La passementière de Belleville

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 La vie laisse toujours des traces. Rien ne disparaît vraiment.

 La découverte d’un objet banal, un article de journal, une photo, un cahier d'écolier peuvent compléter la mosaïque de nos souvenirs et fournir la clé d’un passé qui semblait à jamais enseveli. Ainsi, le destin d’un homme se résume à peu de choses et s’explique souvent par quelques péripéties qui ont ponctué sa vie.

 Le présent n’existe pas puisqu’il est en perpétuel devenir et est trop ténu pour être tangible. Seul le passé a une réalité, une épaisseur. C’est la raison pour laquelle, de toutes les capacités cognitives, la mémoire est sans doute l’une des plus importantes.

 Dans l’enfance et l’adolescence, notre âme s'imprime des sensations et des émotions qui balisent ensuite notre chemin de vie. La jeunesse est le terreau fertile de la mémoire et le passé imprègne le présent comme la pointe du pinceau diffuse sur le papier la couleur d’une aquarelle. Un homme qui a perdu sa mémoire est dans le même désarroi que s’il avait perdu son ombre.

 C’est une petite esquisse au crayon retrouvée dans le fond d’un tiroir qui fait renaître à mon esprit les circonstances entourant l’un des changements les plus importants de ma vie. Ce dessin représente une clairière au milieu d’une forêt de pins exploitée pour la fabrication de la pâte à papier. Mutilé par les morsures du temps, il m’a servi de véhicule pour me transporter près de soixante-dix ans en arrière.

***

 Le désastre de Sedan avait laissé le pays dans un état lamentable. La troisième république venait d’être proclamée et Napoléon III était en captivité en Allemagne.

 À Paris, pourtant, subsistaient quelques îlots où se maintenait une certaine joie de vivre.

 À cette époque, mes parents possédaient un appartement dans le quartier de Belleville. Ce petit village qui a grandi aux portes de Paris, a été ensuite intégré à la capitale. Depuis l’entrée du faubourg du Temple, jusqu’au plateau de Belleville, on voyait défiler une kyrielle de promeneurs solitaires ou de couples, l’air joyeux, bavardant, gesticulant, marchant d’un pas gaillard vers une destination de réjouissance. Il y avait aussi des ouvriers, des commis, qui plaisantaient en courtisant les jeunes femmes coquettes et galantes qui arpentaient les lieux.

 J’étais en dernière année à l’école municipale pour apprentis de la ville de Paris. Cet établissement était situé boulevard de la Villette. Je faisais tous les jours le trajet en passant par la rue Clavel où j’avais remarqué l’enseigne originale de la boutique d’un passementier. Cette enseigne reprenait le thème du chat qui joue avec une pelote de laine. Balzac en avait fait une description saisissante dans sa nouvelle «La maison du chat qui pelote». Sans doute que mon attention n’aurait pas été attirée par cette échoppe si mon auteur favori n’avait pas été celui de la 'Comédie humaine". On ne voit bien que ce que nous connaissons déjà et l’on nomme hasard ce qui n’est souvent que la destinée.

 Après avoir examiné la façade de cet établissement, je me suis intéressé à ses occupants. Mes observations quotidiennes étaient limitées à quelques secondes.

 Bientôt, je remarquais la jolie vendeuse aux yeux clairs qui travaillait sous la férule d’un petit homme assez âgé portant un binocle à garniture d’écaille. Il avait sur la tête une calotte à la manière d’Anatole France. La jeune fille aux cheveux bruns et bouclés rayonnait au milieu des tissus, galons, coussins et franges. Elle semblait aussi aimable et accueillante que son patron était renfrogné et glacial. Chaque jour, je passais un peu plus lentement devant la passementerie et je pouvais remarquer un détail supplémentaire. Ce fut d’abord sa silhouette et son allure générale gracieuse et dynamique qui retinrent mon attention. Puis sa démarche élégante. L’attention bienveillante qu’elle prodiguait aux clients. Une boucle de cheveux qu'elle remettait en place, d'un geste charmant. Avec ces fragments de vies recueillies au fil des jours, je composai un tableau idyllique.

