Sir Reginald

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J'ai 24 ans et les célébrations du Nouvel An sont maintenant terminées. Confluence est sous la neige, ce qui est loin d'être la normale saisonnière. Voilà plus d'une heure que je progresse dans le grand parc de cette résidence cossue sur un des plateaux les plus privilégiés de la ville. Je suis à peine à quelques mètres de la serre où je pense trouver l'homme à qui je dois la vie.

Aux aguets, j'avance vers la porte. J'ai déjà failli mourir trois fois depuis ce matin : à l'entrée, attaqué par une des statues de Chevalier - qui avait d'ailleurs une voix aigrelette comparée à son physique imposant -, dans le parc, attrapé par cette énorme plante dont les lianes aussi épaisses que mon bras ont essayé de m'étouffer, et finalement en tombant dans cette fosse remplie de pieux, retenu au dernier moment par la bandoulière de mon sac qui s'était accrochée dans un buisson. Loin d'être aguerri à ces pièges mortels, je ne dois mon salut qu'à une chance inouïe bien que, pour être honnête, j'en ai encore mal aux fesses...

Cependant, aucun de ces obstacles n'a émoussé ma détermination. Depuis que je suis à la recherche de l'homme au basset roux assis sur un piédestal, j'ai eu bien des occasions de renoncer; je ne l'ai pas fait avant, il n'y aucune raison que je le fasse maintenant !

Je tourne la poignée de la porte et pénètre silencieusement dans la serre. Le changement d'atmosphère est rude, passant du froid hivernal à un climat tropical. La serre est grande et remplie de plantes et fleurs diverses. Prudent, j'évite de m'approcher de trop près des végétaux et longe les allées aussi discrètement que possible. Non loin, dans une pièce attenante, j'entends de l'activité : je suis prêt du but !

Je progresse au couvert des plantes luxuriantes lorsque l'homme sort de la pièce. C'est un vieux bonhomme, dans les 70 ans environ, à la démarche encore souple et solide malgré son ventre bedonnant et ses courtes jambes. Ses cheveux sont fournis, argentés, et très bien peignés. Il porte une tenue de jardinier avec de longues bottes et un tablier qui me fait étrangement penser à un plastron. Même s’il ne peut pas me voir, il se tourne dans ma direction et s’exclame :

« Sortez de là, jeune homme ! Vous n'avez pas fait tous ces efforts pour rester coincer sous des plantes vénéneuses… »

Vénéneuses ! Je m'apprête à me relever mais tout d'un coup, je réalise que c'est peut-être un piège alors je ne bouge pas. Après une minute d'attente, l'homme soupire et dit simplement :

« Tiffany... »

Le sol tremble sous moi et je suis agrippé par une racine géante qui me soulève et me maintient à deux mètres du sol, le visage écrasé sur la verrière.

« Ah ! C'est bien mieux ! Jeune homme, votre mère ne vous a-t-elle jamais appris la politesse ? »

Apeuré, j'essaie de me débattre pour me libérer mais en vain. Alors la racine me repose à terre. L'homme me regarde sévèrement :

« Je présume que si vous vous êtes introduit dans ma maison illégalement, c'est que vous avez une bonne raison ? »

J'essaie de détailler mon interlocuteur mais je suis incapable de savoir si c'est le même que celui qui m'a sauvé des vampires ce soir-là.

« Désolé si je suis rentré sans autorisation. Personne ne répondait au portail... »

L'homme ne dit rien.

« Je suis à la recherche de l'homme qui arbore l'emblème du basset roux assis sur un piédestal. On m'a dit qu'il habitait ici. »

L'homme affiche une expression fâchée et répond rudement :

« Et bien il faudra que j'ai une discussion avec ce « on » ! Que lui voulez-vous à cet homme ? »

Une goutte de sueur coula le long de mon cou.

« Êtes-vous cet personne ?

- Jeune homme, ne vous a-t-on pas dit qu’il était malpoli de répondre à une question par une autre question ? »

Oups, il a l'air encore plus fâché...

« Cette homme en question m'a sauvé la vie l'année dernière. C'est pour ça que je le recherche... »

Je m'attends à une réaction vive mais rien ne vient. L'homme en face de moi me répond sobrement :

« Il va falloir me donner plus de détails, jeune homme...

- Il y a deux ans, j'ai été capturé par un clan de vampires et ajouté à leur cheptel déjà composé de centaines de personnes. Pendant plusieurs mois, ils m'ont drogué et ont prélevé quotidiennement du sang contre ma volonté. Le 13 novembre 2014, un homme a investi le lieu où le cheptel était prisonnier, a éliminé les vampires et a permis aux secours de nous emmener à l'hôpital. Je n'ai que de vagues souvenirs mais je me rappelle que cet homme portait sur son col l'emblème en question. Voilà plusieurs semaines que je suis à sa recherche et elle m'a mené ici.

- Vous dites que l'homme vous a libéré. Où cela s'est-il passé ?

- A une trentaine de kilomètres de Confluence, dans une ferme.

- Vous êtes sûr que l'homme portait cet emblème ? »

J'hésite de peur de donner une mauvaise impression mais je décide de dire la vérité.

« Je ne suis pas certain à cause des drogues mais cette vision est gravée dans ma mémoire. »

Comme s'il se parlait, il dit à voix haute :

« Humm... Intéressant... Il faudrait vérifier. »

Puis se souvenant de ma présence :

« Venez avec moi, nous allons éclaircir ce mystère ! »

Nous sortons de la serre et nous dirigeons vers la maison. A l'approche de la porte, celle-ci s'ouvre toute seule puis se referme derrière nous. Je suis à la fois impressionné et un peu effrayé.


L’intérieur du manoir me fait penser aux anciennes photos des châteaux européens : on ressent toute l’histoire et la magnificence de l’époque mais en même temps, tout est vieux et décati. Ce n’est pas très propre, les bois ne sont pas vernis et affichent une couleur terne, les glaces et miroirs reflètent à peine la lumière, etc… De plus, la décoration est assez étrange : portraits d’aristocrates peints, tapisseries de chasse à courre et drapés de velours pourpre.

Nous remontons une sorte de couloir central flanqué de multiples portes, toutes fermées, et nous en sommes à la moitié environ lorsque j’aperçois une poupée de bois d’une quarantaine de centimètres posée sur un meuble. Elle représente une femme aux longs cheveux blonds, de grands yeux verts rehaussés de noir et un grain de beauté au-dessus de ses lèvres. Elle porte une robe de mariée au décolleté en forme de drapé par-dessus laquelle elle a enfilé un blouson en cuir noir. La regarder me mets mal à l’aise et mon instinct de conservation me crie de m’éloigner au plus vite mais mon hôte semble continuer dans sa direction et passe devant elle sans même se rendre compte de sa présence. Ce n’est pas mon cas ! Je ne peux pas cesser de la regarder ! Elle semble avoir rivé ses yeux sur moi, même alors que j’avance et il me faut quelques secondes pour réaliser que sa tête pivote pour rester face à moi. Je pousse un petit cri !

« Monsieur, monsieur ! », je m’écris.

Mon hôte, surpris, s’arrête et se retourne vers moi.

« Que se passe-t-il, jeune homme ? »

Je montre du doigt la poupée : « Elle bouge. »

L’homme se tourne vers elle et celle-ci lui fait un clin d’œil.

« Tiffany, cesse d’effrayer notre invité ! »

La poupée, en signe d’obéissance, ferme les yeux et détourne la tête. Je ne peux m’empêcher de m’exclamer :

« Elle est vivante ! »

Cette remarque semble contrarier mon interlocuteur.

« Cessez de dire des bêtises ! Les choses sont parfois différentes qu’elles n’apparaissent. Vous devriez le savoir, vous qui êtes Eveillé ! »

Je le regarde incrédule. Il me jette un regard sévère.

« Mais monsieur…

- Assez avec les « monsieur » ! Appelez-moi Sir Reginald comme tout le monde !

- Mais Sir Reginald, « Tiffany », vous avez aussi prononcé ce nom dans la serre. Y a-t-il quelqu’un d’autre que nous ici ? »

La poupée se retourne soudainement vers moi :

« Mais je suis toujours là, beau gosse ! »

Je suis tellement surpris que je vacille est tombe en arrière. En plus elle me regarde avec un air lubrique et malsain ! Mon hôte est agacé par cet échange car il réplique d’un ton autoritaire :

« Fini les pitreries, Tiffany ! »

La poupée se détourne à nouveau. L’homme m’aide à me relever puis reprend :

« On ne va pas passer toute la journée dans le couloir. Allons-y et tenez-vous ! »

Réprimandé, je lui emboîte le pas et nous arrivons à la fin du couloir. L’homme ouvre une porte et me faire signe de le suivre. Nous pénétrons dans un bureau, avec une grande table de travail au centre pleines d’ouvrages, deux canapés de chaque côté, bon nombre de lumières et des étagères remplies de livres. Comme celles-ci ne suffisent pas à héberger tous les ouvrages, des piles de livres sont posées à même le sol le long des murs, recouvertes d’une épaisse couche de poussière. Elles me font penser à du « tsundoku »,l’art japonais d’empiler des livres sans jamais les lire. Je remarque aussi que contrairement au reste du manoir, cette pièce semble être usitée régulièrement. Il y a d’ailleurs sur le bureau plusieurs tasses de thé sales, témoignage de récentes activités.

Alors que je m’avance, je suis soudain frappé par une idée. Je m’arrête et regarde l’homme devant moi qui déplace des livres pour me faire une petite place sur le canapé.

« Sir Reginald vous dites… LE Sir Reginald ? »

Une fois de plus, il me regarde surpris.

« Je ne pense pas qu’il y ait d’autres Sir Reginald à Confluence. Asseyez-vous. »

Je n’en reviens pas ! Toute la communauté surnaturelle de Confluence a déjà entendu parler de lui ! Non seulement, il est connu comme être un puissant magicien, mais en plus il est un des membres les plus respectés de la communauté, souvent appelé à faire de la médiation entre les différentes factions lorsque celles-ci sont en bisbille… Je suis dans le bureau d’une des personnes les plus importantes de la région ! Ne sachant que faire, je fais une sorte de révérence… enfin, ce je crois être une révérence car je n’en ai jamais faite auparavant. Il me regarde encore plus étonné.

« Sir Reginald est l’homme au basset roux assis sur un piédestal ?

- « Quanquam enim pituita est in gloria », pour être précis. Effectivement, c’est moi. »

Je n’ai rien compris à ce qu’il vient de dire mais j’acquiesce quand même. Ensuite, je continue :

« Vous êtes bien l’homme qui m’a secouru il y a deux ans ? »

Comme s’il venait de se souvenir de la raison pour laquelle il était venu, il fait alors un « Ah oui ! » puis commence à chercher dans un carnet noir. Il trouve rapidement et lit à voix haute :

« 13 novembre 2014 : secourir Melissa Bradford retenue à la ferme Bowsman. »

Puis, relevant la tête vers moi :

« Effectivement, c’était moi. »

Il me regarde d’un air satisfait et ajoute :

« Vous avez dit que vous étiez dans le cheptel, n’est-ce pas ? Vous avez l’air de vous en être bien remis. »

Je ne sais quoi répondre : j’hésite entre lui raconter mes problèmes, l’hôpital psychiatrique, les phobies et tout le reste ou ne rien dire. J’opte pour la seconde solution. C’est lui qui reprend :

« Bon, maintenant que ce mystère est éclairci et que vous avez obtenu l’information que vous êtes venu chercher, je suis sûr que vous avez autre chose à faire. Je ne vous retiens pas ! Tiffany va vous raccompagner. »

Il commence à se désintéresser de moi et au même moment, la porte du bureau s’ouvre toute seule, comme une incitation à sortir. Je ne sais pas quoi faire ! Je me rends compte que je n’avais pas prévu ce qui allait se passer une fois avoir retrouvé l’homme, excepté, bien sûr, le remercier. Je me lève, m’avance vers la sortie lorsque soudain je change d’avis et me rapproche de Sir Reginald. Mon geste brusque a dû être interprété comme une marque d’agression car la chaise devant moi me vole directement dans les jambes, me fauchant au passage et me laissant en douleur par terre. Dans la pièce, la voix de Tiffany résonne :

« Non non non… On ne menace pas le Maître ! »

Je regarde autour de moi et vais pour répondre mais me ravise car Sir Reginald a relevé la tête et me regarde sévèrement.

« Quelque chose ne va pas, jeune homme ?

- Sir, je suis désolé de vous déranger. Voilà plusieurs semaines que je vous cherche et je veux vous dire à quel point je suis reconnaissant.

- Vous vous répétez.

- Je considère que j’ai une dette envers vous… »

A ces mots, il fait un geste dédaigneux de la main. Je ne me décourage pas :

« Je voudrais faire quelque chose pour vous en retour ! En quoi puis-je me rendre utile ? Avez-vous un assistant ?

- Je n’ai pas besoin d’aide ; je m’en sors très bien, merci ! En plus j’ai Tiffany… »

Alors la voix de Tiffany vient étonnamment à mon secours :

« Le manoir mériterait bien un coup de poussière… »

Sir Reginald considère pendant quelques secondes cette idée puis me regarde. Je lui fais mes yeux de chien battu.

« Pourquoi pas ? Jeune homme, passez un coup de balai et nous serons quittes. Maintenant, partez car j’ai du travail. »

Reconnaissant, je me lève, m’incline en signe de remerciement et sors. La porte se referme derrière moi. Tout seul dans ce grand couloir, je me demande par où je vais commencer et où sont les produits ménagers. Etant donné que je suis dans une maison de magicien, je me dis que ce ne serait pas judicieux de commencer à fouiller donc je décide de retourner voir la poupée. Celle-ci est toujours sur le meuble, tête détournée et yeux fermés.

