El Demonio de Papel

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J’ai 22 ans et je vis à Confluence depuis deux années où je suis l’acolyte des Murphy.

Mary m'appelle à travers la maison car je suis en retard pour le briefing. Je descends quatre à quatre les escaliers sinon je sais que je vais me faire chicaner. Lorsque je suis venu habiter chez les Murphy, ce type de réunion était très formel et se passait dans le "Repaire", le sous-sol secret de la maison. Mais maintenant, les briefings pouvaient se dérouler n'importe où, tant que nous restions à l'abri des oreilles indiscrètes. Cette fois-ci c’est la cuisine, dans laquelle je rentre. Mes narines sont chatouillées par l'odeur de pizza ; j'en salive instantanément. Les Murphy étant très prudents, ils n'emploient pas de cuisinier ou femme de ménage malgré leur emploi du temps de fou. La majorité du temps, c'est moi qui cuisine ou sinon Maureen, la mère de John qui nous apporte des plats surgelés. Ce soir, la livraison de pizzas signifie que nous partons en mission.

John a déjà enfourné une part dans sa bouche lorsque j'arrive à table. Sa femme, toujours soucieuse de la politesse, lui jette un regard noir.

« Quoi encore ? Il faut bien se dépêcher ! Notre contact va arriver dans moins d'un quart d'heure. »

A ces mots, la sonnerie de la porte se fait entendre.

« Il est avance apparemment... », lui réplique Mary avec un clin d’œil.

John grommelle.

« Encore un repas qui va être bâclé... Ce n'est pas bon pour ma digestion. »

Je me mets à rire alors que Mary sort de la pièce. John me fait un sourire complice et de concert, nous nous enfilons deux grosses parts que nous faisons descendre à renfort d'un grand verre d'eau. Prodigieusement, cette opération ne nous prend qu'une dizaine de secondes, le temps qu'il faut à la maîtresse de maison pour revenir avec l'invité. Celui-ci est grand, sa peau bronzée aussi lisse que du verre ; il porte une sorte de pantalon militaire, pas un treillis mais plutôt une version sombre avec des poches au niveau des genoux. Mais le plus impressionnant est quand il ôte ses lunettes, laissant découvrir des yeux mauves quasiment iridescents.

« Assieds-toi, B. Nous allions commencer. », lui intime Mary.

B. est un vampire et un contact des Murphy. Même les Chasseurs doivent avoir des alliés dans le monde surnaturel et le clan de B. en est un. Nous avions déjà collaboré avec lui une fois ou deux sur des affaires de territoire, principalement dans des cas politiques où sa faction ne pouvait se permettre d'agir officiellement.

B. prend place à table alors que je débarrasse et sort une enveloppe de sa poche. Nous l'ouvrons tandis que le vampire nous fait le topo :

« Voici Jorge Ibáñez, connu sous le surnom « El Demonio de Papel » dans notre clan. »

John esquisse un sourire que B. ne manque pas de remarquer.

« Ne vous fiez pas au ridicule de son sobriquet : Jorge est une des pires raclures parmi les nôtres : ambitieux, brutal, extrémiste ; un vrai danger ! Pour gagner en renommée dans le clan, il a décidé de doubler le nombre de supports en moins d'un an. »

Je frémis : « support » était un nouveau mot soi-disant politiquement correct pour nommer les mortels qui nourrissent de leur plein gré les vampires. B. continua :

« Mais cette expansion est difficile donc il a décidé d'utiliser des supports non-volontaires. »

Je tressaille : ce monstre capture des humains et les forcent à les nourrir. C'est de l'esclavage !

John regarde les photos qui étaient dans l'enveloppe et s'arrête sur une qui montre une grande ferme. Il fait :

« Je présume que c'est là où sont retenus leurs prisonniers ? »

B. acquiesce.

« C'est une ancienne ferme qu'il a converti en base d'opérations : réseau de caméras, pièges anti-intrusion, mur renforcés en acier, etc... »

Mary prend la photo et l'étudie de plus près.

« Mais ce n'est pas tout : comme son opération a de l'envergure, il s'est allié avec d'autres membres fanatiques de notre clan. La plupart sont jeunes et donc sont moins dangereux mais il en a aussi deux ou trois assez âgés.

- Hum... Ça risque de poser des problèmes. »

Mary consulte le reste des notes et demande :

« Et la position du clan ?

- El Demonio est très bien considéré et bénéficie de l'appui de trop de membres influents pour une sanction directe. Le clan désapprouve les pratiques d'Ibáñez mais ne créera pas une guerre interne pour autant.

- Donc mieux vaut que le nettoyage vienne de l'extérieur. »

B. hoche la tête en signe d'approbation. Mary continue :

« Les paramètres de la mission ?

