Homo Échiqueeus

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Homo Échiqueeus


 Ils pénétrèrent dans une grande salle au plafond en forme d'ogive. De chaque côté s'alignaient des colonnes de granit aux sommets ornés de volutes. Au sol de grandes plaques de marbre octogonales rehaussait la solennité des lieux. La lumière extérieure filtrait à travers un vitrage teinté de couleurs pastel et formait de larges faisceaux qui s'entrecroisaient au centre de la salle. L'ensemble évoquait le palais d'un prince ou un monument sacré édifié à la gloire d'une divinité.

 Les cinq hommes, à la tête desquels marchait Walter, se dirigèrent vers la porte qui conduisait à la bibliothèque. Là, ils découvrirent une centaine d'échiquiers disposés sur des étagères. Une autre série de tablettes contenait des livres. Walter s'approcha et feuilleta l'un d'eux.

— Avez-vous réussi à traduire ces textes ? dit-il en se tournant vers le chef de la mission.

— Nos ordinateurs y travaillent, ce n'est qu'une question de jours. Il s'agit de traités sur le jeu d'échecs.

 L'homme qui venait de répondre était le colonel Davis. Il portait l'uniforme de l'Union. Lui et ses hommes étaient sur Mirnova depuis environ 16 mois. Le voyage avait duré 120 jours. Ils étaient les premiers Terriens à fouler le sol de cette planète, située dans la galaxie Golden IV. Leur mission était purement scientifique et elle devait durer six mois, mais quelque chose d'étrange s'était produit retardant considérablement le projet. Le colonel Davis et ses hommes avaient décidé de rester sur Mirnova, sans fournir d'explications. Ils avaient même coupé toutes les liaisons radios avec la Terre.

 Walter Trevord, aventurier plus que scientifique, avait été désigné par les autorités de l'Union pour se rendre sur Mirnova et retrouver leur trace.

 Il avait localisé assez facilement la corvette spatiale. Elle était stationnée dans un entrepôt situé près de l'immense édifice où il se trouvait actuellement.

 Dès son arrivée, Davis lui avait expliqué que lui et ses hommes n'éprouvaient nullement le besoin de retourner sur Terre. Ils disposaient de tous les moyens nécessaires à leur survie et avaient décidé de s'installer définitivement sur cette planète. Ensuite, Davis avait conduit Walter dans cette bibliothèque sans lui donner d'autres explications.

 Walter examinait les jeux d'échecs avec attention. Ils étaient en bois, d'un modèle assez semblable à ceux que l'on pouvait trouver sur Terre. À l'extrémité de la bibliothèque, il y avait des étagères vides. Il y remarqua un échiquier, sur lequel il n'y avait que cinq pions.

— La visite est terminée, Monsieur Trevord, il se fait tard et notre tournoi va bientôt commencer.

— Quel tournoi ? s'enquit Walter.

— Notre tournoi d'échecs hebdomadaire. C'est notre seule activité sur cette base. J'espère que vous accepterez de vous joindre à nous ?

 Walter fut reconduit dans une immense salle où trônait sur , un fauteuil aux formes complexes, destiné sans doute à un puissant personnage. Cette salle tenait lieu de quartier général.

 Là, se trouvait entassé tout le matériel de l'expédition. Sur une grande table, un ordinateur feuilletait, à l'aide de sa main artificielle, l'un des livres de la bibliothèque, tandis qu'une caméra transmettait les informations à l'unité centrale.

 L'un des hommes, qui se trouvait dans cette pièce, s'approcha de Davis.

— Les appariements sont prêts, colonel. Nous nous sommes permis d'y inclure notre visiteur.

— Vous avez bien fait, Harry. J'espère que Monsieur Trevord est de première force aux échecs .

 Walter acquiesça d'un signe de tête.

