Interlude III

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Les élèves étaient bouche bée. Jim n’en était pas étonné : cette expérience était une des plus fortes de sa vie et surtout marquait son « éveil » au monde surnaturel. « Eveil » était d’ailleurs le mot utilisé par les créatures de la nuit et sauvages pour qualifier cette transition chez les mortels.

Un jeune homme au premier rang leva la main. Jim lui fit signe de parler :

« Vous avez vraiment combattu un monstre, un vrai !

- Combattu, combattu… C’est un grand mot ! Disons que j’ai survécu. Les Murphy ont fait tout le travail, j’ai juste servi d’appât.

- Et Cassandre, que lui est-il arrivé ?

- A travers leur réseau, les Murphy ont trouvé un mentor pour la sorcière. Lorsqu’elle découvrit son don pour la magie, elle n’avait personne pour la guider. En pratiquant, elle avait invoqué par erreur ce monstre qui la forçait à attirer des gens pour se nourrir. Sinon c’était elle qui y passait !

- Et vous avez gardé contact ?

- Non, aucun. Je ne l’ai plus revu depuis. »

Pour la première fois, un brouhaha se fit entendre. C’était les élèves qui parlaient entre eux de cette expérience. Un jeune homme au dernier rang déclara alors :

« C’est vraiment vrai ? Les monstres et le surnaturel existent réellement ? Ce n’est pas une blague ? »

Jim jeta un coup d’œil au professeur, inquiet. Celui-ci lui fit signe de répondre.

« Oui, tout est vrai. Ce que vous avez appris dans votre cours « Occulte et Surnaturel dans notre monde moderne » est la stricte vérité et ne représente qu’une fraction de la réalité de notre monde. »

Le jeune homme, incrédule, blêmit puis s’évanouit sous le choc. M. Macco se précipita sur lui et dut l’emporter à l’infirmerie. En sortant de la classe, il dit à Jim de continuer et qu’il reviendrait rapidement. Jim acquiesça.

Profitant que le professeur était parti, June (encore elle !), se leva et protesta :

« Et dire que vous vouliez partir il y a quinze minutes ! Vous ne vous rendez pas compte de l’importance de cette expérience à nos yeux ! »

Les autres élèves furent d’accord.

« Vous savez, ces choses-là ne sont pas faciles à raconter. Très peu de mortels sont au courant. Et c’est une bonne chose. Imaginez la panique sinon ! Dans votre vie d’acolyte, il arrivera un moment où tout ceci deviendra trop difficile à supporter. Vous aurez alors besoin de partager avec quelqu’un, et parfois une personne autre que votre compagnon. C’est pourquoi vous devez vous entourer de gens en qui vous avez confiance, vers qui vous pouvez aller lorsque tout dans votre vie ne semble pas avoir de sens. Une sorte d’ancre qui empêche votre bateau de dériver.

- Et vous en avez des gens comme ça, Monsieur ? »

Jim sourit.

« Oui, j’ai la chance d’en avoir plusieurs. Ces personnes-là sont à la fois mon bonheur et ma plus grande crainte : j’ai peur en permanence qu’un ennemi leur fasse du mal pour m’atteindre. Et ceci, je ne pourrais jamais me le pardonner. »

La classe se tut alors. Les élèves venaient de réaliser que chacune des personnes qu’ils aimaient, leur familles, leurs proches, leurs voisins, etc… était en fait un moyen de pression. Ils furent tout d’un coup dépités. Mais Jim pensa que c’était une leçon de vie importante, pas seulement de l’acolyte mais des Eveillés en général. Ceci dit, le but n’était pas de décourager les élèves alors il s’écria :

« Bon, passons à autre chose ! Avez-vous d’autres questions ?

- Pas une question, mais une remarque : vous ne nous avez toujours pas dit pourquoi vous avez déménagé à Confluence. »

Jim le reconnut.

« J’allais y venir. Ce soir-là autour du feu, les Murphy me proposèrent de leur servir d’assistant. Ils n’avaient pas été impressionnés par mes capacités mais plutôt par ma résilience émotionnelle. Bien plus tard, ils m’avouèrent que la majorité des personnes dans cette situation serait devenue folle. »

Jim but un peu d’eau.

