compris la plupart du temps. La réponse avait été laconique.

« Je m’en fous littéralement. Ils saisissent ce qu’ils veulent, ou peuvent si tu préfères. J’ai dit ce que j’avais à dire. Ne pas être compris ne change rien à l’affaire. »

Pour l’heure, Jhysus est en contemplation de sa tasse vide. Même ainsi, Elvyn n’est pas sûr qu’il ne faille pas y chercher une signification cachée.

« Jhysus ? »

Il ne bouge pas d’un centimètre mais il sait qu’il écoute.

« Pourquoi tu ne le fais pas ?

— Pas prêt… »

Silence… Avant de poursuivre :

« … Fais ce que je dis, pas ce que je fais.

— Tu le seras un jour ?

— Jamais ou peut-être ? Je n’ai pas, plus, de faculté de révolte. Suis un contemplatif de l’âme dans l’âme sur-âme. Je suis un lâche de l’existence, un feignant du vécu, un ascète du relationnel. Je ne suis pas né dans le bon monde et je n’ai plus le courage de le changer, ni de le quitter. C’est ma croix personnelle. Je l’assume.

— Constat d’échec !

— Non, oui, quelle différence ? Constat, aveu d’impuissance, succès, peu importe, un nouveau chemin s’ouvre sans cesse dont nous ne connaissons pas la teneur, ni, ironie, s’il ne transformera pas des actions précédentes en son contraire. Je suis comme ce dernier représentant d’une dynastie ou d’une civilisation en décadence qui cernerait le problème sans pour autant avoir les moyens d’arrêter le mouvement. Ou comme devant un rocher dévalant une pente raide avec comme unique moyen pour l’arrêter quelques brindilles à mettre sur son chemin. »

Jamais il n’a autant parlé le Jhysus en un seul jet.

« C’est d’un pessimisme affreux !

— Je pourrais te répondre en te questionnant sur la matière éventuelle à un optimisme même pas béat. Une relativité de plus qui dépend de tellement de facteurs subjectifs. Le temps, l’humeur, le repas de la veille, la journée passée ou à venir, la rencontre désirée ou malvenue. L’analyse froide peut t’en écarter. Encore faut-il avoir le temps ! L’avons-nous ? Ou pour être précis, l’ai-je ?

— Il existe toujours un fond d’espoir ?

— Pour toi, moi il est trop tard. Je vois les problèmes sans entrevoir les solutions. Les exprimer en phrases lapidaires sans en donner le mode d’emploi. Humanit'ère ! Le mot, pour inventé qu’il soit, est beau, ou bot, va savoir, le concept presque glorieux ! Mais comment faire pour demander au monde de quitter l’autoroute de la mesquinerie symbolique du et des pouvoirs pour emprunter les chemins de traverse de l’Existant ? Je l’ignore. Je te refile le fardeau mais, toi-même, qu’en feras-tu ? En serais-tu apte ?

— Non ! Et comment ?

— Je ne sais pas ! L’envergure du trope est trop vaste pour ma perception à court terme. Je me suis toujours contenté des victoires minuscules sans envisager de passer à un stade supérieur. J’aurais tendance à prendre mes propres mots pour une métaphore. Seule certitude, ce n’est pas une chimère ! C’est la seule voie de survivance. Mais une fois dit, je n’ai plus rien à dire. Je ne veux plus rien dire. »



Il le planta là, sans se retourner, sans dire au revoir. Rêve ou réalité ? Il lui semblait voir un léger tressautement de ses épaules. Il le suivit longuement du regard. Il ne se retourna pas une seule fois. Ne serait-ce qu’une partie du profil ! Une certitude fulgurante le cingla sans qu’il puisse la vérifier. Aurait-ce été souhaitable ? Probablement pas, pourtant il en était sûr, il pleurait. Il lut la confirmation – malheureusement ? – sur le regard d’un couple croisant son chemin.

La question ne se posait pas sur la pertinence de le rejoindre. Inutile et pire, insultant ! L’esprit en berne, il se dirige vers son bahut. Cette conversation surréaliste, dichotomique entre noirceur d’un quotidien humain et possible vision d’un avenir, non pas meilleur, mais, autre ? Est-elle – ou peut-elle être – porteuse d’espoir ?

Pas sûr qu’il soit pressé d’en connaître les prochains épisodes !

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