« Tiffany… » dis-je incertain.

La poupée s’anime de nouveau me fait un grand sourire. J’en ai la chair de poule !

« Savez-vous où se trouvent les produits ménagers ? »

La poupée prend un air fâché.

« Est-ce que j’ai l’air de la bonniche ? », me réplique-t-elle soudain.

Je fais un pas de recul.

« Non, non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Mais vous êtes la seule personne ici. Je ne voudrais pas avoir à fouiller dans la maison. »

Elle roule les yeux.

« Il n’y en a pas. C’est la demeure d’un magicien, pas d’un mortel. Le ménage est un concept étranger ici ! »

Elle fait une pause.

« Mais je crois qu’on doit avoir un seau et un balai. D’ailleurs, ne les entends-tu pas ? »

A ces mots, je perçois des bruits métalliques venant d’un peu plus loin. Soudain, l’une des portes s’ouvre et apparaît un seau sur lequel un visage a été dessiné à la hâte avec un feutre. Sa bouche commence à s’animer :

« Il parait qu’on me cherche ? »

J’en suis bouche bée. A voir ma tête, Tiffany ricane.

« Ben quoi, tu veux ma photo ? » continue le seau.

Je réalise alors que c’est la voix de Tiffany qui émane de l’ustensile.

« Tiffany, vous êtes dans le seau maintenant ? »

Alors le seau et la poupée répondent en même temps :

« Ben non pourquoi ?

- Ben non pourquoi ? »

Une fois de plus, je fais un bond de frayeur et me recule précipitamment.

« C’est pas drôle ! »

Tiffany recommence à rire et j’en frissonne d’autant plus !

« Bon, je vais sortir et aller acheter ce dont j’ai besoin. Je reviendrai demain pour m’y mettre. »

Encore tout tremblant, je remonte le couloir, sors, parcours l’allée de jardin et quitte la propriété. Sur mon passage, toutes les portes se sont ouvertes d’elles-mêmes…


Le taxi me dépose le lendemain matin devant le manoir de Sir Reginald. Je descends du véhicule et débarque ensuite un gros sac de sport rempli d’objets ménagers et produits nettoyants ainsi qu’un aspirateur industriel que je suis allé louer en chemin. Le grand portail extérieur s’ouvre devant moi et se referme sans un bruit lorsque je pénètre dans le parc. Au passage, je salue les statues de chevaliers qui m’avaient attaqué la veille puis je remonte l’allée de graviers. Je pénètre dans la demeure où la poupée en robe de mariée semble m’attendre :

« Salut beau gosse ! Je n’étais pas sûr si tu allais revenir… »

Comme j’ai toujours peur de Tiffany, je décide de la traiter avec déférence.

- Bonjour à vous aussi, Tiffany. Quelle belle journée, n’est-ce pas ? Une bonne journée pour bien nettoyer. »

La poupée lève un sourcil :

« Tu es tombé sur la tête ce matin, Jimmy ? »

Je tique : à aucun moment hier, je n’ai décliné mon identité. Comme si Tiffany lisait dans mon esprit, elle ajoute :

« Bah ! Ne t’inquiète pas ! Pas grand monde peut garder un secret au maître. Il sait déjà tout de toi ! »

Voilà à peine quelques minutes que je suis ici et elle m’a déjà mis mal à l’aise. Mais je suis déterminé donc je demande à la poupée :

« Pourriez-vous m’indiquer la cuisine ? C’est là que je vais commencer. »

Le jouet lève le bras et pointe en direction d’une des portes du fond. Je m’avance.

Alors que j’ouvre la porte, je découvre une cuisine grande et propre. Je l’imagine conçue pour une foule de cuisiniers et domestiques mais il est évident que plus personne n’y a œuvré depuis bien longtemps. Je fais le tour, ouvre placards et tiroirs sans rien trouver de très intéressant, puis sors les affaires de mon sac. Je suis à deux doigts d’allumer l’aspirateur lorsque je me ravise : j’entends des pas dans les escaliers. Je ressors dans le couloir pour voir Sir Reginald en robe de chambre. En me voyant, il affiche un air étonné.

« Sir Reginald, c’est moi, Jim Ho. On s’est vu hier ! Je suis ici pour m’occuper du ménage comme promis. »

L’homme ne semble pas réagir ; j’ai l’impression qu’il essaie de se souvenir de moi. Puis tout d’un coup, il fait :

« Très bien, très bien… En attendant, allez me faire du thé. »

Je m’exécute. J’ai repéré la bouilloire dans un placard que je mets à bouillir. Le thé n’est pas non plus difficile à trouver : il y en a plein les placards ! Il paraît évident que Sir Reginald en boit beaucoup et souvent. Une dizaine de minutes plus tard, je lui amène sur un plateau théière, tasse, cuillère, lait et sucre. Sir Reginald se sert en me remerciant et j’en profite pour récupérer toutes les tasses sales sur le bureau.

De retour dans la cuisine, je commence à faire la vaisselle. Je suis étonné que Tiffany ne soit plus dans la pièce mais je me rends compte qu’elle et Sir Reginald sont en grande conversation dans le bureau. Tant mieux !

Vers 11h, Sir Reginald est habillé et sort de la maison. Devant le parvis se gare une limousine blanche dont la porte s’ouvre toute seule devant le magicien. Puis il monte dedans et elle s’en va. Tiffany prend une voix lascive et me dit :

« Ah, enfin ! Nous voilà tous les deux seuls ! »

Je me retourne brusquement pour voir la poupée assise sur la table dans une position plus que dérangeante : ses petites jambes de bois écartées et sa robe blanche relevée, elle me montre sa culotte en soie par-dessus son squelette de bois. Même si c’est ridicule, je baisse les yeux.

« Désolé mais j’ai du travail. Je dois m’y mettre ! »

J’en profite pour allumer l’aspirateur dont le bruit emplit instantanément toute la pièce et m’empêche d’entendre ce que me répond la poupée. Content de ma ruse, je fais un sourire en coin et commence à aspirer. Mais quelques secondes plus tard, mon aspirateur s’arrête. Je me redresse pour me rendre compte que la prise a été débranchée. Je m’approche pour la rebrancher mais la poupée se met en travers de mon chemin.

« Alors beau gosse, on n’a pas envie de s’amuser ? Tu as tort ! Je ne suis pas de bois à ton charme… »

Horrifié, je contourne le jouet et rebranche l’aspirateur. Le bruit revient mais je peux voir du coin de l’œil que Tiffany est furieuse. Je recommence à aspirer, tout en la surveillant mais celle-ci disparaît rapidement de mon champ de vision. Elle a dû se lasser. « Bon débarras », je pense, et je continue mon ménage.

Alors que j’ai presque fini la cuisine, je m’empêtre les pieds dans le tuyau et tombe par terre. Au même moment, l’aspirateur s’arrête et j’entends un cri de rage : c’est la poupée qui cours vers moi, un grand couteau de cuisine à la main ! Elle me saute dessus et s’écrase sur ma poitrine, me coupant le souffle. Ses grands yeux verts ont l’air de me lancer des éclairs.

« Alors, beau gosse ? On ne veut pas s’amuser ? Quel dommage ! »

Je hurle !

« Ne te fatigue pas, chéri ! On n’est que tous les deux ici. »

Elle lève le couteau, sur le point de le planter dans mon visage lorsque la voix de Sir Reginald tonne dans la pièce, émanant de nulle part :

« Tiffany ! Laisse-le ! »

La poupée se fige, une main accrochée à mon col et le couteau toujours levé. Pendant quelques secondes, je n’ose pas bouger puis voyant que le jouet reste inerte, je lui enlève le couteau des mains et le décroche de moi. Sans trop savoir quoi faire, j’enferme la poupée dans le four et range le couteau à sa place. Je suis tellement secoué que je dois m’asseoir. Mes mains tremblent et j’ai des sueurs froides dans le dos. Il me faut plusieurs minutes pour me calmer. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé et d’où est provenue la voix du magicien. Je regarde autour de moi : toujours pas de manifestation de Tiffany. Je pense que j’en ai assez fait pour aujourd’hui : il est temps de rentrer chez moi !


Une semaine plus tard, j’ai fini de nettoyer le manoir, enfin toutes les pièces sauf trois où Sir Reginald m’a interdit l’accès: sa chambre à l’étage, l’étude et le laboratoire au sous-sol. Une vingtaine au total. Au passage, j’ai pu me rendre compte que Sir Reginald n’est pas très rigoureux sur le paiement des factures et autres paperasses administratives. Donc je décide de lui faire du classement et le soir-même, lui demande de signer les documents et de faire des chèques. Comme je n’ai pas vu d’ordinateur et que mon téléphone n’a pas de Wi-Fi, j’imagine bien que le paiement en ligne n’est pas dans ses habitudes…

Sir Reginald semble s’être habitué à ma présence. Il a sa routine, bien sûr, comme aller manger dans son club tous les midis et ne rentrer qu’en milieu d’après-midi mais quand il est au manoir, il est toujours agréable envers moi. Je pense qu’il apprécie être dans une maison propre et avoir quelqu’un qui s’occupe de ses affaires. Un soir même, il me propose de rester coucher mais je décline son offre et explique que je dois rentrer chez moi avant le coucher du soleil. Il ne pose pas la question mais je vois que ça l’intrigue.

Tiffany a recommencé à me parler le cinquième jour. Elle m’a accueilli un matin et s’est adressée à moi comme si rien ne s’était passé. Je ne savais pas comment réagir donc j’ai répondu sur le même ton et depuis nos relations sont cordiales. Elle a même cessée d’utiliser la poupée de mariée et s’adresse régulièrement à moi sans apparition manifeste, sauf la fois où elle a fait parler le portait de la Reine Victoria dans le salon et que j’ai failli avoir une crise cardiaque.


C’est la fin de la troisième semaine. A mon arrivée au manoir, Tiffany m’avertit que Sir Reginald a laissé un mot pour moi dans la cuisine. Je m’y rends et trouve une note sur la table, à côté d’un costume noir, chemise blanche, gants blancs et nœud papillon. Je lis :

« Jim, nous avons de la visite à 17h. Allez acheter quelques scones en ville, au moins une dizaine. Préparez du thé et assurez-vous d’être présentable. J’ai pris le soin de vous choisir une tenue. »

Je suis un peu désemparé. Etre acolyte ne signifie pas être un valet. Ceci dit, en y pensant bien, voilà deux semaines que je cuisine, fais le ménage, range, m’occupe des papiers… Effectivement, je me comporte comme un domestique ! Ceci dit, Sir Reginald m’a sauvé la vie et j’ai une dette. Je peux bien jouer les Alfred Pennyworth pendant quelques semaines, le temps que le magicien découvre ma valeur. Je préviens Tiffany que je ressors et me mets en route vers une pâtisserie en ville qui fait des scones et des madeleines à couper le souffle…

A 17h précise, la sonnerie du manoir retentit. Même si les portes s’ouvrent toutes seules, je suis devant pour saluer les invités : deux femmes d’un certain âge, richement habillées. Surprises par ma présence, elles me dévisagent entièrement puis font un sourire complice. Avec la plus grande déférence possible, je les mène dans le salon où les attend Sir Reginald. A mon entrée, bien propre dans mon costume d’Alfred, le magicien me fait un hochement de tête en signe de satisfaction.

Quelques minutes plus tard, alors que je sers le thé, les discussions vont déjà bon train ! Au début à mon propos mais Sir Reginald reste évasif alors la conversation s’oriente vers les potins de la ville. Plus précisément, ceux du monde surnaturel de Confluence. Dans la cuisine, Tiffany me montre une sorte de conduit où je peux entendre la discussion comme si j’étais dans la pièce. Alors je m’installe et écoute. Il est évident que ces deux dames sont aussi magiciennes (ou sorcières ?) et j’assiste à une réunion de faction. Sir Reginald est flamboyant et je comprends pour la première fois pourquoi il est autant respecté dans la communauté : tantôt enjôleur et charmant, tantôt réfléchi et cultivé, il même l’entretien comme un chef d’orchestre et ne rate pas une mesure. Au bout de deux heures, il sait tout ce qu’il y a à savoir ! Poliment, il invite les convives à partir. Je les raccompagne à leur voiture, leur ouvrant même la porte, et elles en sont ravies. Elles me complimentent pour le bon goût des madeleines puis les portes se ferment et la voiture s’en va. De retour dans son bureau, Sir Reginald a commencé à lire donc je débarrasse sans bruit. Je me dépêche car le soleil va bientôt se coucher et je dois rentrer chez moi. Eh oui, toujours cette nyctaphobie qui me tient dans ses griffes !


Le lendemain matin, je m’affaire au manoir mais au bout d’un moment, je commence à m’inquiéter : il est 10h passé et Sir Reginald n’est toujours pas descendu. Pourtant, ce n’est pas dans ses habitudes ! Même le week-end, il est aussi matinal qu’en semaine.

« Tiffany ! Tiffany ! As-tu vu Sir Reginald ? »

Aucune réponse. C’est un aspect que j’ai remarqué chez elle : lorsqu’elle n’est pas intéressée à répondre ou ne sait pas, elle ne dit rien. C’est agaçant !

« Tiffany ? Tu es là ?

- Où veux-tu que je sois ?

- Tu peux aller voir dans la chambre de Sir Reginald ce qu’il se passe ? »

Elle ne répond pas tout de suite.

« Tiffany ?

- Je ne peux pas voir dans sa chambre : je ne suis pas autorisée à y rentrer.