- L'objectif premier est de mettre Ibáñez hors d'état de nuire. Mais je présume que ce serait un bon geste de libérer les mortels en même temps. »

Je suis choqué : sauver les gens devrait être la priorité ! Je vais pour protester mais Mary qui a anticipé ma réaction me fait signe de me taire.

« Combien d'hostiles en tout ?

- Probablement six ou sept, dix tout au plus. Tous des vampires. »

John leva un sourcil :

« B., c'est bien trop pour nous. Trois OK, cinq à la rigueur s'ils sont jeunes mais pas dix !

- Mme Margulia le sait. Elle m'a ordonné de venir avec vous. J'ai aussi amené deux de mes scions. »

Quelque chose ne me paraît pas logique :

« Si vous ne pouvez pas intervenir directement, pourquoi risquez-vous venir avec nous ? S'il y a le moindre survivant dans le groupe d'El Demonio, Mme Margulia sera accusée de trahison... »

B. me lance un regard sévère, tellement intense que je dois détourner les yeux.

« Je t'excuse d'avoir pris la parole sans demander la permission. Mais c'est la dernière fois. »

Je lance un regard paniqué à Mary. Elle dit :

« B., on ne profère aucune menace dans ma maison, compris ? »

B. la regarde d'un air dédaigneux mais fait un léger hochement de tête en signe de compréhension.

« En tout cas, Jim a raison. Si votre présence là-bas est découverte, ton clan sera dans une situation difficile. »

B. fait un large sourire montrant ses longues canines blanches et acérées.

« Il n’est pas prévu qu’il y ait de survivant. »

Mary et John hochent la tête en signe de confirmation puis Mary déclare :

« Allez chercher vos affaires : on part dans 15mins. »


Les informations du clan sont vraiment bien détaillées : plan topographique des environs de la ferme, plan des bâtiments, description des pièges et mesures de sécurité qu'El Demonio a faits installer, etc... Nous sommes tous dans le grand camion noir et filons à travers la nuit. C'est moi qui conduis et John est à mes côtés, silencieux. A l'arrière, Mary et B. révisent une fois de plus le plan d'attaque. Deux scions de B. – deux vampires que B. a créés - un homme et une femme au visage blême et l’expression figée, sont assis sans bouger dans le fond.

Je m'arrête à 500m de la ferme, dans une portion boisée du chemin et les six autres occupants de la voiture sortent. Nous vérifions une dernière fois nos oreillettes puis ils disparaissent dans la nuit. De mon côté, je redémarre sans perdre de temps car je dois me poster au point d'extraction. C'est à peine à dix minutes de là, de l'autre côté de la ferme.

L'équipe a bien progressé lorsque j'arrive au bon endroit. Comme John me l'a appris, je repère les lieux et identifie toutes les sorties possibles. A travers mon oreillette, j'entends que le groupe a déjà franchi le mur d'enceinte sans rencontrer de résistance. Les informations de B. sont fiables et tout se déroule comme prévu.

Le groupe se sépare maintenant pour investir l'intérieur de la ferme: Mary et un des scions se dirigent vers la section où sont retenus les prisonniers. John et l'autre scion vont dans la section centrale où se trouve El Demonio. A eux deux, ils pourront éliminer Ibáñez avant que les renforts arrivent. Finalement, B., le plus discret, ira poser les explosifs. Le plan étant de désorganiser les ennemis pour pouvoir mieux les vaincre.

J'entends à travers les communications que la tension monte : les statuts sont plus brefs, les respirations sont plus saccadées. Une dizaine de minutes plus tard, tout le monde est en place. Mary annonce :

« On est prêt pour la phase 1 : nous rentrons, éliminons les hostiles dans la pièce et libérons les prisonniers. Une fois fait, c'est à ton tour, John, de t'occuper d'Ibáñez. Ensuite, on profite du « feu d'artifice » pour se regrouper et finir le boulot. John, OK ?

- OK !

- B., OK ?

- OK !

- Jim, OK ? »

Le fait que Mary m'inclut dans le « top » remplit mon cœur de fierté. Je réponds :

« OK !

- On avance alors. »

Nous entendons Mary et le scion qui ouvrent la porte et s'avancent prudemment. Ils progressent sans rien dire pendant au moins une minute. La tension est à son comble. John, inquiet, s'exclame : « Statut ! ». Mary répond :

« C'est horrible ! La salle est remplie de victimes enchaînées à des chaises. On dirait un élevage !...

- Et les gardiens ?

