Le portrait

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Le portrait


 La différence entre le bruit et la musique n'est parfois qu'une question d'humeur, car la beauté émane autant du regard de l'artiste que du modèle. Ainsi, le tintamarre de la rue, le choc des poubelles que l'on ramasse et le brouhaha des terrasses de café, peuvent composer une musique douce à entendre pour celui dont le cœur est amoureux.

 La journée s'annonçait lumineuse.

 Vincent marchait d'un pas léger et humait avec plaisir l'air frais de ce matin radieux. Une récente averse avait bonifié les odeurs et les couleurs de la ville. Dans le ciel les derniers nuages s'effaçaient. Le soleil avait congédié la pluie et semblait installé pour longtemps. Sur la chaussée encore mouillée, la lumière brillait par plaques, comme autant de mirages. En chassant l'eau, les pneus des voitures émettaient un doux chuintement. Vincent se sentait aérien, détendu, peut-être heureux.

 Il était grand, brun, élancé, la chevelure abondante et désordonnée. Il se rendait au jardin des Tuileries, le paradis des promeneurs. Le jeune homme était habillé simplement : une veste en cuir noir, un jeans, une chemise blanche en coton. Il consulta machinalement sa montre, son rendez-vous était à onze heures. Tout lui paraissait en ordre, même les passants qu'il croisait semblaient savoir exactement ce qu'ils allaient faire aujourd'hui. Aucun d'eux n'affichait la mine renfrognée, triste ou perdue dans le vague que Vincent observait habituellement. Rien ne venait troubler la rondeur de cette matinée.

 L'harmonie régnait dans les moindres détails. Une nuée d'étourneaux s'échappa d'un marronnier en sifflant avec entrain une mélodie pointue. Les commerçants, sourires aux lèvres, ouvraient leur boutique, sortaient leurs étalages. Les garçons de café s'empressaient de rendre les terrasses accueillantes. Aucune agitation inutile, aucune incivilité de la part des automobilistes, même les autobus se montraient attentifs aux piétons qui s'engageaient sur les passages cloutés.

 Vincent sortait de la rue Dauphine, il traversa le quai de Conti et longea la Seine en direction de la place de la Concorde. Camille était dans ses pensées en permanence.

 Il se remémorait les circonstances de leur rencontre quelques jours auparavant : Vincent assis sur un banc à côté d'une jeune femme, attendait la rame de métro. Le livre qu'elle tenait dans ses mains avait glissé sur le sol. Vincent s'était penché pour le ramasser, puis en se relevant pour lui rendre, il avait rencontré son visage souriant éclairé par des yeux d'une grande pureté. Le lendemain, même scénario, ils s'étaient retrouvés par hasard sur une autre ligne, côte à côte, dans le métro. Ils avaient ri de cette coïncidence. La conversation s'était engagée, ils avaient sympathisé et tout de suite avaient senti que quelque chose de particulier se passait. Mais chacun devait repartir à ses occupations, alors, de peur que le hasard ne puisse les réunir à nouveau, ils avaient échangé leur numéro de téléphone et s'étaient donné rendez-vous. Malgré la brièveté de leur rencontre, ils savaient qu'ils devaient se revoir.

 Vincent en était là de ses pensées, lorsque quelque chose éveilla son attention. Un homme était assis sur un tabouret de campagne entre deux échoppes de bouquiniste. Il était vêtu d'un pantalon et d'une chemise noire. Sur la poche de sa chemise était brodé un papillon blanc qui attirait le regard. Il dessinait à l'ombre d'un saule pleureur dont la cime émergeait du port des Saints-pères situé en contrebas, au bord de la Seine. Une jeune femme d'environ vingt ans, son modèle, se tenait debout face à lui. Vincent s'approcha et observa un moment les gestes précis de l'artiste qui jetait à intervalles réguliers des regards furtifs vers la jeune femme. Derrière lui, suspendus sur une corde à linge, plusieurs portraits au fusain fort bien réussis de femmes, d'enfants et de couples, s'offraient aux regards des touristes.

