Un blues à fendre l'âme

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Un blues à fendre l'âme


 Il est presque minuit. Milton, la cinquantaine, le visage allongé et marqué, est accoudé au bar d'un vieux quartier de New-York. Il raconte son histoire à Betty, une jeune femme dont il vient de faire la connaissance. Elle est vêtue d'une simple robe bleue turquoise moulante et exhale un enivrant parfum de jasmin. Eddie, le patron du bar, écoute la conversation d'une oreille distraite, en essuyant des verres.


— Si tu as cinq minutes, poupée, je vais te raconter une histoire qui te fera frémir.

 D'abord, il faut que je te dise... je suis musicien de Jazz. J'ai été l'un des meilleurs pour le blues. Quand je me lançais dans une improvisation sur 'Burgundy street blues', tout le monde s'arrêtait de respirer. À cette époque pourtant, je n'avais pas de contrat, tous les cabarets me refusaient. Il faut dire que j'avais un peu traficoté avec des gus pas très classes et je me traînais une mauvaise réputation. Les flics me filaient le train. Grâce à la came j'arrondissais mes fins de mois, mais il fallait tout de même que je joue, j'en avais besoin, pas seulement pour le pognon. La musique, c'est ma vie. Grâce à un pote, un ancien de Pontiac, j'avais enfin retrouvé un engagement dans un de ces cabarets "swing" qui jalonnent la 52e rue.

 Pour le confort et la clientèle, on était loin du luxe des boîtes de nuit parisiennes, où des endroits collets monté comme les salons de Park Avenue que je fréquentais dans mes années de gloire. Mais j'étais content d'avoir trouvé ce job dans cette période de dèche.

 La poisse et la crasse s'étaient accrochées à moi. J'avais l'impression d'avoir raté ma vie et rien ne laissait présager une éclaircie dans le brouillard ambiant de ma triste existence. Alors, dès qu'un feu clignotait au vert j'appuyais sur le champignon en espérant qu'il ne soit pas vénéneux. Cette 52e rue, c'était la rue du jazz, la rue qui ne dort jamais. Il était impossible aux riverains de fermer l'œil avant cinq heures du matin. Les clubs de Jazz alignaient leurs enseignes racoleuses tous les vingt mètres.

 Mais dans son cours, cette rue n'emportait pas que des passants en chair et en os, elle charriait aussi son cortège de fantômes : Billie Holliday, King Oliver, Tommy Ladnier et tant d'autres. C'est dans cette rue que s'étaient produits tous ces grands artistes. Aujourd'hui, ils sont remplacés par des gars comme Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Thelonious Monk. C'est pas la même école. Pourtant, si je reconnais volontiers que ces musiciens sont d'excellents professionnels, je considère que leur musique, le bebop, ce vaut pas le Jazz.

 Le vrai Jazz... Milton prend sa respiration, lève les yeux au plafond et reprend : ... Le vrai jazz c'est celui que l'on chantait dans la prison de Pontiac où j'ai séjourné dans ma jeunesse. C'est dans cette école que j'ai appris à jouer de la clarinette, avec des gars qui ne savaient peut-être pas écrire leur nom, mais qui avaient réussi avec les moyens du bord, à créer un orchestre du tonnerre. Ils avaient ça dans le sang, et ils me l'ont transmis.

 Avec cet engagement au Downbeat, l'un des clubs de Jazz les plus en vue du moment, j'étais au cœur du paradis, pourtant ma vie était sur le point de devenir un enfer, car j'avais perdu mon bien le plus précieux. Je ne savais plus jouer. J'étais incapable d'aligner deux notes avec mon biniou. J'avais perdu non seulement l'inspiration mais également la technique, mes doigts s'engourdissaient au simple toucher des clés. J'étais devenu pire qu'un débutant, la clarinette était subitement devenue pour moi un objet étranger, incompréhensible, inutile.

 Je m'étais rendu compte de ce problème deux jours avant ce fameux soir où je devais débuter au Downbeat. Cela faisait près d'un mois que je n'avais pas touché ma clarinette et il me fallait impérativement m'y remettre. Le gars que je remplaçais n'était pas mauvais et il fallait que je montre ce que je savais faire, j'avais une réputation à tenir. Milton, le roi du blues !... Mais rien, plus rien, ne sortait de mes poumons, je ne savais même plus placer mes lèvres sur le bec. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui m'arrivait. Il ne s'agissait pas d'un problème ponctuel, une paralysie quelconque, une faiblesse générale, non j'étais à peu près en forme, et à part quelques troubles gastriques et une légère tremblote le matin avant le café, tout allait bien.

 J'ai mis ça sur le compte de la dope. Il est vrai qu'à cette époque, je menais une vie dissolue par l'alcool et la drogue, mais je n'abusais pas, enfin pas tous les jours. Une seule chose me maintenait à la surface, la musique. Moi, petit Blanc, juif, ancien repris de justice, j'arpentais les États-Unis en quête d'un Graal que peu de gens recherchaient. Le son du blues, le vrai son du blues, celui qui venait des profondeurs de l'Afrique et s'est développé dans les champs de coton du Mississipi. Le blues est le produit des souffrances infligées par la cupidité et le racisme des Blancs. Jim Crow prétendait que les Noirs n'avaient pas d'âme, pourtant ils ont créé la plus belle musique du monde...