 Il n'avait aucune envie de jouer aux échecs, mais crut sage d'accepter l'invitation. Cela lui donnerait le temps de réfléchir à tout ce qu'il venait de voir. L'atmosphère étrange qui régnait sur cette planète suscitait en lui un malaise. Intuitivement, il sentait qu'il valait mieux se conformer aux habitudes locales, afin de ne pas heurter la susceptibilité de ses hôtes. L'ambiance avait quelque chose de surréaliste. Comment ces scientifiques émérites pouvaient-ils songer à disputer un tournoi d'échecs sur cette planète inconnue, distante de plus de 10 années-lumière de la Terre ? N'avaient-ils vraiment rien de mieux à faire ?

 Walter jouait sans conviction, jetant de temps à autre un regard furtif vers ses partenaires. Le colonel Davis fumait la pipe, une curieuse et primitive manie. Lui et ses compagnons semblaient éprouver un réel plaisir à jouer.

 Deux des joueurs après avoir terminé leur partie en faisaient l'analyse. Comme ils étaient un peu bruyants, quelqu'un leur demanda de baisser le ton. L'ambiance n'était pas sans rappeler celle du cercle d'échecs où Walter se rendait fréquemment dans sa jeunesse.

 La première ronde se termina vers 11 heures. Peu après, les résultats s'affichèrent sur l'un des écrans de l'ordinateur. Chacun les consulta. Après quoi, le colonel Davis invita tous les joueurs à regagner leur dortoir.

 Walter avait montré beaucoup de patience jusqu'à présent, mais il ne pouvait retarder davantage le moment des explications.

— Colonel Davis, dit-il d'un ton ferme, je n'ai pas fait des milliards de kilomètres dans un bloc d'hibernation pour participer à un tournoi d'échecs. Pourriez-vous m'éclairer sur la situation ? Qu'est-ce qui vous retient sur cette planète ? Qu'avez-vous découvert ? .

 Davis parut surpris par l'attitude de Walter.

— Quelque chose ne va pas, Monsieur Trevord ? Vous n'aimez pas jouer aux échecs ?

— Mais enfin, colonel, admettez que la situation n'est pas banale, on vous a envoyé ici pour effectuer des prélèvements de la plus haute importance. Vous n'avez pas donné de vos nouvelles depuis plusieurs mois et vous ne trouvez rien de mieux à faire que de jouer aux échecs, il y a bien une raison.

— Je comprends, soupira Davis. Il est encore trop tôt. Nous reparlerons de tout cela demain matin. Je vais vous conduire à votre chambre.

 Walter n'obtint rien de plus et se résigna à attendre le lendemain pour poursuivre la conversation.

 Au petit jour, il s'éveilla le premier, décida d'explorer les environs et d'envoyer un message à la Terre. Il sortit du bâtiment et monta dans son astronef. Son communicateur était hors d'usage. Il ne pouvait ni émettre ni recevoir. Il survola la région et découvrit d'étranges vaisseaux spatiaux mais ses instruments de mesure ne détectèrent aucune trace de vie. De retour à la base, il fut accueilli par Davis qui lui offrit du café.

— Alors, mon cher Trévord, vous avez fait le tour du pâté de maisons. Comment trouvez-vous cette planète ? Hospitalière, n'est-ce pas ?

— J'ai connu pire...

— Vous vous y ferez et puis, de toute manière, vous n'avez nullement besoin de sortir. Nous avons tout ce qu'il faut à l'intérieur.

— Vous voulez parler des jeux d'échecs ? Mais qu'ont-ils de si particulier ?

— Mais rien. Absolument rien. Ce sont des jeux d'échecs, voilà tout. Peu importe la forme ou la matière. Le jeu n'est qu'un support à l'épanouissement de notre psychisme.

— Vous me paraissez très bizarre, Colonel Davis. J'ignore quel virus vous a contaminé, mais je suis au regret de vous dire que je ne vous trouve pas dans un état normal.