 L'homme venait d'achever son œuvre qu'il donna aussitôt à la jeune femme. Elle le remercia d'un sourire. Mais, à peine eut-elle le portrait entre les mains que son visage se referma. Elle partagea son regard entre l'artiste et le portrait d'un air dubitatif et dit timidement :

— Mais je ne comprends pas, ce n'est pas moi... Enfin je veux dire... cette femme me ressemble un peu mais elle est beaucoup plus âgée... et cet homme, je ne le connais pas, ni les deux enfants à leurs côtés...
Le dessinateur ne sembla nullement décontenancé par ce commentaire réprobateur. Au contraire il était parfaitement à l'aise et sûr de lui. Il répondit d'une manière énigmatique :

— Vous savez, je ne dessine pas avec mes yeux mais avec ma main.

 La jeune femme, un peu perturbée et très déçue, décida de ne pas insister. Elle paya, roula le dessin dans son sac et partit sans répondre. Vincent qui avait observé la scène, regarda d'un air perplexe la fille s'éloigner.

 L 'artiste, qui avait repris ses fusains, s'adressa subitement à lui :

— Cela ne prendra que quelques instants.

 Vincent n'avait pas eu l'intention de demander son portrait, mais il n'osa refuser. Il était un peu curieux de voir le résultat et puis il ne voulait pas arriver trop tôt à son rendez-vous.

 Le portrait fut terminé en deux minutes. Il l'examina attentivement et parut tout autant surpris que la jeune femme qui l'avait précédé. Le dessin représentait le buste d'un homme légèrement penché en avant. L'homme devait avoir dans les quarante ans, il portait un chapeau en feutre gris et une gabardine de coupe classique. Il regardait devant lui et semblait fixer quelque chose ou quelqu'un d'un air inquiet, désemparé. Le portrait était bien exécuté, mais il n'était absolument pas ressemblant. Vincent se dit que cet artiste était décidément très original. Dans ce genre de circonstance, il est de règle de remercier et de complimenter le dessinateur pour son talent, mais dans le cas présent la surprise était telle qu'il ne savait pas quoi dire, enfin il se décida :

— Qui est-ce ?

 Il s'attendait à une réponse énigmatique, il ne fut pas déçu.

— Je ne sais pas... c'est ce que j'ai vu en vous observant, répondit l'homme d'un ton anodin.

 Devant l'air insatisfait de son client, il ajouta :

— Je comprends votre surprise, mais d'habitude je ne fais pas de portraits, c'est nouveau pour moi. Je suis plutôt paysagiste, aujourd'hui j'ai voulu essayer autre chose.

— Oui, sans doute, mais... cet homme que vous avez dessiné, n'a rien à voir avec moi, je ne porte pas de chapeau, dit Vincent en lui montrant le dessin.

 Le dessinateur regarda un moment l'homme au chapeau puis répondit.

— C'est vrai... pourtant... c'est ce que j'ai eu envie de dessiner, mais si cela ne vous convient pas je peux recommencer.

 Vincent lui rendit son dessin et, bien qu'aujourd'hui en particulier, il ne voulait être désagréable avec personne, il ne put s'empêcher de répondre d'une manière tranchante :

— Non merci, c'est inutile, d'ailleurs je ne vous avais rien demandé, veuillez m'excuser mais je dois partir.

 Cette rencontre singulière venait de rompre un équilibre. Il voulut rapidement passer à autre chose et ses pensées se tournèrent de nouveau vers Camille qu'il allait revoir dans quelques instants. Rien d'autre n'avait d'importance.

 À partir de ce moment tout alla très vite.

 Vincent s'engagea sur le Pont Neuf pour changer de trottoir. Il n'eut pas le temps de comprendre. Il entendit un crissement de pneus, puis un bruit épouvantable auquel se mêlèrent des cris de femmes.

 Le choc avec la camionnette fut brutal, Il se retrouva projeté au sol, inerte. Il ne sentait rien, aucune douleur, mais il ne pouvait plus bouger. Il éprouva une terrible angoisse. Sa respiration faiblissait. Autour de lui il discerna une agitation, des lamentations et des cris de colère ; un grand désordre. Il essaya de comprendre ce qui se passait, il voulut se lever, mais son corps refusait de lui obéir. Les yeux à demi fermés, il vit un groupe d'étourneaux s'élancer vers le ciel. Puis un homme s'approcha et se pencha vers lui avec un regard désemparé, impuissant. L'homme portait un chapeau en feutre gris.

 Au même moment Camille franchissait l'entrée du jardin des Tuileries.

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