- Même en cas de danger ?

- Qui te dit qu’il y a danger ? »

Elle a raison. Si ça se trouve, la visite de la veille a fatigué le magicien et il a décidé de faire la grasse matinée. Je hausse les épaules et reprends mon travail, même si une pointe d’inquiétude plane encore au-dessus de moi.

Midi sonne et le magicien n’est toujours pas descendu. Je n’en peux plus ! Je monte les escaliers et vais frapper doucement à sa porte.

« Sir Reginald ? Etes-vous réveillé ? »

Aucune réponse. Je recommence un peu plus fort mais toujours sans succès. Dans le couloir, une statue s’anime et lève un sourcil. Je regarde Tiffany en retour et lui dit :

« On fait quoi ? »

La statue se contente de hausser les épaules. J’ai une folle envie d’ouvrir la porte mais je ne sais pas si je peux. Je pèse le pour et le contre : « pour », Sir Reginald n’a pas l’habitude de se lever tard et s’il allait bien, il m’aurait répondu lorsque je l’ai appelé ; « contre », je veux pénétrer sans autorisation dans la chambre du plus puissant magicien de la région et les risques que je me retrouve transformé en grenouille ou pire sont assez élevés… Tant pis ! J’ouvre quand même !

Ce que je trouve à l’intérieur me terrifie : Sir Reginald est allongé dans un grand lit à baldaquin, rigide Son visage est cadavérique et son front en sueur. Il est inconscient. Je m’approche et lui tapote la main doucement : il ne remarque même pas ma présence !

« Tiffany, il faut appeler une ambulance ! Je dois l’emmener à l’hôpital !

- Un hôpital ? Tu es fou ? Les magiciens ne sont pas faits pareils que les mortels et ne peuvent pas se faire soigner comme vous ! Imagine-toi ce qu’il se passerait si les mortels apprenaient l’existence de la magie ? »

Je me mords la lèvre car je sais qu’elle a raison. Je ne peux pas risquer que le monde surnaturel soit exposé ainsi. Mais les magiciens doivent bien avoir des médecins !

« Tiffany, as-tu déjà vu un médecin ou une infirmière venir au manoir ? »

Pas de réponse. Donc, elle n’en a pas vu. Je descends en vitesse les escaliers et me rue au bureau pour consulter les papiers de Sir Reginald. Je cherche dans les pages n’importe quelle référence médicale sans succès. Que faire ?

Soudain, j’ai une idée. J’attrape mon portable et compose un numéro dans mes raccourcis. Alors la voix me répond :

« Ici Dr Kaouna. Il y a un problème, Jim ? »


Voilà deux heures que je suis dans la salle d'attente de l'Hôpital des Surnaturels de Confluence. Assis sur une chaise, j’attends le docteur. Grâce à l’intervention de mon psychiatre, Sir Reginald a été emmené tout de suite en soins intensifs. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis. Je suis vraiment inquiet, sentiment qui est directement suivi d'un malaise profond. En effet, je suis le seul mortel dans cette salle, entouré de toutes sortes de membres de la communauté surnaturelle et tous les regards sont braqués sur moi. Il paraît évident qu'ils sentent que je ne fais pas partie de leur monde… A côté de moi, une méduse dont la chevelure a été partiellement rasée lit un magazine. Malgré les sifflements à quelques centimètres de mon oreille, je m'efforce de ne pas regarder les quelques serpents qui sifflent sur sa tête. De l'autre côté, un homme présente de multiples contusions sur son visage, probablement dû à une bagarre ou une chute. Son apparence est d'autant plus étrange qu'au milieu de son visage tuméfié brillent trois yeux rouges qui me donnent des frissons. En face de moi, une mère loup-garou est avec ses trois bébés dont un paraît faible et somnolent. Les deux autres bambins ont l'air de s'ennuyer énormément. Le portrait est vraiment attendrissant mais je me force à ne pas les fixer de peur de me faire arracher la gorge… Mon seul réconfort est qu'il n'y a pas de vampire dans la pièce. Bien évidemment, nous sommes en début d'après-midi et ils ne sortent pas en plein jour mais mon instinct de conservation me hurle de quitter cet endroit avant le coucher du soleil. Je sens mes phobies monter en moi et je lutte pour garder la tête froide. Après tout, qui sait quels autres monstres habitent cet établissement de santé...

Je suis soulagé lorsque j'entends le docteur appeler mon nom. Je me lève et le suis dans la chambre de Sir Reginald. Alité, connecté à toutes sortes de machines, le magicien me fait de la peine à voir : vieux, fatigué, pâle et les traits tirés.

« M. Ho, êtes-vous de la famille de M. Thorpe ? »

Andrew Thorpe, c'est le faux nom que j'ai donné à l'hôpital lorsque nous sommes arrivés. Le magicien étant une personne publique et renommée, je ne veux pas ébruiter son état de santé actuel. Jusque-là, j’ai de la chance car personne ne l’a reconnu.

« Je travaille pour lui, Docteur, je suis son assistant.

- A-t-il de la famille ?

- Non, il n'a que sa gouvernante, Tiffany, et moi-même. »

Si Tiffany m’entendait la qualifier de « gouvernante », je pense qu’elle me tuerait. Cette pensée me fait frémir.

Le docteur paraît dubitatif. Mais mon air grave et inquiet semble le convaincre.

« Ce n'est pas un patient régulier de notre hôpital. Savez-vous où il est actuellement traité ? »

Je le regarde étonné.

« A ma connaissance, il n'en fréquente aucun. »

C’est au tour du docteur de paraître surpris.

« Dans son état ! Pas étonnant que ce soit si critique. Avez-vous au moins conscience de sa condition ?

- Rien de plus que ce que j’ai déjà décrit à l’infirmière au triage. »

Le docteur soupire et me fait signe de m’asseoir. Je m’exécute.

« M. Thorpe souffre d’une maladie extrêmement rare, même selon les critères de la communauté surnaturelle. Il a un cancer… enfin, une sorte de cancer que les mortels ne peuvent pas contracter : un cancer de la magie ! »

Je le regarde, incrédule.

« Il paraît évident que vous n’en avez jamais entendu parler. Pour faire simple, le cancer de la magie est un dérèglement de l’énergie mystique qui habite le corps du magicien et qui le ronge de l’intérieur, détruisant les cellules normales.

- Et ça se soigne ?

- Comme tous les autres cancers s’ils sont traités le plus tôt possible. »

J’attends que le docteur continue sa phrase mais il n’ajoute rien. Il me regarde d’un air grave et semble chercher ses mots.

« M. Thorpe est en phase terminale d’un cancer qui n’a probablement jamais été traité… »

Mes yeux s’écarquillent.

« Il va mourir ? »

Le médecin ne répond pas instantanément.

« Oui, il ne lui reste plus beaucoup de temps.

- Combien ? Des années ? Des mois ? Des semaines ? »

Le docteur ne paraît pas confortable à l’idée de répondre à cette question.

- Il faudra attendre les résultats des analyses pour le savoir.

- Docteur, dites-moi. Combien de temps ? »

Il me regarde d’un air défiant, pour s’assurer que je veux vraiment savoir. Je ne baisse pas les yeux.

« Une semaine tout au plus… »

Je sens en moi le monde qui s’écroule… pour la deuxième fois ! Après avoir traversé l’enfer à la mort des Murphy, je ne pense pas être capable de supporter la mort de Sir Reginald. Je sens l’angoisse qui me saisit le cœur.

Le docteur, patient, attend que je me calme, puis reprend :

« Ecoutez, je pen…

- Et la magie ? Est-ce que la magie peut le sauver ? Il existe probablement un sort pour soigner ce cancer ! »

Le regard du médecin devient alors plus dur et je sens de la colère monter en lui :

« M. Ho, la magie ne résout pas tous les problèmes ! »

Puis il se reprend et le ton de sa voix baisse.

« Je suis désolé mais la magie ne peut pas sauver M. Thorpe. »

Il se lève et ajoute :

« Je repasserai tout à l’heure pour vous donner les résultats. En attendant, je vous conseille de réfléchir à ce que vous allez faire du peu du temps qui vous reste avec lui. »

Et il sort. Alors que la porte se referme, je m’effondre. De lourdes larmes coulent sur mon visage et mes sanglots secouent l’ensemble de mon corps.

Je ne sais pas combien de temps je reste dans cet état. C’est mon alarme qui me sort de mon état second. Le coucher de soleil est proche et je dois rentrer chez moi. Je quitte l’hôpital à toute vitesse et m’engouffre dans le premier taxi disponible. Les derniers rayons dardent la ville lorsque je suis de retour dans mon petit appartement au-dessus de l’église. Assis sur mon canapé enroulé dans une vieille couverture, je recommence à pleurer. J’ai besoin de parler à quelqu’un mais je n’ai personne vers qui me tourner. Ben ? Non, il a déjà assez souffert à cause de moi et je ne veux pas continuer à être un fardeau… Mes parents ? Je ne veux pas les inquiéter. Muffie et Billow ? Inutile d’en parler ! Seul et sans ami avec qui partager ma peine, je suis prostré sur mon canapé jusqu’à ce la fatigue me force à dormir.


Je me réveille le lendemain dans un piteux état : mes traits sont tirés, mes yeux bouffis et je suis fatigué. Autour de moi, mon canapé est jonché de mouchoirs sales. Hier soir, j'ai vraiment craqué mais j'ai appris que s'apitoyer sur son sort n'est utile qu'un moment. Je dois me reprendre en main ! Comme il reste plusieurs heures avant le lever du soleil, j'exécute ma routine matinale : petit-déjeuner, exercices de musculation - habitude héritée de mes années chez les Murphy -, douche, habillage, etc... Tout ceci se fait de manière automatique, sans que j’aie à y penser, ce qui me laisse le temps de planifier ma journée. Tout d'abord, je dois aller à la maison de Sir Reginald : il faut que je tienne Tiffany au courant et de plus, je veux chercher dans le bureau si le magicien était traité par un cancérologue. En chemin, je vais appeler le Dr Kaouna pour le remercier de son aide et je vais en profiter pour lui demander s'il connaît une clinique privée spécialisée dans ce type de cancer. Ceci dit, en ce moment, mes actions ne sont pas en très bonne forme donc je crains de ne pas pouvoir payer la facture… Ensuite, je retournerai à l'hôpital et passerai le reste de la journée là-bas. Ce qui me chagrine le plus, c'est que je n’ai aucune idée si Sir Reginald a de la famille donc je n’ai personne à prévenir. J'ai aussi peur de créer des tensions politiques si je révèle à la communauté surnaturelle la situation. Ah si je connaissais un magicien !... En fait, j'en connais une, Billow, mais disons qu'elle est plutôt dans le camp des parias. Je ne pense pas qu’elle pourra m’aider.

Le soleil levé, je suis prêt à sortir. Au bas des escaliers, dans la nef, je vois le Pasteur Roger qui m’adresse un sourire bienveillant. Je lui fais un signe de la main et sors. J'ai beaucoup de choses à faire donc pas le temps de papoter !

Une demi-heure plus tard, le taxi me dépose devant le portail de Sir Reginald. Étonnamment, il ne s'ouvre pas automatiquement à mon arrivée et je suis obligé de grimper et de l'enjamber. En temps normal, les statues de pierre à l'entrée auraient dû se jeter sur moi mais elles restent immobiles. Je commence à être inquiet.

« Tiffany ! Tiffany ! »

J'ai beau m'égosiller dans le jardin mais personne ne répond. J'accélère le pas et arrive rapidement devant la grande double porte de la bâtisse. Celle-ci reste fermée. Heureusement, j'ai le double des clés que j'ai fait faire en douce pour les situations urgentes comme celles-ci. La porte s'ouvre sans problème et je rentre dans la maison. Dans le couloir, la poupée de bois ne réagit pas.

« Tiffany ? »

Toujours aucune réponse. Est-il possible qu'elle soit partie ? Est-ce qu'elle est avec Sir Reginald à l'hôpital ? Je fais le tour de la maison mais je ne la trouve pas donc inutile de perdre mon temps, je me dirige vers le bureau.

Deux heures plus tard, je décide de jeter l’éponge : non seulement je n’ai trouvé aucune trace de médecin traitant le cancer de Sir Reginald mais en plus aucune mention ni de famille ni d’amis proches. J’ai cherché partout sauf dans le petit carnet noir que je n’arrive pas à ouvrir. C’est étrange à dire mais je pense qu’il est scellé magiquement et je n’ai pas la formule pour l’ouvrir. J’ai essayé : « Abracadabra », « Hocus Pocus » et « Sésame, ouvre-toi » mais bien évidemment, ça n’a pas marché…

« Tiffany ! »

Son absence me pèse depuis un moment donc je suis assez étonné de l’entendre me crier :

« Tu vas arrêter de beugler un peu ! »

Je me retourne et bien évidemment, ne vois personne.

« Tu étais là tout le temps ?

- Où veux-tu que je sois ? Tu es au courant que je suis liée à cette maison, non ? »

Euh… Non, je ne l’étais pas, même si j’avais des doutes. Du coup, voilà que c’est confirmé.

« Pourquoi ne m’as-tu pas répondu plus tôt ? »

Silence. Elle est vraiment pénible quand elle réagit ainsi ! Elle pourrait répondre, même si c’est pour dire qu’elle ne veut pas me répondre !

« Tu ne me demandes pas des nouvelles de Sir Reginald ?

- Non, je sais déjà que tu vas m’en donner. »

Elle est agaçante !

« Savais-tu pour sa maladie ?

- Oui et non. J’avais bien remarqué que de temps en temps il faisait des crises mais elles passaient au bout d’un moment.