— Allons, calmez-vous. Je comprends très bien votre réaction. J'étais comme vous, au début, lorsque les premiers d'entre nous ont commencé à refuser de faire leur travail pour consacrer tout leur temps aux échecs. Mais, ensuite, je me suis aperçu qu'ils avaient raison. Rassurez-vous. L'atmosphère de Mirnova est aussi pure que celle de la Terre. Nos ordinateurs ont tout analysé. Il n'y a pas le moindre virus. Nous sommes en parfaite santé mentale et physique. Maintenant, il faut que je vous laisse. Je dois m'entraîner. Vous devriez en faire autant. N'oubliez pas de nous rejoindre dans la salle de tournoi, ce soir. À propos, nous ne serons que huit. Nous avons encore deux disparitions à déplorer, si ça continue nous ne serons plus assez pour faire un tournoi.

 Ces dernières paroles, prononcées d'un ton parfaitement anodin, confortèrent Walter dans son opinion.

— Ecoutez, Colonel, vous m'annoncez froidement que deux de vos hommes ont disparu et, au lieu d'ordonner immédiatement des recherches, vous songez à jouer aux échecs !

— Oui, bien sûr. C'est regrettable. Un tournoi à huit est moins intéressant, mais, que voulez-vous ? Il faut bien faire avec. Et puis tout cela est sans importance. Mon cher Trevord, vous êtes encore trop réaliste. Croyez-moi, il faut se détacher des choses matérielles. La liberté est à ce prix. Je vous conseille d'aller vous recueillir dans la bibliothèque, auprès de tous ces jeux et de tous ces livres. Vous comprendrez mieux ce que les mots sont impuissants à exprimer.


 Cette fois c'était trop, Walter était décidé à quitter Mirnova, avant d'être atteint du mal qui rongeait ses habitants. Au cours de sa carrière, il avait vu tellement de choses étranges se terminant souvent mal qu'il s'était forgé une certaine intuition pour dépister les situations à fuir. Il ne voulait prendre aucun risque, il signalerait le problème à ses supérieurs et reviendrait avec du renfort. Toutefois, entraîné par la curiosité, il voulut se rendre une dernière fois à la bibliothèque, persuadé que l'origine de tout ce mystère s'y trouvait. Il y consulta quelques livres sans rien trouver d'intéressant. Il s'approcha des échiquiers, manipula quelques pièces, mais rien d'extraordinaire ne se produisit.

 Il s'apprêtait à sortir lorsqu'il aperçut l'échiquier à demi-vide, qu'il avait remarqué lors de sa première visite. Il contenait deux pions de plus. Il ne put s'empêcher d'établir un parallèle entre la disparition des deux hommes et ces deux pions supplémentaires, bien que ce fût totalement absurde. Et pourtant...

 L'ordinateur venait enfin de décrypter les étranges caractères dont étaient composés les livres. Chaque volume de la bibliothèque n'était qu'une partie d'un volume unique. L'imprimante se mit en marche et le titre de cet ouvrage s'imprima en gros caractères :


" LES PIONS SONT L'ÂME DES ÉCHECS "


 Walter Trevord n'était pas immunisé contre le virus. Il commença à ressentir les premiers symptômes dès son retour sur Terre.

 Le virus résista au traitement de décontamination que l'on mit en place et le monde se peupla bientôt de milliards de jeux d'échecs.

 Quand tous les hommes furent transformés en pions, le temps fit son œuvre et la poussière stellaire recouvrit toutes les traces de civilisation.


 Longtemps après, la vie apparut de nouveau sur la Terre. Le virus était toujours présent, mais affaibli il ne pouvait plus se développer que chez certains sujets : les joueurs d'échecs. Des hommes et des femmes apparemment comme tout le monde. Aujourd'hui encore, certains d'entre eux, particulièrement passionnés, consacrent leur existence à ce jeu. Lorsqu'ils s'adonnent à cette activité, ils prennent des poses de méditation profonde, assis, les coudes sur la table la tête entre les mains et le visage penché au-dessus d'un plateau sur lequel sont disposées des petites figurines de bois qu'ils déplacent lentement après d'interminables réflexions. Ils restent figés dans une contemplation silencieuse durant de longues heures, comme s'ils étaient atteints d'un virus paralysant les membres et ne maintenaient éveillé que le cerveau. Mais ceci est une autre histoire...

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