 Ce rendez-vous quotidien devint bientôt l’un des moments les plus agréables de la journée à tel point que, lorsqu’elle était absente, mon humeur s’assombrissait. De ces observations distantes et fugitives, je ne pouvais pas en déduire son portrait moral. Cependant, je ne manquais pas de lui attribuer des qualités intellectuelles et spirituelles à la hauteur de ses apparences, toutes de grâce et de légèreté. En un mot, disons-le, j’étais sous son charme. Mais à aucun moment je ne songeais à franchir le seuil de la boutique, je ne trouvais aucun prétexte qui m’aurait permis de faire sa connaissance. Je n’imaginais pas qu’elle puisse me trouver un quelconque intérêt. Quelques semaines passèrent ainsi.

 C’est alors que ma santé, qui a toujours été chancelante, se détériora à l’approche de l’hiver. Je fus pris d’une toux grasse d’autant plus alarmante qu’elle était accompagnée d’une perte de poids et d’une fatigue persistante. Inquiets, mes parents firent appel à notre médecin de famille qui préconisa une cure d’air, de lumière et de soleil. Ce motif en cachait un autre, on craignait que l'agitation qui régnait à Paris ne dégénérât en guerre civile. Il était inutile de m'exposer. On décida de m’envoyer pour quelques mois chez ma tante Hélène en Gascogne. Je quittai donc avec regret ce quartier plein de vie où j'évoluais dans un doux farniente malgré ma santé précaire, pour rejoindre la sœur de mon père en province au climat réputé moins rigoureux. Je laissai mes parents à leurs activités. Mon père, alors directeur d’une entreprise de mécanique générale, ne pouvait pas s’absenter de Paris.

 Cette séparation présentait un aspect positif dans la mesure où elle obligea mon père à différer son projet de m’associer à ses affaires. Je ne ressentais aucun attrait pour la mécanique. La sécurité matérielle dans laquelle j’avais toujours vécu et mon caractère plutôt indolent et rêveur ne m’avait pas encore conduit à envisager une quelconque carrière. Je dis adieu à Paris par obéissance à l’autorité familiale et médicale. Cependant, j’emportai avec moi un profond regret. Celui de devoir renoncer à mes visites quotidiennes à la jolie passementière de Belleville.

 Je pris un billet à la compagnie de chemins de fer "Paris Orléans" pour rallier Bordeaux, ensuite une voiture à cheval me conduisit non loin de Mimizan. À peine étais-je installé dans le bucolique manoir de ma tante, que l’hiver frappait déjà à la porte. La douceur climatique attendue ne fut pas au rendez-vous. Mais je pus, en compensation, bénéficier de l’attention bienveillante d’Hélène.

 Le temps fut particulièrement froid, sombre et triste comme une ruine. Le ciel lourd pesait sur le moral tel un remords tenace. En mars, la campagne gardait les traces des frimas et au début du printemps, un vent rigoureux soufflait encore sur les plaines avec rudesse. L’âpreté du climat endiguait le mouvement naturel de la vie, refoulait les jeunes pousses, retenait l’impétuosité des cours d’eau, neutralisait l’élan de la faune des sous-bois et les volées d’oiseaux se faisaient rares. La campagne était immobile, figée dans l’attente de jours meilleurs. Rien ne semblait pouvoir modifier cette inclination à la léthargie. Cet engourdissement confinait la nature dans la prostration et rien n'annonçait le regain. Au contraire, la météo se dégrada davantage.

 La force et l’intensité dramatiques des éléments déchaînés n’avaient de comparable qu’une symphonie de Wagner. J’aimais écouter ce tumulte dans l’état de détente qui précède l’endormissement. C’est de cette manière que l’on peut goûter et comprendre la musique, lorsque la réalité s’efface et que se dessinent les contours d’un rêve. J’éprouvais les mêmes sensations que l’explorateur qui, du haut de sa hune, aperçoit dans le lointain le profil d’un rivage annonciateur d'un nouveau monde, avec ses promesses et ses menaces.