- Il a un cancer de la magie… »

Pas de réponse encore. Elle ne doit pas savoir ce que c’est.

« Tiffany, sais-tu si Sir Reginald a de la famille ? On doit les contacter !

- Aucune : fils unique, parents morts en Angleterre le siècle dernier…

- Le siècle dernier ???

- Oui, vers 1850 je crois. »

Je dois faire une tête terrible car même Tiffany remarque ma stupéfaction.

« Beau gosse, quel âge crois-tu qu’il a ? »

Pour être honnête, je me suis jamais trop posé la question. Il a l’air vieux mais en même temps paraît encore très robuste. De plus, il y a un an à peine, il éliminait à lui seul une maison remplie de vampires…

« 65 ? 70 ans peut-être ? »

Tiffany explose de rire. Comme le reste de sa personnalité, il est vraiment malsain :

« Que tu es stupide ! Il a 183 ans cette année ! »

Je manque de tomber à la renverse !

« 183 !!! Comment peut-il être aussi vieux ?! »

Silence encore. Qu’est-ce qu’elle est pénible !

« En tant d’années, il n’a pas eu le temps de fonder une famille ? Et qu’en est-il d’un ancien disciple ?

- Aucune chance de ce côté-là. Sir Reginald n’a jamais trouvé d’élève digne de lui transférer son savoir. Pourtant, beaucoup ont essayé ! Mais il a réussi à tous les décourager. Je me souviens même d’un qui n’a même pas tenu cinq minutes : il est rentré dans la maison et en est ressorti aussitôt. On ne l’a jamais revu ! »

Elle rit. De mon côté, je m’abstiens de faire un commentaire : si un apprenti a été accueilli comme moi avec un couteau de cuisine filant droit vers son oeil, j’imagine qu’il aurait filé au plus vite…

« En tout cas, je crois que c’est son plus grand échec : ne pas trouver son héritier spirituel. »

Soudain, mon visage s’illumine ! J’ai une idée ! Si j’arrive à guérir Sir Reginald ou au moins ralentir sa maladie pour quelques temps, nous pourrions partir pour une dernière quête : trouver l’apprenti du magicien !... Oui, mais comment remettre Sir Reginald d’aplomb ? J’ai besoin d’un magicien !

« Tiffany, je dois y aller ! »

Quelques minutes plus tard, je franchis la grille d’entrée et me dirige avec résolution en direction du centre-ville.

A chaque fois que je m’approche de cette maison, je me demande de ce que je vais trouver ! Chaque visite, une nouvelle surprise ! Il faut dire que Muffie et Billow sont totalement… imprévisibles ! (à défaut de meilleur terme…) Je suis donc bien étonné de ne rien voir d’étrange ou dangereux. Je rentre avec hésitation dans la maison où je trouve les deux jeunes femmes assises à table, buvant du thé. Il y a même une troisième tasse qui fume devant une chaise vide.

« Est-ce que je suis mort sans m’en être rendu compte ? », je leur fais.

Elles explosent de rire à tel point que Billow doit se tenir les côtes tellement qu’elles s’agitent. Le rire de Muffie est franc et fort tandis que celui de la magicienne est plutôt fluté. Je les regarde, interdit.

« On savait que t’allais venir, Billy ! Le voyant nous avait prévenues. »

Ah oui ! Muffie m’appelle « Billy », et ce depuis le premier jour. Je me demande si elle le fait exprès ou si juste elle n’a pas la mémoire des noms. Au début, je ne pouvais pas m’empêcher de râler mais maintenant, ça me passe au-dessus de la tête. Je réponds :

« Le voyant ?

- Oui, un nouvel Oracle qui est arrivé en ville il y a quelques semaines. On l’a rencontré par hasard. Maintenant, il nous aide à empêcher l’Apocalypse. Comment s’appelle-t-il déjà ?

- Marcus quelque chose, répond Muffie.

- Ah oui ! Marcus ! Il s’est installé dans les Plateaux Ouest de la ville. »

Billow me tend une carte de visite sur laquelle est inscrit : « Le futur est l’écho du passé. », accompagné d’un numéro de téléphone. Un peu ridicule comme slogan mais bon…

« Formidable. Mais ça ne me dit pas pourquoi c’est aussi calme ici ! La dernière fois, Muffie, tu essayais de chasser les marmottes avec un fusil mitrailleur ! »

A l’évocation de ce souvenir, Muffie prend un air fier.

« C’est le voyant. Il nous a dit que tu allais venir nous demander quelque chose d’une importance telle que cela changera la ville tout entière… C’est vrai ?

- Et il vous a dit exactement à quelle heure j’arriverais ? »

Les deux jeunes femmes acquiescent en même temps. Billow ajoute même :

« A la minute près ! Alors, de quoi as-tu besoin ? »

Ce « Marcus » ne doit pas être un des nombreux charlatans diseurs de bonne aventure qui pullulent dans la ville… Je m’assieds à table.

« Billow, un ami magicien est dans le coma à l’hôpital. J’ai besoin qu’il se réveille et puisse voyager.

- Tu veux une sorte de potion de réveil ou de guérison ? Qu’est-ce qu’il a ?

- Il a un cancer de la magie. Elle le ronge de l’intérieur… »

Billow pâlit. Apparemment, ce type de cancer doit être le plus redouté de la communauté magique. Elle réplique :

« Qu’est-ce qu’il te fait croire que je suis capable de t’aider ?

- Principalement, parce que tu es la magicienne la plus douée que je n’ai jamais rencontrée… »

Intérieurement, je ne pense pas mentir : techniquement, Sir Reginald est UN magicien donc Billow est LA magicienne la plus talentueuse dans ma vie. Ceci dit, je n’ai pas dû être assez convaincant car elle me regarde, très dubitative. J’ajoute :

« Et accessoirement, tu es la seule magicienne que je connaisse…

- Enfin la vérité ! Tu ne sais pas à qui demander !

- Alors, tu vas m’aider ?

- Le cancer de la magie est incurable. Ton ami est condamné. À quel stade en est-il ?

- Terminal. D'après le médecin, il ne lui reste que quelques jours à peine. »

La magicienne me regarde, désolée. J'aurais dû m'en douter. Mais je ne veux pas renoncer :

« Et un artefact ? »

Billow fait « non » de la tête. Je ne sais pas quoi dire.

Muffie, qui s'était désintéressée de notre conversation depuis un moment et massacrait des zombies sur sa console portable, intervient :

« Si c'est la magie qui le ronge, il suffit de la lui enlever ! »

Je considère cette idée quelques secondes. C'est du génie ! Je suis prêt à m'exclamer « Eurêka » lorsque je remarque le visage horrifié de Billow.

« Ça ne va pas la tête ? Supprimer la magie à un magicien ! C'est la chose la plus abominable que l'on puisse faire ! Tu te rends compte, ça le rabaisserait au niveau d'un... »

Je serre les dents et la regarde intensément. Elle s'arrête tout net, ce qui confirme que j'ai bien deviné ce qu'elle allait dire. Je sens un mélange de colère et de tristesse monter en moi. Je finis la phrase :

« Comme un simple mortel, c'est ça que tu allais dire ! Après tout, nous sommes si inférieurs à vous ! »

Le visage de Billow se décompose et elle me regarde avec horreur.

« Ce n'est pas ce que je voulais dire !

- Si, c'est exactement ça ! Tu nous considères faibles !

- Non, non, je te promets... »

Ces derniers mots sont accompagnés de larmes. Billow est maintenant très pâle et tremble soudain de tout son corps. Muffie me regarde d'un air d'urgence. Autour de nous, une brume noire semble remplir la pièce et je sens le sol trembler, comme si un séisme se préparait. Muffie, un peu affolée, s'écrit :

« Bien sûr que c'est pas ça que tu voulais dire, Billy ! »

Les yeux de la Chasseuse me font bien comprendre que nous sommes en danger. Il faut absolument que Billow se calme ! Je m'exclame :

« Non, bien sûr que non ! Billow, je me suis laissé emporter ! Je suis sûr que tu voulais dire autre chose ! »

Je regarde Billow mais son attitude n'a pas changée. Muffie renchérit :

« T'es un peu soupe-au-lait, Billy ! Ça te rend vraiment malpoli des fois ! Je suis sûre que tu ne voulais pas blesser Billow !

- Non, bien sûr ! Je suis désolé, Billow ! »

Notre jeu d’acteur doit être assez convaincant car le visage de la magicienne se détend un peu. Elle me répond :

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Vraiment !

- Je te crois, Billow.

- Supprimer la magie à un magicien, ce serait pire que lui couper les bras et les jambes ! C'est la même différence entre un mortel qui devient aveugle adulte et un qui naît avec une cécité : le premier se sent plus démuni car il a déjà vu ! »

Dans un sens, je comprends ce qu'elle veut dire. Ce n'est pas le cas de Muffie :

« Dans tous les cas, il est dans le coma et va clamser. Ça ne change pas grand-chose pour lui. »

Je ne suis pas prêt à baisser les bras. Je repars à la charge :

« En fait, je pense que même handicapé, il préférerait pouvoir accomplir une dernière mission avant de disparaître. Billow, es-tu capable de créer un filtre qui annulerait la magie ? »

Je peux voir que cette idée rentre en conflit avec ses valeurs. J’insiste :

« Tu peux ? »

Elle soupire.

« Si ton ami est vraiment mourant et qu'il n'y a pas d'autre solution, oui je pense que c'est possible. Mais ce ne sera pas permanent et l’efficacité du filtre diminuera avec le temps. Ça ne le sauvera pas. »

L’espoir renaît.

« Quand pourrais-je l'avoir ?

- Demain probablement. »

Je saute de joie et la prends dans mes bras.

« Je repasserai demain alors ! Billow, je te suis redevable !

- Tu devrais plutôt remercier l'Oracle. S'il ne m'avait pas annoncé que je t'aiderais, je ne l'aurais probablement pas fait. »

Je devrais effectivement le remercier alors ! Cela tombe bien : la deuxième partie de mon plan consiste à trouver ce futur apprenti. Je pense que je vais aller voir Marcus l'Oracle demain.


Le lendemain, je franchis la porte de l'église alors que les premiers rayons de soleil brillent dans le ciel. Je n'ai pas de temps à perdre ! Dans le tramway, les figures matinales et peu réveillées sont apathiques. Pendant le trajet, je repense à quelque chose qui me tarabuste depuis la veille. Quand Billow m'a parlé d'un nouvel oracle en ville, j'ai cru me rappeler que j'en avais déjà entendu parler, sans toutefois pouvoir me souvenir des détails. Étant donné que j'ai passé la plupart de mon temps entre chez Sir Reginald et reclus chez moi, et étant donné que Marcus ne doit pas offrir ses services dans des pubs à la télé, j'en ai probablement entendu parler chez le magicien... Soudain, ça me revient ! Les derniers invités qui sont venus prendre le thé avec Sir Reginald ont évoqué l'arrivée en ville de l'oracle dans leurs potins croustillants. Je me rappelle même qu'ils avaient appris que Marcus s'était en fait réfugié incognito à Confluence suite à des problèmes dans son pays natal. Il avait apparemment fait une prédiction un peu trop funeste au premier fils d'une famille de gang locale appelée « Souveran » ou quelque chose comme ça. Même si je déteste le chantage, cette information pourra m'aider à négocier les services de Marcus s'il est trop réticent.

Je descends à mon arrêt et remonte la rue avec résolution. Ma destination : 314 Evergreen street, l'adresse que Billow m'a indiquée. Apparemment, son « salon » est au deuxième étage, au-dessus d'un restaurant. Je trouve assez facilement. Je rentre.

En haut de l'escalier, je tape à la porte plusieurs fois jusqu'à ce qu’une voix me crie : « Deux minutes, j'arrive ! »

Peu de temps après, un homme afro-américain vient m'ouvrir la porte. Il est de taille moyenne, les cheveux courts et il est évident qu'il entretient sa forme. Ses habits à cette heure matinale sont très sobres, loin des extravagances qu'on s'attendrait de la part des médiums de foire. Ce qui est le plus gênant chez lui, c'est son œil entièrement aveugle, le globe oculaire complètement blanc et immobile dans son orbite, en contraste avec son autre œil normal et mobile.

« Je peux vous aider ?

- Quelqu'un m'a donné votre carte et m'a conseillé de venir vous voir. J'ai besoin d'une consultation urgente. »

Accompagnant le geste à la parole, je présente la carte de visite que m'a remise Billow. Il la regarde rapidement et m’invite à rentrer. L’intérieur de son salon de voyance est sobre et propre. Bien sûr, une table ronde trône au milieu de la pièce sur laquelle se trouve une boule de cristal ainsi qu’un plateau de ouija. A côté repose une grosse bourse en cuir fermée par un cordon de soie. Je n’arrive pas à deviner ce qu’elle contient. Les murs sont nus et propres.

Marcus s’assoit et m’enjoint de faire de même.

« En quoi consiste cette urgence ?

- Je suis à la recherche de quelqu’un pour un ami.

- Une disparition alors ? Avez-vous un objet qui appartient à la personne ? »

Je m’agite un peu sur ma chaise, un peu gêné.

« C’est que… je ne connais pas en fait qui je recherche. »

Le voyant me regarde d’un air circonspect.

« Il va falloir que vous me fournissiez des détails sinon je n’aurais aucun moyen de la trouver. Mais tout d’abord, parlons des tarifs… »

Je lui coupe la parole et réplique instantanément :

« Je vous paierais dix mille dollars cash : cinq mille si vous la localisez et le reste une fois que je l’aurais trouvée. »

Je m’attends à le voir se réjouir ou même sourire de satisfaction mais son expression est impassible. Il dit seulement :

« Parlez-moi de cette personne.