« Deux jours plus tard, j’abandonnai mes études d’art et m’envolai pour Confluence avec pour tout bagage un sac de voyage et mon passeport. Arrivé sur place, les Murphy arrangèrent tout pour moi : permis de travail, compte bancaire, assurances, etc… Ils habitaient une grande maison en centre-ville non-loin de l’Opéra et m’y accueillirent.

- Vous connaissiez déjà Confluence ?

- Non, aucunement ! Je n’avais jamais entendu parler de cette ville de l’Oregon, la « confluence des trois fleuves ». Et même si c’était le cas, je n’aurais pu savoir qu’elle abritait la plus grande communauté surnaturelle de la Côte Ouest. Encore plus de monstres qu’à Hollywood ! »

Quelques élèves se mirent à rire.

« Vous êtes devenu un Chasseur ? »

Cette question fit sourire Jim.

« Les premières semaines, j’ai suivi une mise en condition physique intensive : endurance, arts martiaux, armes blanches et à feu. Moi qui pensais être assez sportif avec mes entrainements de basket hebdomadaire, j’étais vraiment loin du compte ! Au bout de quelques semaines à peine, mon physique s'était bien amélioré mais il était évident que ce n'était pas fait pour moi. Mary s'amusait toujours à me dire que ce n'était pas tant mon corps le problème mais je n'avais pas « la Chasse » en moi.

- La Chasse ?

- L'esprit du Chasseur si vous préférez. L’instinct qui vous guide lorsque vous pourchassez votre proie au milieu de la nuit. Essentiellement, tout ce qui fait la différence entre un Chasseur mort et un vivant. »

Une étudiante sur le devant ricana.

« En fait, vous êtes un raté : vous n'étiez pas assez doué pour être Chasseur alors vous êtes devenu acolyte... »

Les autres élèves s'attendaient à ce que Jim prenne mal cette remarque mais celui-ci ne sembla pas affecté. Il répondit calmement :

« C’est possible. Et pour ne rien vous cacher mademoiselle, c'est une idée qui m'a traversé l’esprit plus d'une fois. Mais au fond de moi je savais que je n'avais ni la force, ni le courage et ni la détermination nécessaire. La vie d'un Chasseur est une succession rapide d'obstacles et de douleur. Leur vie est perpétuellement mise en danger et seuls leur astuce et leurs réflexes les maintiennent en vie. Je n'avais pas tout ça. »

Un autre élève leva la main :

« Vous avez fait quoi alors ?

- Je me suis rendu utile. Les Murphy possédaient une entreprise d'import/export international qui leur servait de couverture et leur permettait de voyager à travers le monde. Je me suis impliqué dans la finance de celle-ci. Mary et John finançaient leurs activités grâce à une sorte de coalition de Chasseurs dont je n'ai jamais eu trop connaissance. Celle-ci brassait énormément d'argent à travers des sociétés-écran, des paradis fiscaux et des fiducies. C'était un montage complexe et tout était géré par Howard Haynes, le père de Mary, dont la santé déclinait rapidement. Comme il fallait trouver quelqu'un pour prendre la relève, je me suis proposé. »

Un des élèves se mit à rire :

« Comme ça ? Vous n’aviez même pas un diplôme en arts complété ! »

Jim sourit à nouveau.

« Bien sûr que non ! J'ai suivi six mois de cours intensifs et j'ai obtenu un diplôme d'Harvard. Ensuite, j'ai fait douze semaines à la bourse de New York. J'ai toujours été studieux mais je pense que j'avais un don naturel pour la finance que je ne soupçonnais pas. De retour chez les Murphy après presque un an d'absence, je pris cette activité à ma charge. Ce n'était pas un boulot à plein-temps donc John m'impliqua dans ce qu'il appelait les activités opérationnelles : je préparais les briefings de mission, gérais les stocks d'armes et de munitions, m'assurais de la disponibilité du personnel et des contacts locaux, etc...

- Toutes ces affaires ont l'air bien compliquées...

- Ne vous leurrez pas : la vie d'un Chasseur demande beaucoup d'organisation. Oubliez ce que vous avez appris de vos héros de télé : mener la Chasse demande énormément de préparation... et d'argent. D'où l'importance de mon métier. »

La majorité des élèves paraissait déçue. Jim regrettait déjà de leur avoir ruiné un mythe.

« Êtes-vous allé en mission avec eux ?