 Imprégné par cette atmosphère sépulcrale, je frisais la mélancolie. La capitale était passée de l'accablement à l'effervescence après la signature de l'armistice avec l'Allemagne et la démission de Gambetta. Je n’avais ni projet ni volonté. Les jours se succédaient dans le halo d’une funeste brume. Ma toux persistait et je ne pouvais guère envisager de tonifier mon organisme par des promenades champêtres d’autant plus que des pluies torrentielles tourmentées par des vents violents vinrent parachever ce tableau apocalyptique. Je serais tombé dans un mortel ennui si ma tante, outre les soins attentifs qu’elle me prodiguait, n’avait pas disposé d’une exceptionnelle bibliothèque. Je demeurais donc cloîtré près de la cheminée, plongé dans d’interminables lectures entrecoupées d’une béate somnolence. La lecture étant chez moi une seconde nature, je trouvais là l’occasion d’y consacrer tout mon temps. Au contact de ses ouvrages, je sentais une amélioration progressive de mon état. Ce ne fut pas à cette seule occasion que je pus, au cours de ma vie, observer le pouvoir guérisseur des livres.

 Enfin, pour renforcer cette embellie, les prémices d’un renouveau émergèrent du néant. Debussy remplaça Wagner, le délicat «prélude à l’après-midi d’un faune» succéda à l’invasion sonore de la «Walkyrie». Un matin, le soleil filtra à travers les persiennes de ma chambre. La maison ne tarda pas à se réchauffer. À mesure qu'il montait vers le ciel, les ombres chassées par la lumière se réfugiaient dans les caves ou dans les puits les plus profonds. L’hiver abandonnait la place, j’allais enfin pouvoir sortir et respirer au grand air.

 Le changement commença par l’apparition de la franche odeur des tilleuls et du lilas qui m’invitèrent à une promenade agreste. Guidés par mes rêveries, mes pas me conduisirent à l’orée d’une forêt. Je pris quelques instants pour sentir l’effluve des différentes essences de pins puis je continuais mon chemin au cœur de la pinède. Je goûtais avec plaisir la chaleur moite entretenue par l’ombrage des arbres. Une trouée de lumière entre les cimes attira mon regard, j’arrivai en bordure d’une magnifique clairière où bruissaient discrètement des touffes d’aiguilles ponctuées de pignes. Des piles de troncs d’arbres coupés en rondins parsemaient les abords. Une odeur intense et voluptueuse de résine occupait l’espace comme un hôte invisible. Bientôt, j’entendis retentir le bruit assourdi par la distance d’une hache frappant sec. À une centaine de mètres, j'aperçus quelques hommes dont l’un s’activait à l’abattage, tandis que les autres discutaient en tendant le bras dans la direction où devait sans doute tomber l'arbre. Aucun ne semblait avoir remarqué ma présence. Je poursuivis mon chemin et m’apprêtai à rentrer de nouveau dans les profondeurs de la forêt, lorsque mon attention fut retenue par l’apparition d’une silhouette féminine située non loin des bûcherons. Une jeune femme, à l’apparence raffinée, tenait une ombrelle. Elle était vêtue d’une longue jupe plissée de couleur blanche. Les rubans de son chapeau papillonnaient devant son visage nimbé par la clarté du jour. Au-dessus d’elle le ciel était limpide, bleu, avec seulement quelques nuages diaphanes en mouvement comme dans un tableau de Monet. Elle venait de se retourner pour me voir, sa tête était légèrement inclinée dans ma direction. Ce visage ne m’était pas inconnu. Par le fait de circonstances pour le moins impensables, il s’agissait de la passementière de Belleville !

 De retour chez ma tante, le cœur léger, je lui racontai ma promenade. Hélène connaissait tout le monde dans le pays et rien ne lui échappait des grands et petits événements qui s’y déroulaient. La jeune femme se prénommait Fiorenza, elle était en villégiature chez son oncle bûcheron, frère d’un passementier de Belleville. La pinède était exploitée par une usine de fabrication de pâte à papier située à Mimizan. Aussitôt je voulus en savoir plus sur tout ce qui se rapportait à Fiorenza, je n’avais que très peu d’informations et je commençais par m’intéresser à la fabrication du papier. J’avais à ma disposition le monumental Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse et je lus à la lueur d’une bougie tous les articles se rapportant au papier et aux exploitations forestières. Le lendemain, j’étais en mesure de dresser un historique de cette industrie nouvelle de fabrication du papier à partir des fibres de bois et de l’abandon progressif du chiffon comme matière première. Sans me donner d’informations sur Fiorenza, cela m’aurait permis peut-être d’engager une conversation.