- Etes-vous capable de garder un secret ?

- La confidentialité fait partie intégrante de mes services. Vous n’êtes pas le premier à le demander… »

Je le regarde intensément.

« Jurez-moi que vous ne le répèterez à personne !

- Non, je ne ferais pas ça. »

Je le regarde, étonné. Il ajoute :

« Vous ne croyez pas que je vais me mettre en danger de mort pour vos affaires ? »

J’y réfléchi deux secondes. C’est vrai que je ne peux pas exiger cela de lui. Ceci dit, s’il racontait à la mauvaise audience ce que je vais lui dire, il pourrait mettre la ville à feu et à sang. Et en y repensant, même s’il promettait, je n’aurais aucune garantie qu’il tienne parole. A moins que…

Marcus attend patiemment que je réponde mais comme je ne le fais pas, il continue :

« Avez-vous changé d’avis ? »

Il ne peut pas le voir mais je serre les poings sous la table. Je me déteste déjà pour ce que je vais faire :

« Vous êtes nouveau en ville, n’est-ce pas ? Vous étiez où avant ?

- Je suis désolé mais je ne partage aucun détail personnel avec mes clients. Pour plus de confidentialité, vous le comprenez bien. Mais effectivement, je viens juste de m’installer. Je ne sais pas qui vous a donné ma carte mais c’est probablement un de mes premiers clients. J’ai de la chance que le bouche-à-oreilles fonctionne.

- Oui, apparemment vous vous êtes déjà fait une petite réputation à Confluence. Mais elle n’est rien par rapport à celle que vous aviez précédemment… »

Son œil valide tressaute.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez. »

Je fais un sourire un peu exagéré.

« Bien sûr que vous savez ! Certaines personnes seraient intéressées de savoir que vous vous êtes réfugié à Confluence. Et une famille en particulier… »

Le voyant réalise alors que je ne bluffe pas.

« Qu’attendez-vous de moi ? »

Je souris largement.


Une heure plus tard, quand je sors du salon de l’Oracle, je me sens horriblement coupable et à la fois très satisfait. J’ai laissé Marcus étendu sur son canapé, quasiment inconscient. Non que je lui ai fait du mal ! Mais il a dû pousser son talent aux dernières limites pour m’obtenir ce que je cherchais. Je lui ai mis une couverture dessus et ai déposé l’argent sur la table. Si ces informations sont vraies, il l’aura amplement mérité !

Alors que je marche dans une ruelle, je suis soudain violemment soulevé et plaqué contre le mur en brique. Je ressens une pression sur ma trachée-artère mais devant moi, il n’y a personne ! Je me débats mais la prise sur mon cou est ferme et je n’arrive pas à me libérer. Je pense que mon sang commence à avoir du mal à atteindre mon cerveau car j’entends une voix féminine un peu éthérée qui me crie :

« Qu’as-tu fait à Marcus !?! »

Je regarde autour de moi en panique. Je donne un coup de pied devant moi mais je n’atteins rien. Je dois être victime d’un sort !

La voix me répète :

« Tu vas me dire ce que tu as fait à Marcus !

- Rien ! Je ne lui ai rien fait ! Vous faites erreur !

- Tu es rentré chez lui et quand tu es sorti, il était inconscient !

- C’est lui qui a fait une divination trop forte et qui était KO ! Je vous jure que je n’ai rien fait ! »

Ma vision commence à se brouiller à cause du manque d’oxygène…

« Lâchez-moi ! Pitié ! Je n’ai rien fait !

- Tu mens ! Tu as attaqué Marcus ! »

Je sens que je vais perdre conscience. Je réunis les dernières forces en moi et j’attrape dans ma poche une bombe de poivre de Cayenne. C’est Muffie qui me l’a offerte au cas où je me ferais agresser. D’ailleurs, elle a collé dessus une photo d’elle en train de tirer la langue. Je vide entièrement le spray devant moi et le poivre en suspension semble former un visage féminin aux cheveux courts. Surpris, mon assaillant lâche sa prise et m’arrache l’arme des mains. Je m’écroule le long du mur, inspirant l’air à grandes goulées pour reprendre mes esprits. Je m’attends à ce que mon adversaire lance une autre attaque mais celui-ci semble immobile, la tête tournée vers le spray. Soudain, les grains de poivre et l’atomiseur tombent au sol et une jeune femme apparaît devant moi. Elle est vêtue d’une sorte de cosplay Steampunk renforcé par ses cheveux rouges dont une longue mèche tombe sur son visage et cache un de ses yeux. Elle porte une sacoche de cuir en bandoulière et une sorte de ceinture utilitaire à la Batman. Son regard est toujours posé sur le spray au sol et elle semble être ailleurs. Doucement, je me relève et commence à glisser le long du mur mais avant que je ne puisse aller très loin, elle se tourne vers moi et désigne la photo de la Chasseuse :

« Vous connaissez cette femme ?

- Muffie ? Oui, c’est mon amie. »

Un sourire s’affiche sur son visage et je peux lire sur ses lèvres qu’elle prononce le nom « Muffie » silencieusement.

« Et Marcus ?

- KO à cause de sa divination. »

Elle semble pondérer mes propos. Puis soudain elle déclare : « On se reverra. » et elle disparaît.

Etonné de ce revirement, je reste quelques minutes à attendre dans la ruelle mais elle ne réapparaît pas. Alors, sans avoir trop d’idées sur ce qui vient de se passer, je reprends mon chemin.


Le lendemain après-midi, je suis au chevet de Sir Reginald à l’hôpital. Son état ne s’est pas amélioré et les médecins pensent que c’est une question d’heures… Je suis passé chez Muffie et Billow un peu plus tôt et la magicienne m’a donné la potion qui supprimerait la magie en Sir Reginald.

Je m’approche du lit et observe le magicien. Il est toujours dans le coma, sa respiration faible mais régulière. Ses cheveux blancs sont tous décoiffés et sous sa blouse d’hôpital saillent les ventouses connectées au moniteur cardiaque. Il fait vieux et faible et je n’ai qu’une seule peur : de le tuer. Mais je n’ai pas le temps de douter : notre avion s’envole demain matin et le voyage sera long donc j’ai besoin que Sir Reginald soit en forme. J’ouvre la bouche du magicien où je verse le filtre magique. Billow m’a prévenu que les effets devraient être immédiats et que si Sir Reginald ne se réveillait pas tout de suite, c’est que la potion était inefficace contre sa maladie. Je n’ai d’abord aucune réaction mais soudain, ses globes oculaires commencent à s’agiter sous ses paupières et ses yeux s’ouvrent. Puis il est pris de tremblements et son moniteur s’affole, faisant un raffut d’enfer. Il va rameuter l’infirmière alors j’appuie rapidement sur le bouton pour l’éteindre. Les tremblements continuent mais plus faibles et Sir Reginald m’attrape le bras. Ses yeux se calment et se tournent vers moi. J’en ai la larme à l’œil.

« Ne vous en faites pas, Sir, tout va bien. Je suis tellement heureux que vous soyez réveillé. »

Il essaie de parler mais aucun son ne sort de ses lèvres. Je le rassure :

« Il faut attendre un peu pour que vous retrouviez vos forces. Ne vous agitez pas. »

Soudain son regard se fige puis se tourne vers moi avec un air d’horreur. Je suis sûr qu’il vient de ressentir l’absence de magie en lui. Je baisse les yeux.

« Je vais tout vous expliquer ! Votre cancer de la magie était en train de vous tuer alors je l’ai bloqué. Mais en même temps, vos pouvoirs ont été… mis en sommeil. »

Je sens la rage monter en lui et sa poigne se resserre sur mon bras au point de me faire mal. Je me libère de sa prise et continue :

« Je vous promets que c’était la seule solution ! Je vous raconterai tout dans quelques heures lorsque vous irez mieux. Mais pour l’instant, reposez-vous ! »

Une heure plus tard, Sir Reginald se réveille. Il a l’air plus alerte et se redresse dans son lit.

« Que s’est-il passé ? »

J’essaie de le regarder avec un air calme mais intérieurement, je suis aux abois : le soleil va se coucher dans moins de deux heures et je suis dans un hôpital où tous les vampires de la ville vont débarquer. Il est urgent que nous partions.

« Je vais tout vous raconter en route. En attendant, levez-vous ! »

Sir Reginald est étonné par mon manque de respect et me jette un regard outré. C’est un signe qu’il est à nouveau lui-même. Je le presse :

« On n’a pas de temps à perdre ! Il faut qu’on soit parti avant que l’infirmière n’arrive sinon elle vous empêchera de sortir. Habillez-vous ! »

Mon ton doit être assez convaincant car le magicien obéit. Il n’a pas encore entièrement récupéré mais il s’en sort étonnamment bien pour quelqu’un aux portes de la mort il y a une heure à peine. Je l’aide à se mettre debout et nous sortons de la chambre. Bonne nouvelle, le couloir est vide : nous le remontons et atteignons les ascenseurs sans problème. Nous descendons. Le hall d’entrée au rez-de-chaussée est plein et bruyant. Tant mieux ! Je fais de mon mieux pour soutenir Sir Reginald sans que cela se voie et nous nous dirigeons vers la sortie. Ça y est ! Nous sommes dehors et je hèle le premier taxi de la file. Quelques minutes plus tard, nous démarrons en direction du manoir du magicien. Mission accomplie !

La majorité du trajet se fait dans le silence. Sir Reginald somnole alors que je suis tendu comme un ressort. Une peur irrationnelle qu’on va se faire attaquer m’a saisi et je ne peux m’en défaire alors je passe mon temps à regarder de tous côtés. J’ai l’impression que le soleil se couche à toute vitesse et je peux déjà voir des yeux jaunes qui s’ouvrent dans la nuit. La partie lucide de mon cerveau sait très bien que ce ne sont que des hallucinations mais mon cortex primitif me hurle de quitter la voiture et d’aller chercher refuge. Mais je ne peux pas abandonner Sir Reginald alors je serre les dents.

Les grilles du manoir s’ouvrent toutes seules et le taxi remonte l’allée pour se garer devant la porte. Je réveille Sir Reginald et l’aide à sortir du véhicule. Je dis au taxi de m’attendre et je fais rentrer le magicien encore groggy chez lui.

« Tiffany ! J’ai besoin de ton aide ! Aide-moi à porter Sir Reginald en haut ! »

Je sais que Tiffany ne peut pas entrer dans la chambre du magicien mais au moins elle peut m’aider jusqu’à la porte ! La barre de l’escalier se déforme et attrape le magicien sous l’aisselle. A nous deux, nous montons Sir Reginald et je le pose sur son lit, tout habillé.

« Sir, il va falloir rester ici cette nuit. Nous avons un avion à prendre demain alors je viendrais dans la matinée.

- Un avion ?

- Oui, c’est une longue histoire mais je n’ai pas le temps de vous la raconter maintenant. »

Je regarde par la fenêtre : le soleil est sur le point de disparaître ! J’entends mon cœur qui s’agite dans ma poitrine et je suis pris de sueur.

« Je vous promets tout fera du sens demain. En attendant, reposez-vous ! »

Fermant la porte derrière moi, je descends les escaliers quatre-à-quatre en criant :

« Tiffany, je te le confie ! Je serai de retour demain matin ! »

En bas, la poupée de bois de la mariée me regarde et demande :

« T’as encore fait quoi, beau gosse ? »

Pas le temps de lui parler. Je franchis la porte d’entrée et me jette dans le taxi. Le chauffeur démarre rapidement et nous sommes à nouveau sur la route.

Le soleil s’est maintenant couché et nous sommes toujours en chemin. Je suis recroquevillé sur la banquette arrière, les yeux fermés. Le Docteur Kaouna m’a appris des exercices pour me calmer et je suis à essayer de deviner qui est en première base lorsque le taxi s’adresse à moi :

« Ça va, Monsieur ? »

J’ouvre les yeux avec difficulté. Je suis sûr que je dois faire peur à voir ! J’articule :

« Oui, oui, ça va. Continuez à rouler et allez plus vite ! »

L’homme au volant, probablement de peur que je fasse un malaise, accélère. Quelques minutes plus tard, nous arrivons devant l’église où se trouve mon appartement. Je lui jette une liasse de billets et me rue dehors, courant comme un dératé sur les quelques mètres me séparant de la porte. Je l’ouvre et continue à courir jusqu’à l’escalier. Finalement arrivé devant ma porte, je tourne fébrilement la clé dans la serrure et m’engouffre dans mon appartement, refermant juste après les trois verrous. Soulagé, je me jette sur le canapé et me cache sous la couverture, encore tremblant.


J’ai dû m’évanouir car quand je reprends conscience, il est 7h du matin passé. Le soleil va bientôt se lever. L’expérience d’hier soir m’a ébranlé et je dois me faire violence pour me lever. Je ne veux pas sortir de chez moi mais j’ai laissé Sir Reginald sans magie et sans rien lui dire donc je me dois d’y aller. Je passe sous la douche puis m’habille rapidement. En sortant de mon appartement, j’attrape la valise que j’avais préparée et descends dans la rue. Devant la porte du lieu saint d’où je sors, le soleil m’accueille de ses rayons brillants et chauds. Je suis heureux d’avoir survécu une nuit de plus…

Arrivé chez Sir Reginald, je demande à Tiffany comment s’est passée la nuit. Elle me répond que le magicien n’est pas sorti de sa chambre et donc elle n’en sait rien. Je suis soudain inquiet qu’il ait fait une rechute alors je me précipite à l’étage. Sans frappé, je rentre dans la chambre pour le trouver dans sa chambre, lavé, rasé et vêtu de sa robe de chambre, celle avec ses armoiries. Il est assis à un bureau en face du lit où il parcourt le journal en buvant du thé. Je pousse un grand soupir de soulagement.