- Je ne vois pas d'hosti... »

Mary n’a pas le temps de finir sa phrase que des dizaines de rugissements se font entendre, tout de suite suivis par le bruit des rafales de tir du semi-automatique de la Chasseuse.

« Mary ! », s’écrie John.

Mary hurle.

« Oh mon dieu, John ! Ils sont partout ! »

D’autres tirs retentissent, le tout pendant quelques secondes à peine. Puis le silence complet. Je regarde si mon oreillette est bien connectée et c’est bien le cas.

« Mary ! Mary ! Réponds ! » s’écrie soudain John.

Un autre rugissement se fait entendre. Puis un cri de douleur de John suivi d’un déferlement de tirs au fusil à pompe. John hurle :

« Jim, va chercher Ma… »

Lui non plus n’a pas le temps de finir sa phrase que sa radio se coupe. Je suis soudain pris d’une peur panique.

« Mary ? John ? Quelqu’un ? Répondez-moi ! »

Mais aucun retour. Puis soudain j’entends un bruit à côté de moi : B. se tient devant ma portière et vient de tapoter ses griffes sur ma fenêtre. Il sourit largement, laissant découvrir ses canines dont le blanc surnaturel reflète la lumière de la lune.

« Je ne t’aime pas. » fait-il alors. Puis d’une brutalité extrême, son poing traverse la vitre qui explose au passage et percute mon visage. L’impact est tellement douloureux qu’il en est insupportable. Je perds conscience…


C’est aussi la douleur qui me fait reprendre conscience. Pas seulement celle dans ma tête mais aussi dans les poignets, les bras et les jambes. J’essaie d’ouvrir les yeux mais ma vue est trouble et ma tête tourne. Lorsque le monde cesse de vaciller autour de moi, je peux voir que je suis attaché sur une chaise par des chaînes terminées par un gros cadenas. Je suis bâillonné. A côté de moi, John et Mary sont chacun allongés sur une table, pieds et poings liés et bâillonnés aussi. John a une sérieuse blessure à la tête et un hématome couvre déjà le quart de son front. Mary est en pire état : son abdomen est couvert de bandages qui deviennent plus écarlates à chaque seconde. Elle saigne abondamment. Alors que ma vision s’éclaircit, je comprends que nous sommes dans une grande pièce, une sorte de salon. A chaque recoin se trouve un vampire. Ils sont aisément reconnaissables à leur posture rigide et immobile : des jeunes probablement. A côté des tables se tient bien droit B., le traître, et sa vue me fait monter dans les tours ! Je me débats pour me libérer mais sans succès ; les liens sont vraiment trop serrés. Mais le pire est la silhouette que je vois assise sur un fauteuil en face de nous : beau, charismatique, le teint bronzé, une grande chemise blanche ouverte sur son poitrail et un bandana cachant le haut de son visage. Je n’ai pas de peine à deviner à qui nous avons à faire : El Demonio de Papel ! Il tient dans sa main un verre rempli d’un liquide vermeil : du sang !

« Alors, ce sont eux les redoutables Murphy ?»

J’ai l’impression que son accent latino crée des vibrations sonores dans la pièce tout en accentuant le mot « redoutable ».

Sans détourner ses yeux du couple, B. fait un signe d’approbation de la tête.

« Ils n’ont pas l’air si terribles, ajoute El Demonio. Tu es sûr que ce sont bien eux ? »

B. se retourne.

« A eux deux, ils ont quand même tué treize des nôtres. Nous avons eu de la chance de les avoir surpris. »

El Demonio affiche un petit sourire qui retrousse légèrement sa fine moustache.

« Ah la trahison… Imparable ! »

Tranquillement, le vampire pose son verre et se lève. Il s’avance vers les tables comme un jaguar vers sa proie.

« Je me demande quel goût ils peuvent avoir... »

Il ouvre plus grand la bouche, découvrant ses canines blanches portées par une mâchoire puissante. Il se penche doucement sur Mary. Celle-ci essaie de se débattre mais sans succès.

« Je crois que je vais me régaler ! »

Il se jette sur la gorge de Mary mais est retenu au dernier moment par B. qui le repousse violemment. El Demonio semble furieux.

« Comment oses-tu ? »

Il s’avance agressivement vers B. mais celui-ci n’a pas l’air impressionné. Il répond :

« Je viens juste de te sauver la vie. »

El Demonio s’arrête, surpris. B. continue :

« Tu n’es pas très au courant des tactiques des Chasseurs, surtout quand ils poursuivent des vampires ! Ils avalent tous du poison au cas où ils seraient capturés. Si un vampire les mord, il mourra en même temps. »

Je suis éberlué : je n’ai jamais entendu parler de cette tactique et surtout je n’ai jamais vu John et Mary prendre du poison avant un combat. Je regarde le couple mais je n’arrive pas à attirer leur regard. John a l’air de lutter pour ne pas s’évanouir et Mary a les yeux fixés sur El Demonio. Celui-ci, l’air maintenant perplexe, dit :

« Ah bon ? Intéressant ! Et vicieux aussi ! »

Puis gracieusement, il se tourne vers un de ses sbires qui se tient devant la porte et lui fait un geste.