 J’étais bien décidé à retourner à la clairière pour faire sa connaissance. Mais un événement imprévu bouleversa mes projets. Le matin même, je reçus une lettre de ma mère m’annonçant que mon père avait été gravement blessé au cours des insurrections qui se déroulaient à Paris. Républicain et farouche opposant des partisans de la paix avec l’Allemagne, il était élu de Belleville et à ce titre défendait son quartier. Ma mère souhaitait que je rentre d’urgence. Je partis aussitôt. Hélas, j’arrivai trop tard, mon père était décédé des suites de ses blessures provoquées par des éclats d’obus survenus lors de la répression des Versaillais. C’est sur les hauteurs des Buttes Chaumont qu’il était tombé sous le coup des canons. Ce quartier était le dernier bastion de défense des insurgés de la commune face aux troupes du gouvernement.

 J’étais à la fois anéanti par sa mort et fier de son héroïsme. Le cours de ma vie changea à cet instant. Dans les jours qui suivirent je dus m’occuper de ma mère et liquider les affaires de mon père. Cependant, je ne pouvais oublier Fiorenza et j’appris que la passementerie de la rue Clavel avait été détruite par un incendie lors des émeutes. Personne ne savait ce qu’était devenu son propriétaire. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que je décidai de retourner chez ma tante. J’étais bien déterminé à retrouver la trace de Fiorenza. Malgré mes efforts, elle resta introuvable. Son oncle ne travaillait plus à l’exploitation forestière, personne n’avait de ses nouvelles. En quelques jours un monde plein de promesses avait disparu, il ne restait que des ruines et des souvenirs.

 À force d’arpenter les Landes en long et en large, je devins l’ami des bûcherons et bientôt je fis la connaissance du directeur de l’usine de pâte à papier. Celui-ci fut impressionné par mes connaissances concernant son industrie. Me voyant désœuvré, il me proposa du travail. Je m'investis rapidemment dans cette activité avec un intérêt croissant. Ma passion pour les livres et les arbres y trouvait un plein épanouissement. Je ne produisais que des pages blanches, laissant à d’autres le soin de les imprimer, mais d’une certaine manière je participais ainsi au développement culturel. Après quelques années, je pris la succession du directeur de l’usine.

 Je ne revis jamais Fiorenza. Aujourd’hui, j’ai entre les mains cette esquisse au crayon que j’avais dessinée au retour de ma promenade à la pinède. Ce dessin m’a transmis la mémoire de tous ces événements et m’a inspiré ce récit. Comme si les objets pouvaient conserver l’empreinte de tout ce qu’ils ont vu et qu’en les regardant, on pouvait capter leurs souvenirs. Objets inanimés, avez-vous donc une mémoire ?

 Une jeune femme à l’apparence raffinée tient une ombrelle. Elle est vêtue d’une longue jupe plissée de couleur blanche. Les rubans de son chapeau papillonnent devant son visage nimbé par la clarté du jour. Au-dessus d’elle le ciel est limpide, bleu, avec seulement quelques nuages diaphanes en mouvement comme dans un tableau de Monet. Elle vient de se retourner pour me voir, sa tête est légèrement inclinée dans ma direction.

 Après toutes ses années je remarque un détail nouveau, elle me sourit.

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Défi
Sylvie Loy

Il était une fois un ficus, un yucca et un philodendron qui se mouraient lentement dans un magasin pourtant spécialisé dans le jardinage. Au départ, mis en avant dans les rayons pour leurs vertus détoxifiantes de l’air ambiant des maisons au cours de La Journée de la Planète (un flop commercial comparé à l’explosion des ventes des nouvelles voitures hybrides), ils avaient été remisés dans la réserve pour être ressortis à l’occasion des soldes.
Un jour, une vieille dame, modeste et discrète, les adopta tous les trois en même temps. Vaillant, son mari les transporta jusqu’à leur appartement situé au troisième étage d’un immeuble ancien.
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Ils examinèrent leur travail, enfilèrent leur veste. L’un prit le VW, et l’autre le suivit avec le crossover. La scène avait duré moins d’une heure.

De l’autre côté de la haie, deux yeux attendirent que les voitures s’éloignent et disparaissent. Puis un visage apparut, témoin haletant, mâchoire et poings serrés, avant de lever les bras au ciel, et de hurler aux vents caniculaires toute l’horreur que les faits avaient suscitée en elle…
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