« Merci mon dieu ! Vous êtes vivant ! »

Loin de partager mon enthousiasme, il me jette un regard glacial.

« Jim, asseyez-vous.

- Mais Sir, on n’a pas le temps ! Je dois faire vos valises et nous devons être à l’aéroport dans deux heures. Avez-vous votre passeport ? »

Je vois alors qu’une rage froide et contrôlée monte en lui et je m’arrête.

« Asseyez-vous j’ai dit ! »

Le ton est tellement autoritaire que je manque de faire pipi dans mon pantalon. Comme je n’ai pas de chaise à côté de moi, je m’assois par terre, la tête levée dans sa direction.

« Jeune homme, je ne sais pas ce qu’il se passe mais il va falloir me donner des explications tout de suite ! »

Je n’ose pas parler. Je peux lire sur son visage que ma réaction est bienvenue.

« Tout d’abord, pourquoi m’avez-vous empoisonné ? »

Je suis choqué !

« Vous voulez dire « soigné », non ? Je vous ai sauvé la vie.

- Vous rendez-vous compte de ce que vous m’avez fait ? »

Je repense à ce que Billow m’a dit :

« Oui, c’est comme si je vous avais coupé les bras et les jambes. Mais c’était la seule solution : vous alliez mourir ! »

Le magicien se renfrogne :

« Ce n’est pas la première fois que je fais une crise. »

Je n’en crois pas mes oreilles ! Je fulmine.

« Vous êtes resté dans le coma pendant plusieurs jours et les médecins vous donnaient mort dans quelques heures ! J’ai tout fait pour vous sauver !

- Vous avez supprimé mes pouvoirs ! Vous savez à quel point c’est grave ?

- C’est pour ça que vous n’osez pas sortir de votre chambre ? Vous avez peur d’être faible sans votre magie ? »

A peine j’ai prononcé ces mots que je les regrette. Sir Reginald est rouge de colère.

« Oui, exactement ! Je ne sors pas de ma chambre car ma maison est habitée par un gardien maléfique qui n’est maîtrisé que grâce à notre rapport de puissance. Si elle apprend que je suis plus faible qu’elle, elle me tuera, elle vous tuera et ensuite commencera à massacrer tout le quartier ! »

Je pâlis. Je n’avais jamais considéré Tiffany ainsi.

« Et ce n’est qu’un exemple ! La paix dans Confluence ne repose que sur mes pouvoirs. Si quiconque apprend mon état, ce serait instantanément une guerre civile ! Les loups-garous attaqueraient les vampires, les fantômes se libèreraient du cimetière et les fäes recommenceraient à se battre. Et qui serait impuissant au milieu de ce chaos ? Les mortels comme toi ! »

Je ne sais pas s’il dit la vérité ou s’il exagère mais je n’en mène pas large. Ceci dit, je n’ai pas dit mon dernier mot :

« Ça changerait quoi ? Vous étiez mourant sur un lit d’hôpital ! Dans tous les cas, vous ne pourriez rien faire ! »

Je sens que je viens de faire mouche car il blêmit. Je dois me calmer pour ramener le ton de la discussion à un niveau normal.

« La différence, c’est que vous allez avoir la chance de vous préparer. »

Il me regarde étonné.

« J’ai trouvé votre apprenti, celui que vous avez cherché toute votre vie. Si nous prenons l’avion aujourd’hui, vous avez une chance de préparer votre succession et votre mort ne signera peut-être pas la fin de la ville. Mais si nous ratons cet avion, c’est fini ! Je n’ai pas assez de potion pour vous faire tenir très longtemps. C’est maintenant ou jamais ! »

Sir Reginald est abasourdi par mes propos. Je ne lui laisse pas l’opportunité de choisir alors je me lève et attrape sa valise que je remplis de vêtements. Le magicien reste silencieux, probablement à réfléchir à sa situation. Finalement, alors que je boucle ses bagages, il me demande :

« Où allons-nous ? »

Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire. Je réponds : « Delhi ».


Trois heures plus tard, l’avion décolle emportant dans sa classe Affaires Sir Reginald et moi. Le voyage va être long : plus de vingt-cinq heures, incluant une escale à San Francisco et une autre à Dubaï. Le magicien me presse pour que je lui raconte toute l’histoire depuis le matin où je l’ai trouvé inconscient. Je lui raconte tout… enfin presque : je m’abstiens d’identifier mon amie Billow et utilise des périphrases comme « ami magicien » ou « personne compétente ». Sir Reginald n’a pas l’air d’apprécier que je lui cache cette information car il essaie de m’arracher les vers du nez mais sans succès. Mais je lui raconte pour Marcus l’Oracle et comment j’ai réussi à obtenir l’information où trouver sa nouvelle apprentie. Il s’agit d’une jeune femme vivant à Amritsar en Inde nommée Meenakshi Sethi. Marcus avait dit qu’elle ne soupçonnait pas qu’elle avait des pouvoirs et donc menait une vie de mortelle.

Quatre jours plus tard, nous sommes de retour à Confluence. Je suis assez déçu : je m’attendais à une aventure extraordinaire pour trouver Meena mais il n’en fut rien ! Nous l’avons trouvée à l’adresse que Marcus nous avais donnée et Sir Reginald m’avait ordonné de rester dehors alors qu’il parlait avec sa famille. Je ne sais pas ce qu’il leur avait dit mais il avait réussi à les convaincre sans trop de difficulté : une demi-heure plus tard, je vis le magicien sortir avec une jeune femme d’une vingtaine d’années, ses longs cheveux châtains attachés, de grands yeux noirs et un visage affichant une expression espiègle.

C’est ce même visage qui est maintenant tourné vers l’agent de l’immigration américaine. L’homme examine les papiers qu’il tient en main et compare leur contenu avec les informations sur son écran. Après un bon moment, il attrape son tampon et l’appose sur le document officiel devant lui. Puis il le tend à Meena et dit d’un ton presque agréable :

« Bienvenue aux Etats-Unis d’Amérique, Miss Sethi. »

Meena est radieuse et brandit son document de triomphe en nous rejoignant.


Les semaines filent très vite : Sir Reginald passe la plupart de son temps avec Meena dans l’étude ou le laboratoire au sous-sol. Il a totalement délaissé le reste de ses affaires dont j’ai hérité la gestion. Il ne va plus à son club, refuse toute invitation en dehors de chez lui. En revanche, il commence à présenter son apprentie à la communauté magique. Ses amis proches d’abord, puis ensuite d’autres personnages influents. Organiser tous ces rendez-vous est un vrai casse-tête et je ne sais plus où donner de la tête ! Je gère les affaires courantes du manoir le jour et celles de fond le soir de chez moi. J’ai même converti la seule table de mon studio en un bureau, me forçant à manger sur le canapé ! Même si je peste incessamment contre les miettes qui vont se ficher entre les coussins, je pense que je suis à nouveau heureux. J’arrive même à mieux supporter mes phobies et je suis moins anxieux lorsque le soleil se couche…

Sir Reginald m’a forcé à lui faire rencontrer Billow. Tout d’abord opposée à cette idée, j’ai réussi à la faire changer d’avis en jouant la corde sentimentale. C’est ainsi que les deux jeunes femmes vinrent au Manoir. Je m’attendais honnêtement à une catastrophe mais tout se passa bien en fait. Sir Reginald, Meena et Billow s’enfermèrent dans le laboratoire pendant une bonne heure. Pendant ce temps, Muffie se fit une nouvelle amie : Tiffany, incarnée dans la poupée en bois de mariée. Elles montèrent même en quelques minutes un numéro de ventriloquisme et insistèrent pour que je le regarde. C’était tellement malsain ! A tel point que je me suis enfermé dans le bureau pour essayer de chasser ces images horribles de mon esprit. Mais grâce à cette visite, Sir Reginald et Meena purent améliorer le filtre neutralisant la magie et ainsi ralentir davantage le cancer du magicien.

Meena et moi sommes devenus comme frère et sœur. Lors de ses rares temps libres, je l’emmène en ville et lui fais découvrir Confluence… de jour uniquement. Je lui ai raconté sans trop de détails ma captivité dans le cheptel et mes traumatismes. Elle m’a regardé alors avec une douceur telle que j’ai senti mon cœur fondre, me prenant dans ses bras pour me consoler. Sa famille lui manque et même si Sir Reginald fait office de figure paternelle, ce n’est pas pareil. Alors je lui promets que nous irons passer le prochain nouvel an chinois dans ma famille à Montréal où elle pourra retrouver ce sentiment d’être entourée des siens. Ce qui m’inquiète cependant, c’est que je trouve qu’elle murît trop vite. Je ne sais en quoi il consiste mais son apprentissage avec le magicien la transforme. Elle n’est déjà plus la même jeune femme que nous sommes allés chercher à Amritsar.

Six mois ont passé depuis notre retour et nos vies ont pris une routine familière et agréable. Un midi, Sir Reginald me demande de le rejoindre dans son bureau. Il doit recevoir le lendemain une personne éminente de la communauté surnaturelle de Confluence et revoit avec moi les préparatifs.

« Jim, cette visite est très importante donc il faut que tout soit parfait. C’est une opportunité pour Meena de se créer un nouvel allié puissant et influent donc je compte sur toi.

- Pas de problème, Sir. Je ferais au mieux. Vous ai-je déjà déçu ? »

Sir Reginald sourit à cette question.

« Non, bien sûr. »

Il ajoute ensuite :

« J’ai un service à te demander : il faudra que tu restes un plus tard que d’habitude. Notre invitée ne peut pas venir avant 20h… »

Quelques semaines auparavant, j’aurais considéré cette requête avec horreur mais ce n’est plus le cas. Non seulement j’arrive à mieux maîtriser mes phobies mais en plus, les deux ou trois fois où Sir Reginald m’avait demandé de rester plus tard, Meena avait ouvert un cercle de transport qui m’emmenait instantanément dans la ruelle à côté de mon église. Ainsi mon exposition à la nuit était minime et je prenais sur moi de franchir les quelques mètres qui me séparaient de la porte d’entrée sous les lueurs pâles des lampadaires du quartier. Cette épreuve mettait mes nerfs à rude épreuve et pour plus de sûreté, j’ai pris l’habitude de porter en permanence sur moi un petit revolver à la crosse en ivoire que Muffie m’a offert pour mon anniversaire.

« Je ne vous décevrais pas, Sir. Vous pouvez compter sur moi. »

Sir Reginald me fait un sourire chaleureux.

Le lendemain après-midi, tout est prêt. Tiffany m’a aidé à préparer le salon et nous avons sorti le grand jeu. J’ai aussi revêtu mon costume d’Alfred Pennyworth. Même s’il ne me l’a jamais dit, je sais que le magicien apprécie cette tenue lors de ses rencontres mondaines. 20h arrivent et je suis encore affairé par les préparatifs : un livreur s’est perdu sur la route des plateaux de Confluence et je suis obligé de faire du téléguidage par téléphone. On se demande bien pourquoi on a inventé les GPS ! Sir Reginald me voit occupé au téléphone et me fait signe de continuer pendant qu’il va accueillir l’invité avec Meena. Finalement, au bout de vingt minutes, le livreur parvient aux portes du manoir et me remet cette boîte de scones tant appréciée de tous nos visiteurs que je me presse de mettre sur un plateau en cuisine. Cet épisode m’a passablement énervé et je dois prendre quelques minutes seul pour me calmer. Puis j’attrape mon plateau et me rends au salon.

Alors que je pénètre dans la pièce, un sentiment de malaise me saisit sans que je ne sache pourquoi. J’ai pris l’habitude de ne pas dévisager les invités donc je concentre mon regard sur la table où je vais poser les scones. Alors que je m’avance, je croise le regard de la poupée de bois et elle me fait un clin d’œil. Je ne suis pas sûr de comprendre…

A mon arrivée, la voix de Sir Reginald se fait entendre :

« Ah, Jim ! Merci ! »

Puis il ajoute :

« Vous allez voir, Mme Margulia, ces scones sont divins… »

A l’évocation de ce nom, je sens une peur panique m’envahir. Je relève la tête en direction du canapé pour réaliser que l’invité du magicien n’est autre qu’un vampire, et pas n’importe lequel ! C’est celui qui a causé la mort des Murphy et mon esclavagisme dans le cheptel. Horrifié, je lâche le plateau qui fait un boucan d’enfer en tombant. Je suis pris de sueur et mon cœur bat la chamade. Je regarde pour la première fois le visage du monstre qui a détruit ma vie et je suis hypnotisé par ses yeux soulignés de pourpre. Tout devient noir autour de moi et je ne vois plus que Miss Margulia dans la pièce, son visage parfait, son air interrogateur. Je suis totalement paralysé. Je veux courir, je veux crier mais mon corps refuse de réagir. Mon esprit se débat dans mon corps mais il est incapable de prendre le dessus. Soudain, j’entends un rire rauque et moqueur à côté de moi. C’est la poupée de bois qui est venu se jucher sur mon épaule. Tiffany me chuchote à l’oreille :

« Alors beau gosse, on perd tous ses moyens ? Regarde bien le monstre qui a détruit ta vie, qui a tué les personnes que tu chérissais le plus, qui a brisé ta volonté et ruiné ton meilleur ami Ben. Regarde-le prendre impunément le thé et rire avec l’homme que tu considères comme un mentor. Regarde-le sourire à Meena et la bercer de douces paroles. Que va-t-il faire à la jeune apprentie lorsque le maître sera parti et que tu auras le dos tourné ? L’asservir ? Se repaître de son sang ? La tuer ? »

La poupée fait une pause. Tout tourne autour de moi et je lutte pour ne pas m’évanouir. Je ne vois même plus le visage du vampire, juste ses yeux qui luisent dans le noir qui nous entoure. La lueur est malsaine et si attrayante que je ne peux pas m’en détacher.