« Si on ne peut pas les manger, je présume qu’ils ne me sont d’aucune utilité alors. »

Le sbire passe à El Demonio une sorte de mousquet court et le vampire tire une balle dans la tête de John. Celui-ci s’écroule sans bruit après la déflagration. Mary hurle, le son quasiment étouffé par son bâillon. De mon côté, je suis paralysé. Submergé par le chagrin, de lourdes larmes coulent le long de mes joues. Mary a tourné la tête vers son mari et ses yeux reflètent la stupeur et la haine. Elle aussi commence à pleurer.

Le sbire donne un autre mousquet au vampire qui le pointe vers Mary. La femme que je considère comme une seconde mère tourne ses yeux une dernière fois vers moi et m’envoie un regard remplie de tendresse. Puis le coup retentit. C’est à mon tour de hurler. Je rage, je me débats, je frappe des pieds, des mains, de tout mon corps ! Mais je suis bien ligoté et mon bâillon est enfoncé profond dans ma gorge. Tout ce que j’arrive à faire, c’est attirer l’attention des deux vampires. El Demonio se tourne vers B. en me pointant du doigt.

« Et lui ? Empoisonné aussi ? »

B. me regarde alors intensément, ses yeux mauves fluorescents me montrant la faim de sang qui le tenaille.

« Non, c’est juste un larbin. »

Puis il retrousse les babines et se jette sur moi toutes canines dehors. Mais El Demonio l’arrête.

« Ce n’est pas l’heure d’un snack ! »

Toujours tenant B., le vampire fait alors un signe à ses sbires et en me désignant déclare :

« Emmenez-le rejoindre le cheptel… »


J’ai perçu les aiguilles percer ma peau, la plus large enfoncée dans le pli de mon coude gauche, l’autre plus petite se nichant dans une veine au-dessus de ma main droite. J’ai vu mon sang carmin s’échapper par le tube et aller se coucher dans la poche en plastique suspendue. J’ai entendu mon cœur ralentir comme si la vie le quittait et j’ai senti cet autre liquide épais le forcer à continuer de battre. J’ai ressenti la drogue parcourir l’ensemble de mon corps et ordonner à mes muscles de s’engourdir. Maintenant je ne ressens plus rien. Entouré de brumes, je peux discerner d’autres corps allongés à côté de moi, eux aussi leur vie aspirée par des tubes de plastique. Des silhouettes sombres et silencieuses viennent danser autour de moi, changeant les poches suspendues et me touchant parfois le visage ou le corps. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là : quelques minutes, une heure, des semaines… Je ne me souviens pas de mon nom, de ma vie. Je perçois à peine les images floues de mon existence.

Puis un jour, des bruits étranges viennent faire vibrer à nouveau mes tympans : des cris étouffés, des explosions à peine plus audibles qu’une brise. Ensuite une grande lumière m’aveugle. Se découpant dans celle-ci apparaît un homme au ventre rond et à la robe de chambre en velours vert. Il se penche brièvement vers moi et je sens le contact de sa peau rugueuse sur mon cou. Sur son col, un basset roux assis sur un piédestal de marbre me regarde d’un air fou. Puis encore plus de bruit et soudain le choc de plusieurs personnes qui me relèvent, me portent et me déposent dans un lit plus souple. D’autres aiguilles transpercent ma peau tandis que des ventouses viennent s’accrocher sur ma poitrine. Derrière moi, un bip incessant se fait de plus en plus fort. Mes oreilles se réveillent progressivement à une cacophonie de plus en plus assourdissante de sirènes et de cris. Soudain deux silhouettes se dressent au-dessus de moi : la brume de mon cerveau se dissipant, j’aperçois une femme dans une lourde tenue sombre rayée de bandes de lumière et un homme à la chemise bleue, une étoile du ciel rayonnant sur sa poitrine. Je peux même percevoir quelques bribes de leur conversation :

« Et celui-là ?

- Il est fiché. Son nom est Jan Minh Ho, résidant à Confluence et… oh mon dieu !

- Quoi ?

- Né le 13 novembre 1991… »

La femme regarde l’homme avec stupéfaction puis se tourne vers moi :

« Joyeux anniversaire, Jan. Ne t’inquiète pas, tout va bien aller maintenant… »

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