 Alors, moi aussi je m'étais révolté, je refusais mon état, je voulais être Noir, je jouais comme un Noir, je me sentais Noir. Mes bagages se limitaient à une petite valise dans laquelle je fourrais mon linge de rechange, des partitions et quelques bouquins. J'avais aussi une sacoche en cuir qui contenait ma clarinette dont je ne me séparais jamais. Mais voilà, tout était à refaire, j'avais perdu mon don pour la musique. Il s'était littéralement envolé, il avait disparu comme ça un beau matin, comme l'oiseau quitte son nid. La musique était dans mon cœur, mais elle s'arrêtait au seuil de mes lèvres. J'entendais les mélodies, dans ma tête j'étais capable d'improviser, je sentais la musique intérieurement, mais dès qu'il fallait souffler dans ma clarinette, plus rien, incapable d'émettre la moindre note, rien ne sortait du pavillon à part un souffle rauque qui se terminait en gémissement aigu, une plainte insupportable. Une véritable malédiction !

 J'étais prêt à tout pour retrouver mes capacités. C'est alors que j'ai pensé à cette histoire que l'on racontait à propos de Robert Johnson, l'un des meilleurs guitaristes de Jazz, une légende. Sa carrière a été courte mais prolifique. Dans sa jeunesse, il s'était essayé à la guimbarde et à l'harmonica. Mais il n'était pas doué, alors il a voulu changer d'instrument. Il a acheté une guitare. C'était encore pire, il était ridicule, même ses amis hésitaient à l'encourager dans cette voie. Pourtant, deux ans avant sa mort, il a fait des progrès stupéfiants. Il s'était mis à jouer comme un dieu. On dit que Johnson avait conclu un pacte avec le diable pour qu'il lui donne le don absolu de la musique. Il jouait de mieux en mieux, mais tout ça a mal tourné. Johnson est mort subitement, peu de temps après avoir enregistré des morceaux inoubliables.

 Moi aussi j'étais prêt à mourir pour la musique, je ne savais rien faire d'autre de toute façon. Alors ce soir-là, à quelques heures de monter sur scène, j'ai invoqué Mephisto et ses sbires. j'étais résigné à payer le prix.


 Milton s'arrête de parler, il prend son verre de whisky, avale une longue rasade et continu.


— Tout ça c'était il y a environ deux ans...


 Betty le regarde en hochant la tête, les yeux écarquillés.


— et alors... le diable ?


 Pour toute réponse, Milton sort la clarinette de son étui. Il l'assemble, humecte une anche, la place d'un geste précis sur le bec et la fixe avec la ligature, puis il commence à jouer. Une lente complainte s'élève. Il joue dans un style souple, délié, aux longues phrases rapides, coulantes. Il passe du registre grave à l'aigu avec une parfaite maîtrise. Il joue un blues à fendre l'âme. Il n'a jamais si bien joué.

***

 Si vous souhaitez écouter ce blues :

https://www.youtube.com/watch?v=tKL-RJDPH3w&list=RDtKL-RJDPH3w

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C'est donc par ce matin du 6 décembre que j'ai appris ta mort à la faveur d'une insomnie. Dans le milieu de la nuit, la bande annonce en bas de l'écran du téléviseur, celui là -même qui t'a fait connaître, celui là même où je te voyais au coté de Michel Drucker à tes débuts comme au fil des années, au fil de mes années, à une époque nostalgique perdue quand la variété française avait encore un panache. Tu as tiré ta révérence. Fatigué, tu as rendu tes dernières armes dans un dernier combat.
J'aurais aimé être là aux champs Élysées parmi la foule immense à te regarder descendre la plus belle avenue du monde. Comme un chef D’état ou comme un pape. Finalement, tu l'auras descendue comme un dieu. J'aurais bravé les loups, j'aurais affronté l'impossible j'aurais bravé le froid et les embouteillages. Je n'ai jamais assisté à un de tes concerts. Mais celui là aurait couronné presque cinq décennies de fraternité. Oui, car tu étais la France qui m'a accueilli. Oui, cette France généreuse, grande et belle que tu incarnais, hé bien vois tu, j'en ai profité. Je suis devenu ce que je suis. Maintenant, je suis comme un orphelin de la mémoire qui va par les rues en te cherchant car tu es sûrement quelque part, un peu comme si l'on se mettait en quête d'un être cher disparu. La migration des âmes. Peu importe. Pour moi tu es encore vivant. Tu es quelque part dans ce monde. Il suffit d'aller à ta recherche. La recherche de ceux qui ne meurent jamais. Ils sont sous d'autres latitudes, sous d'autres beaux et merveilleux nuages.
Pour moi tu étais un chic type. Je n'étais un fan de tes chansons. Je ne vais pas te mentir. Ce que j'ai aimé en toi, c'est ton humanité, ta simplicité, ta générosité, ta longévité qui t'ont conféré de bonne grâce ta légitimité par dessus la tombe .

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