- Oui, quasiment à chaque fois. J’assurais les arrières, attendais à la sortie et donnais des infos à la radio. J’ai pris des cours de conduite professionnels, à la fois course et cascades, et suis devenu leur chauffeur de mission. J’ai même participé à une course-poursuite une fois ! J’ai juré de ne plus recommencer d’ailleurs… »

June se leva à nouveau et objecta :

« Sans vouloir vous offenser, ce que vous racontez a l’air peu plausible. Personne ne peut faire autant de choses en si peu de temps !...

- Détrompez-vous, c’est possible. Mais tout a un prix : je dormais quatre heures par nuit, j’ai eu autant de fractures et de séjours à l’hôpital en deux ans qu’un cascadeur professionnel durant toute sa carrière ; j’ai perdu vingt kilos et il a fallu qu’on me nourrisse de protéines survitaminées par un tube pendant plusieurs semaines car mon corps n’avait plus l’énergie pour digérer… »

Deux élèves au premier rang avaient l’air horrifiés. L’un d’eux s’exclama :

« C’est horrible ! Comment ont-ils pu vous faire subir ce traitement ? »

Jim le regarda d’un air incrédule. June, toujours debout et affichant un air sceptique, ajouta :

« Ça pue la relation abusive à plein nez ! Vous n’appliquez apparemment pas vos propres règles… »

Jim était choqué par une telle interprétation. Il protesta :

« Non, ce n’était pas du tout ce que vous pensez ! Tout ceci, je l’ai voulu ! Rien ne m’a été imposé ! D’ailleurs, Mary m’empêchait souvent de continuer quand j’étais à bout de force. Parfois, elle me traitait comme si elle était ma propre mère… »

Jim poussa un long soupir et baissa les yeux pour ne pas que les élèves voient cette larme qui coulait le long de sa joue. Il essuya rapidement cette marque de faiblesse et redressa la tête fièrement :

« Vous savez, côtoyer des gens extraordinaires a un effet pervers. Savez-vous lequel ? »

Tous les élèves répondirent « non ».

« Ils vous obligent à être meilleur que vous n’êtes… »

Jim sut qu’ils avaient compris quand il vit les sourires sur leur visage.

« Les Murphy n’ont jamais exigé de ma part tous ces sacrifices ! Je les voulais pour eux ; je leur montrais que je pouvais être digne d’eux ! Et à la fin d’une mission, quand John et Mary avaient une fois de plus sauvé des innocents d’une horreur indescriptible, et que sur mon lit d’hôpital la douleur était tellement insupportable que j’en pleurais, la seule pensée qui m’empêchait de sombrer dans la folie était que ces innocents étaient encore en vie, et que j’y étais aussi pour quelque chose... »

Jim eut un sanglot qui le prit la gorge. Il dut prendre un moment pour refouler le flot de ses émotions. Quand il releva la tête, il vit que les élèves le regardaient, incrédules. Il sourit.

« Désolé d’être mélodramatique ! Ce n’était pas intentionnel. »

Et comme s’il voulait conjurer un mauvais sort, il se força à rire bruyamment. Lorsqu’il cessa, la tension dans la classe était retombée.

« Où en étions-nous au fait ?

- Vous parliez de la gestion financière.

- Ah oui ! Merci ! Howard mourut quelques mois plus tard et le poste me fut confié. Je gérais entièrement le portefeuille. Je pense que je n’étais pas aussi bon que mon mentor, mais ça suffisait. Les opérations des Murphy pouvaient continuer sans être gênées par des problèmes d’argent.

- Et combien de temps êtes-vous resté avec les Murphy ? »

Jim s’attendait à cette question, même si elle était douloureuse. Il pensait y être préparé.

« Vous savez, Monsieur, on a bien remarqué que vous parlez d’eux au passé. Ils sont décédés, n’est-ce pas ? »

Jim hocha la tête en signe de confirmation.

« Ils ont été tués en mission le 13 février 2014. C’était un jeudi… »

Ces derniers mots furent presque inaudibles.

« Vous n’allez pas nous raconter ?

- Non, je ne préfère pas. Chaque acolyte a vécu un événement tragique dans sa vie. Celui-ci est le mien.

- N’y a-t-il pas une leçon à cette histoire qui nous permettrait de devenir de meilleurs acolytes ? »

Jim posa un regard dur sur l’étudiante qui venait de poser la question :

« Si, une seule… »

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