Tiffany continue :

« Que vas-tu faire, mortel ? T’enfuir et te cacher dans ton église ? Te réfugier sous ta couverture et pleurer ? Et Meena ? Comment comptes-tu la protéger ? »

Soudain, je sens que le revolver collé contre ma cuisse devient de plus en plus lourd.

« Oui, tu sais ce que tu dois faire ! Débarrasse-toi du monstre tout de suite ! Tu sais le faire : John et Mary te l’ont appris. Dégaine et fais feu ! Décharge ton arme dans sa tête et plante un bout de bois dans son cœur. Tu n’en a pas ? Regarde, je te donne mon bras. »

Et joignant le geste à la parole, la poupée de bois détache son bras gauche et me le tend.

« Alors ! Qu’attends-tu ? Venge-toi ! Venge-les ! Accomplis ton destin ! »

Soudain, je sens que mon corps est à nouveau fonctionnel. Je hurle ! Dans ma tête, quelque chose vient de casser.

« Tu vas payer pour tes crimes, monstre ! »

Je saisis mon arme et presse sur la détente. Comme si le temps était ralenti, je peux voir le percuteur atteindre le barillet et la balle sortir du canon dans un nuage de poudre. Puis soudain, le temps reprend son cours normal et j’entends Sir Reginald crier et balancer la poupée de bois par terre tandis que Miss Margulia, toujours immobile, me fixe d’un air de défi. Le projectile file dans sa direction mais Meena a été plus rapide que moi : sa magie fait apparaître un bouclier devant le vampire qui dévie ma balle. Je vide mon barillet sans meilleur résultat. Mon révolver vide, j’attrape de rage le couteau à gâteau sur la table et me jette sur le monstre. Meena crie mon nom et fait un autre geste de la main. Je suis repoussé avec violence et vais m’écraser plusieurs mètres en arrière. En retombant, ma tête cogne un meuble et tout devient noir autour de moi… Je perds conscience.

Je reprends conscience chez moi, sur mon canapé. Une douleur me martèle l’arrière du crâne et j’ai de la peine à ouvrir les yeux. Il est 8h passé et je peux voir le soleil de ma fenêtre ; j’ai été inconscient toute la nuit. Malgré la douleur lancinante, le souvenir des événements de la veille me revient avec horreur et lucidité. Mais je n’ai pas le temps d’y penser car j’entends quelqu’un qui tape à la porte.

« Ouvrez-moi, Jim ! Il faut qu’on parle ! »

C’est la voix de Sir Reginald. Chez moi ! J’ai tellement honte que je ne réponds pas. Mais j’entends la serrure se déverrouiller. La porte s’ouvre et je vois le magicien remercier le Pasteur Roger qui a le double de mes clefs en main. Celui-ci laisse mon visiteur entrer et referme la porte derrière lui.

Sir Reginald me donne un regard sévère.

« Un peu de tenue, jeune homme ! Redressez-vous ! »

A contrecœur, je m’exécute et m’assois sur le canapé. Ma tête tourne un peu et je manque de défaillir mais je tiens bon. Sir Reginald attrape une chaise et se place en face de moi. Il est tellement impressionnant que j’ai envie de me mettre à pleurer. Je balbutie :

« Vous n’allez pas me tuer, n’est-ce pas ? »

Sir Reginald lève les yeux au ciel.

« Mais quelles idées vous passent par la tête ? Bien sûr que je ne vais pas vous tuer ! D’ailleurs, m’avez-vous déjà vu tuer quelqu’un ?

- Non, mais je ne vous connais que depuis quelques mois… »

Je sens que l’excuse est pathétique mais je n’ai rien d’autre.

« Je suis venu pour vous parler, Jim.

- A cause d’hier soir ? »

Une fois de plus, Sir Reginald est affligé par mes réponses. Il faut vraiment que je me ressaisisse.

« Je n’ai aucune excuse, Sir. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

- Pourtant ne vous avais-je pas prévenu que vous deviez être au mieux ? »

Je vais pour répondre mais je réalise soudain quelque chose :

« Vous l’avez fait exprès ! Ce n’était pas par hasard que Miss Margulia était au manoir hier !

- Enfin, vous utilisez votre cerveau comme se doit. »

Je suis choqué.

« Mais pourquoi ? Qu’ai-je fait pour mériter une telle punition ? J’ai toujours été dévoué !

- Vous commencez à m’agacer avec vos âneries ! Je sais très bien ce que vous avez fait pour moi ! »

Il crie presque et s’en rend compte car il reprend un ton plus « normal ».

« C’est pour cela que je l’ai invitée. Ne croyez-vous pas que je m’inquiète ? Je vous vois tous les soirs vous précipiter dans votre petit appartement, effrayé comme un enfant qui a peur des monstres dans son placard. Ce n’est pas une vie ! Hier soir devait vous faire réaliser que Miss Margulia n’est pas un monstre mais une personne civilisée. Mais savez-vous ce que vous avez accompli à la place ? »

Je fais « non » de la tête.

« Vous avez failli provoquer une guerre ! Une qui aurait décimé la moitié de la population de Confluence, surtout des mortels ! Vous rendez-vous compte ? »

Je n’ai qu’une envie : ramper et aller me cacher.

« Mais heureusement, on a réussi à calmer Miss Margulia et à éviter l’incident. Elle est plus raisonnable que vous ne le pensez. »

Le fait que Sir Reginald encense le vampire fait monter la rage en moi.

« Mais c’est un monstre !!! Elle a causé la mort des Murphy, m’a mis en esclavage, sans parler des centaines d’autres personnes dans le cheptel ! »

Le magicien devient alors tout rouge. Il a du mal à se contenir.

« Ce n’est pourtant pas comment j’ai compris votre histoire ! Jorge Ibáñez est celui qui vous a fait subir tout ceci. Au contraire, Miss Margulia a demandé aux Murphy de l’arrêter car elle ne pouvait le faire elle-même.

- Mais elle a ordonné à son propre agent, B., de nous trahir !

- Quelles preuves avez-vous ? »

Je le regarde, abasourdi.

« Preuves ? Tous les vampires sont mauvais ! Ça ne vous suffit pas ? »

Sir Reginald est à deux doigts de me frapper mais fait un effort pour se contrôler.

« Elle vous a sauvé la vie au contraire ! Avez-vous déjà entendu parler d’un mortel qui lance une Chasse sur deux vampires d’un des plus puissants clans de la ville et qui ne subit aucune représaille ? Non ! Toute la communauté est au courant que c’est vous qui avez commandité leur mort et pourtant, vous êtes toujours vivant. Miss Margulia vous a couvert ! Sans le savoir, vous lui avez rendu service alors en retour, elle a mis son nom en jeu et interdit quiconque de vous faire du mal sous peine de rétribution. »

Je ne peux pas y croire. Le vampire que je hais le plus au monde m’a sauvé la vie !

« Et que faites-vous en retour ? Vous lui décharger votre revolver dessus ! »

Sir Reginald fait une pause, me donnant le temps de me calmer.

« Ecoutez, Jim, tous les vampires ne sont pas mauvais. Ce sont des prédateurs, certes, mais les mortels le sont aussi. Ils ont juste d’autres proies. Magiciens, vampires, loups-garous, fäes, fantômes, démons, ils ont toujours existé. Dracula, la Créature de Frankenstein, la Momie, le « Boogey Man », le Minotaure, juste des histoires que les hommes ont inventé pour oublier que le surnaturel les entoure. Vous comprenez ce que je veux vous dire ? »

Je suis tellement bouleversé que je n’ai aucune idée où il veut en venir.

« Vous devez faire taire vos pensées xénophobes. Il y a du mal en chacun, mais il y a aussi du bien. Certaines fois, la balance penche d’un côté ou d’un autre, mais en final rien n’est tout noir ou tout blanc. Vous ne pouvez pas blâmer tous les vampires pour le comportement de l’un d’entre eux, aussi terrible qu’il ait été. Vous devez aussi cesser d’avoir peur et de vous réfugier dans des histoires stupides ou des lieux ridicules. »

Ces derniers mots furent accompagnés d’un geste désignant mon appartement dans une église.

« Les vampires peuvent sortir en plein soleil et franchir les portes d’un lieu de culte sans commencer à fumer ou se désagréger. Les crucifix ne les repoussent pas, tout comme l’ail ou l’eau bénite. Tuez ces préjugés qui vous empêchent de vivre. Vous êtes encore jeune et avez la vie devant vous. Si vous n’en profitez pas, personne ne le fera à votre place… Compris ? »

Je vais un signe d’acquiescement de la tête. Sir Reginald sourit.

« Très bien. Je vous verrai donc demain matin au manoir. »

Puis il se lève et se dirige vers la porte. Je suis totalement désorienté. Mais je sens une résolution ferme monter en moi. Je réponds :

« Non, je ne viendrai pas. »

Sir Reginald se tourne vers moi. Je pensais l’énerver mais en fait il reste très calme.

« Si, vous viendrez ! Mes jours sont comptés sur cette terre et Meena n’est pas prête. Votre départ ne ferait qu’aggraver les choses. »

Je lui jette un regard de défi qu’il décode facilement. Il ajoute :

« Vous vous souvenez de la première fois où vous vous êtes présenté chez moi ? Vous m’avez déclaré que vous aviez une dette envers moi. Et bien il est temps de la payer ! A demain. »

Et il franchit le pas de ma porte.

Le reste de ma journée est pathétique. J’alterne entre les pleurs et le désarroi. J’ai envie de parler à quelqu’un, n’importe qui ! Mes parents, Ben, Billow, même Muffie ! Mais je ne m’en sens pas la force. Je reste allongé sur le canapé, la télé allumée, à m’apitoyer sur mon sort.

Lorsque je me réveille le lendemain matin, la télévision s’est mise en veille et l’écran reflète mon visage défait, mes yeux rouges et boursouflés, signe de mon désespoir. Je ne veux pas me lever mais Sir Reginald a raison : je lui suis redevable de ma vie. Je me fais donc violence pour aller à la douche et m’habiller.


Lorsque j’arrive au manoir, Meena m’attend à la porte d’entrée. Elle se jette sur moi et me prend dans ses bras. Son étreinte est douce et son parfum rafraîchissant.

« J’espère que tu n’as pas trop mal. Je t’ai rafistolé comme je pouvais… »

Je lui souris faiblement.

« La prochaine fois que tu décideras de me faire voler à travers une pièce, essaie de me faire atterrir sur une pile de coussins. »

Sa bouche esquisse un petit sourire mais je vois bien que ses yeux sont remplis de larmes prêtes à faire éruption. Je ne lui laisse pas le temps de répondre :

« Meena, je… »

Elle m’interrompt.

« Jim, tu n’as pas besoin de te justifier. Je suis juste contente que tu ailles bien. »

Je souris un peu plus. Elle me prend par la main et m’emmène dans la bâtisse.

« Dépêche-toi, Sir Reginald t’attend dans le laboratoire. »

Elle me pousse presque dans l’escalier qui mène au sous-sol. Alors que je descends les premières marches, je vois dans le miroir la poupée de bois de Tiffany. Même si ses traits sont figés, j’ai l’impression qu’elle me sourit.


Je n’ai jamais été autorisé à rentrer dans le laboratoire, et ce depuis le premier jour au manoir. Sir Reginald m’avait dit que c’était un endroit réservé aux magiciens et qu’il pouvait être dangereux pour un mortel. Je m’étais fait des idées fantaisistes sur ce qu’il contenait, alimentées par les bribes d’information que Tiffany avait concédées à me fournir. C’est pourquoi je suis vraiment déçu en y pénétrant car il n’a vraiment rien d’extraordinaire... Sur le côté, une grande table sur laquelle est posé un kit de chimie jouxte un cercle en argent gravé à même le sol. Il y a aussi un tableau noir sur lequel sont inscrites des formules mathématiques… ou magiques, je ne sais pas faire la différence. Sir Reginald est assis à un bureau attenant et lève la tête à mon arrivée. Il sourit.

« Ah, Jim ! Vous arrivez à point ! J’ai quelque chose pour vous. »

Il prend délicatement une petite boîte métallique noire, plus petite que la paume de ma main, qui pend au bout d’une chaine. Il s’avance vers moi et accroche celle-ci autour de mon cou. Etonné, je sens le froid au contact de la boîte sur ma peau. Sir Reginald me regarde avec contentement. Il se retourne et va verser une tasse de thé qu’il me donne. Il attrape la sienne et en boit une gorgée. Je fais de même.

« Qu’est-ce que c’est ?

- C’est un petit cadeau que j’ai demandé à Meena de préparer hier soir. »

J’attends qu’il continue sa phrase. Il reprend une gorgée de thé.

« Savez-vous ce qu’est une pierre de soleil ? »

Je fais « non » de la tête.

« C’est extrêmement rare sur Terre. On dit que c’est un minéral qui vient directement de notre soleil. »

Je continue à le regarder sans trop comprendre.

« C’est ce que vous portez autour du cou, dans cette boîte scellée magiquement et que vous seul pouvez ouvrir.

- Merci beaucoup, Sir. Je ne sais quoi dire…

- C’est parce vous ne savez pas pourquoi je vous l’ai offerte. Cette pierre de soleil, lorsque vous la sortirez de sa boîte, brillera aussi fort que le soleil lui-même, et éradiquera tout vampire autour de vous. C’est votre moyen de défense ultime. Vous n’avez plus besoin d’avoir peur de la nuit maintenant ! »

Je regarde le magicien, incrédule.

« Mais faites attention : la pierre a un rayon très limité, une trentaine de centimètres environ, et elle ne fonctionnera qu’une fois. Ne l’utilisez qu’en dernier recours… »

Je ne sais quoi dire. J’ai encore envie de pleurer mais je fais un effort pour retenir mes larmes. A la place, je prends le magicien dans mes bras et le serre fort.

« Doucement, doucement ! Promettez-moi que vous n’aurez plus jamais peur de la nuit à partir de maintenant ? »

Je ne sais pas si j’en suis capable mais je le lui promets quand même. Il sourit.

« Maintenant, rendez-vous utile ! Je suis sûr qu’une tonne de papiers vous attend dans le bureau. Allez ! »

Je finis ma tasse de thé d’un trait et me dirige vers la porte. Soudain, je sens ma tête tourner. Je me tourne vers Sir Reginald et balbutie :

« Je ne me sens pas très bi… »

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase que je perds conscience.


Alors que je me réveille, je ressens le froid et l’humidité sur moi. J’ouvre les yeux pour me rendre compte que je suis ventre à terre sur un tas de feuilles mouillés. Je regarde autour de moi et réalise deux chose horribles : je suis au milieu d’une clairière dans un bois et il fait nuit ! Mon cœur s’emballe instantanément et une terreur me saisit. J’essaie de me relever mais mes mains glissent sur le sol. Je les regarde et voient que la droite tiens un pistolet de gros calibre et la gauche une sorte de pieu en bois sur lequel est gravé le mot « Intervention ». Les deux armes sont collées à moi par du gros scotch industriel tellement serré que le bout de mes doigts commence à bleuir. Je panique de plus en plus.

Je me relève tant bien que mal et regarde autour de moi : de la forêt à perte de vue et la lune pleine au-dessus dans le ciel. J’essaie de libérer mes mains en coupant le scotch avec les dents mais sans succès.

Soudain, j’entends un bruit derrière moi. Je me retourne et vois dans le bois une silhouette aux yeux luisants qui se dirige dans ma direction : un vampire ! Il boite un peu mais se rapproche rapidement. Je hurle et me mets à courir. Le monstre est derrière moi ; je peux entendre ses râles rauques non loin. Je cours à travers les bois dans rien trop voir et je manque de tomber à chaque pas. J’essaie d’accélérer mais trébuche et m’aplatis au sol. Le monstre est à quelques secondes derrière moi et profite de mon moment de faiblesse pour me sauter dessus. Il atterrit de tout son poids sur ma poitrine et me coupe le souffle. J’essaie de me débattre mais il me saisit les bras et les collent au sol. Au-dessus de moi, je peux sentir son haleine métallique et sa bouche ouverte dévoile ses canines qui brillent à la lueur de la lune. J’essaie encore de me libérer de son étreinte mais sans succès. Le monstre sait qu’il a le dessus et se relaxe : il va prendre son temps. Au lieu de lutter, j’essaie de saisir la boîte autour de mon cou pour libérer la pierre de soleil mais le vampire est trop fort et je ne peux pas bouger le bras. Malgré mes efforts, ses crocs se rapprochent inexorablement de ma gorge. C’est fini. Je ferme les yeux.

Soudain, j’entends plus loin :

« Mais bordel, Billy, c’est toi qui a le flingue, pas lui ! Fume-le ! »

Cette affirmation est suivie d’une détonation et la pression sur mes bras se relâche. J’ouvre les yeux pour voir le vampire basculer et apercevoir une silhouette familière arriver.

« Muffie ??? »

Elle m’aide à me relever.

« Qu’est-ce qu’il se passe ?

- C’est une intervention, tu t’en es pas rendu compte ? C’est pourtant écrit sur le pieu. »

Elle me fait un clin d’œil.

« C’est moi qui ai eu l’idée. J’étais pourtant sûre que tu comprendrais… »

Je suis totalement abasourdi.

« Muffie, que se passe-t-il ?

- On a décidé de t’aider à vaincre ta peur des vampires. Alors on t’a organisé un safari… Ça aussi c’était aussi une idée à moi. »

Elle est aussi fière que je suis effrayé. Et ce n’est pas peu dire ! Elle regarde le corps du vampire à ses pieds.

« Bon, t’as raté la première épreuve mais c’est pas grave. Il y en a d’autres. »

Puis elle se retourne vers le bois et commence à crier.

« Hé les monstres ! Il est là ! Approchez-vous ! N’ayez pas peur ! »

Je la regarde, livide.

« Mais tu es folle ! Je ne suis pas un Chasseur ! Je ne sais pas me battre !

- Ah bon ? Les Murphy ne t’ont pas appris ? »

Avant que je puisse répondre, elle ajoute :

« Attention, il y en a un derrière toi. »

Je me retourne mais ne suis pas assez rapide pour éviter le vampire qui me percute de plein fouet et me fait tomber. Il se jette sur moi. Un autre se précipite sur Muffie qui le stoppe d’une seule main puis le projette à une dizaine de mètres.

« Hé ! Ce n’est pas moi qu’il faut attaquer mais lui ! » s’écrie-t-elle en me désignant. Puis elle reprend :

« Alors, tu disais ? Les Murphy ne t’ont pas entraîné ? »

J’évite le monstre de justesse en roulant sur le côté et me redresse, lui faisant face. Le vampire me regarde d’un air vicieux.

« Eh ! Billy ! Je t’ai posé une question !

- Tu ne vois pas que je suis un peu occupé là ?

- Ah bon, si ce n’est que ça ! »

D’un bond, Muffie se retrouve derrière le vampire et lui enfonce un peu à travers le cœur. Il s’écroule. Je reprends mon souffle.

« Si, ils m’ont appris. Mais cela ne fait pas de moi un tueur de vampires pour autant ! »

Du coin de l’œil, je vois le monstre que Muffie avait éjecté se relever. Il sera sur nous dans quelques secondes. Muffie n’a pas l’air de l’avoir remarqué car elle continue :

« Il faut un diplôme maintenant pour tuer des vampires ? C’est bizarre, j’en ai jamais eu besoin… »

Le monstre se jette sur elle. Je crie :

« Attention ! Pousse-toi ! »

D’un saut vif, elle s’écarte comme un toréro évitant la charge du taureau. Le vampire, entraîné par son élan, vient s’écraser sur moi et nous roulons tous les deux à terre. Mais le monstre est plus agile et fait une acrobatie pour se relever alors que je suis encore au sol. Il se précipite sur moi. J’arrive à mettre mon bras gauche en avant à la dernière seconde et grâce au pieu collé à ma main, je tiens les canines éloignées. Mais le monstre est plus fort que moi et sa bouche s’approche dangereusement de mon cou.

« T’es au courant que c’est toi qui a le flingue et pas lui ?... » me fait remarquer Muffie.

Je le sais très bien. Mais c’est difficile à la fois d’appliquer toutes mes forces à repousser le monstre et penser à braquer le pistolet. Je profite qu’il relâche brièvement sa prise pour braquer l’arme sur sa tempe et presser sur la détente. La déflagration est tellement puissante que j’en suis sourd pendant quelques secondes. La tête du monstre explose et son corps bascule sur le côté. Mon visage est recouvert de sang et d’une autre substance gluante que je n’ose identifier. J’ai envie de vomir…

La Chasseuse m’aide à me relever.

« Muffie, que signifie tout ceci ? Tu veux réellement me faire tuer ? »

Elle me regarde d’un air de défi.

« Non, si j’avais voulu te tuer, j’aurais pas conduit trois heures dans la forêt.

- Alors quoi ?

- Je te donne une leçon que tu ne comprends toujours pas. Il va falloir recommencer. »

A peine a-t-elle fini sa phrase que d’autres yeux luisants apparaissent autour de nous. Quatre paires pour être exact. Je panique.

« Billy, ils sont quatre. J’ai beau être douée, je ne pourrais pas empêcher l’un d’entre eux de t’atteindre. Souviens-toi de ton entraînement. Tu as un flingue, tu as un pieu, alors tâche de rester en vie ! »

Les quatre vampires chargent sur nous. Muffie arrive à en exploser un d’une balle et à repousser un deuxième d’un coup de pied suivi d’un planté de pieu en plein cœur. Le troisième se rue sur moi. Je fais un pas de côté pour esquiver mais je suis trop lent et ses griffes viennent me déchiqueter le ventre. Je m’attends à avoir très mal mais la douleur est supportable. Je baisse les yeux pour me rendre compte que sous ma chemise déchirée, je porte un gilet en kevlar qui a encaissé la majorité des dégâts. Muffie a dû voir mon expression ébahie car elle déclare :

« Tu ne croyais pas qu’on allait te jeter dans la fosse aux lions sans protection. »

Elle me fait un clin d’œil.

Le vampire en face de moi doit être aussi étonné car il ne pense pas à enchaîner son coup. Je profite de son hésitation pour lui tirer dessus. La balle le percute en pleine poitrine et le fait reculer de plusieurs mètres. Comme me l’a appris John Murphy, je tire parti de ce moment de faiblesse et lui colle une autre balle, dans la tête cette fois. Il s’écroule. Au même moment, Muffie achève le quatrième vampire. Elle se retourne vers moi :

« Bon, tu as compris maintenant ? »

Je fais un « non » de la tête, ce qui lui provoque un soupir exaspéré.

« Tu veux que je te donne la solution ?

- Si cela me permet de me tirer d’ici, je suis tout ouï. »

Muffie me regarde tout d’un coup sérieusement, chose que je n’ai jamais vue chez elle.

« Billy, tu n’es pas faible ! Tu ne dois pas avoir peur des vampires ou de n’importe quel autre monstre. Tu peux te défendre !

- C’est facile à dire pour toi ! Tu es quasiment invulnérable ! C’est toi l’héroïne de l’histoire ! »

Elle me regarde d’un air déçu.

« Ce n’est ni ma force, ni ma rapidité ni mon endurance qui fait de moi qui je suis. C’est mon comportement face au danger ! Je n’ai jamais laissé quiconque me faire peur ! Même quand j’étais ado, à vivre parmi les dealers et les violeurs de New York, aucun n’a jamais réussi à m’atteindre. Tu comprends ce que je dis ? »

Je n’ose pas répondre de peur de la décevoir. Mais elle se rend compte que je n’ai toujours pas saisi.

« Tout est dans l’attitude, bordel ! Tu es faible car tu te crois faible ! Mais regarde-toi maintenant ! Avec un flingue dans les mains et un gilet pare-balles, tu viens de dézinguer deux vampires ! Tout seul ! »

En parlant de vampire, beaucoup d’yeux luisants sont apparus tout autour de nous. Bien trop pour que je puisse les compter.

« Muffie, combien de vampires as-tu amenés en tout ? »

Elle réfléchit quelques secondes.

« Je sais pas trop… On est allé attaquer un squat et il devait y en avoir une trentaine... »

Je déglutis. Nous en avons affronté six jusque-là et c’est un miracle que je sois encore en vie.

« Muffie, tu te rends compte qu’on est entouré de plus de vingt monstres, qu’il ne reste que six balles dans mon chargeur et que je n’en ai pas d’autres. Sans compter que j’ai les mains qui commencent à s’engourdir à cause du scotch. »

D’un geste, elle arrache l’adhésif de mes deux mains.

« Ça va mieux comme ça ?

- Un peu, mais ça ne changera pas grand-chose. Ils sont toujours en surnombre et je vais probablement y passer. »

La Chasseuse me sourit et réplique :

« Tu sais ce qu’on fait quand ça tourne au vinaigre ?

- On court ? »

Muffie éclate de rire.

« Non, imbécile ! On appelle des renforts ! »

Cette dernière phrase est prononcée par Billow qui sort des fourrés, suivi de Meena qui a l’air un peu intimidée.

« Tu ne pensais pas qu’on allait laisser Muffie avoir tout le plaisir ? »

Billow me fait un clin d’œil et les deux magiciennes se mettent en position en côté de moi. Meena fait un signe de tête résolu. Muffie rugit :

« Bon les monstres, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? C’est que je commence à avoir faim avec toutes ces conneries ! Bougez-vous le cul ! »

Et dans des cris de rage, la vingtaine de monstres se jette sur nous.

Ce qu’il se passe ensuite est totalement ubuesque et chaotique : Muffie flingue dans tous les sens et donne des coups à la douzaine ; Billow produit une sorte de fouet d’énergie magique et tranche les monstres en deux ; Meena alterne les boules de feu et les boucliers de protection. Et moi au milieu, j’essaie de mon mieux de les aider sans me faire tuer. Disons que j’obtiens la mention passable…

Même pas une minute plus tard, le combat est terminé : les cadavres des vampires jonchent le sol à nos pieds. Muffie est indemne, les magiciennes ont quelques égratignures. Je m’en sors avec quelques côtes brisées et une grosse bosse sur la tête. Mais je ne peux pas m’empêcher de sourire sous l’effet de l’adrénaline et du triomphe. Je regarde les trois guerrières autour de moi. Meena me fait un sourire et me prend dans ses bras, suivie de Billow et Muffie. Mon amie me chuchote à l’oreille :

« N’oublie jamais cette leçon : tu es fort et tu ne dois jamais avoir peur des monstres de la nuit ! »

Dans leurs bras, entouré de trois femmes tellement plus extraordinaires que moi, ma fierté masculine est la seule chose qui m’empêche de me mettre à pleurer.

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