Les Chasseurs à l'université

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J'ai 20 ans et nous sommes sur le campus de l'Université de Toronto où depuis deux ans maintenant je fais des études en histoire de l'art. C'est bien moins passionnant que je le pensais, même rébarbatif de temps en temps, du coup je passe ma plupart de mon temps libre dans les musées pour me remonter le moral, quand bien sûr je ne suis pas en cours ou au travail. En effet, les études étant très chères et mes parents ne pouvant pas payer, j'ai dû prendre un crédit et en plus travailler comme caissier au supermarché du campus. En plus, je vis en colocation dans une grande maison en ville avec huit autres étudiants. Je n'ai quasiment jamais de contact avec eux. On ne fait rien ensemble et restons chacun dans notre chambre. On est loin de l'Auberge Espagnole ! À part avec Ben ; il étudie la mécanique et l'automatisme, et veut devenir ingénieur. On s'entend assez bien en fait et les rares soirs où nous n'avons pas d'obligation, on se retrouve sur le balcon à boire des bières.


Nous sommes une bonne vingtaine d’étudiants en ligne devant un camion de police stationné sur le parking devant le bâtiment principal de l’Université. Un des deux policiers fait signe au gars devant moi d'approcher. Je suis le prochain. Derrière moi, une jeune fille rousse avec des taches de rousseur assez mignonne a l'air vraiment anxieuse. Je lui fais un sourire discret pour la rassurer et elle me le rend timidement. Une chose horrible est arrivée sur le campus : un cadavre mutilé a été retrouvé hier dans une poubelle. Il s’agissait de Jasper Zind, un étudiant dans le même cours d'histoire que moi. Les deux policiers, une femme et un homme, la quarantaine, armés et en uniforme, interrogent tout le monde depuis ce matin. Et c'était presque mon tour.

Alors que l’étudiant précédent sort du camion, le policier me fait signe de monter. En avançant, je peux voir que l'arrière du véhicule a été converti en une sorte de salle d'interrogation, composée d’une simple table et de trois chaises, le tout vissé au plateau.

Les deux agents de la loi me dévisagent pendant un bon moment sans rien dire, me mettant mal aise. Finalement, la femme prend la parole :

« M. Ho, vous savez probablement ce qui s’est passé.

- J’ai entendu des rumeurs sur un meurtre, mais rien de précis. »

La policière soupire. Comme elle l’a déjà probablement fait une cinquantaine de fois depuis le début de la matinée, elle expose la situation de manière très sobre :

« Un étudiant nommé Jasper Zind a été découvert mort non-loin sur le campus. Outre la blessure qui lui a été mortelle, son corps est recouvert de bleus et meurtrissures qui semblent indiquer qu’il y a eu lutte. Nous essayons de trouver des témoins qui pourraient nous aider à comprendre ce qui s’est passé. »

La femme fait une pause. L’homme n’a pas dit un mot mais me fixe depuis le début d’un air malsain. J’ai l’impression qu’il me considère comme coupable… Je ne suis pas à mon aise ! La policière reprend :

« M. Ho, pourriez-vous me dire où vous étiez hier soir entre 20h et 2h du matin ? »

Pas besoin de réfléchir beaucoup, je sais très bien quoi répondre :

« Au travail. Je fais les soirs à la superette à la sortie du campus. J’ai commencé à 18h et suis sorti un peu après minuit. Ensuite, je suis rentré chez moi puis me suis couché tout de suite car j’avais cours tôt ce matin. Il y a des caméras dans le magasin donc vous n’aurez aucun mal à vérifier mes dires… »

Le policier note quelque chose sur son calepin en hochant la tête en signe d’acquiescement. Sa collègue a une expression amusée lorsque j’évoque les caméras. Elle me répond :

« Nous ne sommes pas ici pour vérifier votre alibi, M. Ho, même si nous apprécions que vous en fournissiez un. Nous cherchons juste à comprendre les faits. Maintenant, j’aimerais vous demander quelles étaient vos relations avec M. Zind et quand était la dernière fois que vous l’avez vu. »

Je prends quelques secondes pour réfléchir puis répond :

« Hier après-midi, je pense qu’il était en cours en même temps que moi.

- Et vos relations en général avec lui ?

- Inexistantes. La seule raison pour laquelle je connais son nom est qu’il était le chef du groupe qui avait présenté un sujet sur Andy Warhol à toute la classe. J’avais trouvé la présentation intéressante.

- Et avez-vous remarqué quelque chose de particulier à propos de M. Zind hier ?

- Non, rien. Une fois de plus, on ne se connaissait pas donc je n’avais aucune raison d’interagir avec lui. Quoique… Quand j’y pense, je crois me souvenir que son parfum était très fort hier soir, comme s’il venait d’en remettre à la fin du cours. Je l’ai senti quand nous sommes sortis de l’amphithéâtre ; il n’était pas loin devant. »

Le policier note cette information sur son papier. La femme continue :

« Est-ce que vous savez s’il avait des ennemis dans la classe ? Sur le campus ? »

Je secoue la tête :

« Désolé mais je ne saurai pas vous dire. »

La femme affiche une mine compréhensive. Son collègue, au contraire, a l’air de s’ennuyer fortement. Les deux policiers me remercient et me donne le numéro de téléphone à appeler « au cas où quelque chose me reviendrait ». Puis ils me libèrent et je descends du camion.

La jeune fille rousse s’avance vers le véhicule. Encore plus pâle que lorsque je suis rentré, elle me jette un regard paniquée. Puis elle entre. Son expression me bouleverse et quitte à être en retard à mon prochain cours, je décide de ne pas y aller. Alors qu’elle ressort du camion une dizaine de minutes plus tard, totalement choquée, elle me trouve en train de l’attendre. Je lui fais un petit signe de la main. A ma vue, elle essaie de faire un sourire mais qui se finit en rictus. Je dis :

« Vous n’aviez pas l’air bien alors j’ai décidé de rester jusqu’à ce que vous sortiez, au cas où... Vous tenez le coup ?

- Oui, juste très impressionnée. Je ne connaissais pas Jasper mais je trouve que c’est horrible ce qu’il lui est arrivé. Je ne me sens plus en sécurité sur le campus… »

Je la regarde d’un air compatissant. C’est vrai que je n’y avais pas pensé : si c’est un meurtrier en série qui a frappé, tous les autres étudiants sont en danger, moi inclus !

Pour la rassurer, je réponds :

« Je comprends ce sentiment. Je ne sais pas dans quelle direction vous allez maintenant mais peut-être que je pourrais vous raccompagner au cas où… »

Elle a l’air surprise mais me sourit.

« Je vais vers le métro. Je serais rassurée si vous me raccompagniez. »

Nous marchons en silence sur l’allée principale du campus. Le vent est un peu mordant mais je ne laisse rien transparaître. Dans cette situation, je veux avoir l’air fort et confiant afin de lui donner un sentiment de sécurité. C’est concluant car elle apparaît plus calme. Nous arrivons enfin à la station et c’est le moment de nous séparer. Il flotte autour d’elle un parfum de fleur d’été me fait un peu tourner la tête. J’ai envie de l’inviter à sortir mais je suis trop timide. Elle me remercie et suis prêt à m’éloigner lorsqu’elle déclare :

« Peut-être qu’on pourrait se revoir un jour ? »

Mon cœur s’emballe et ma gorge s’assèche. J’articule tant bien que mal :

« Oui, ça me ferait plaisir. »

Elle semble réfléchir puis répond :

« Je ne peux pas demain soir car j’ai cours tard. Pourquoi pas après-demain? 18h chez moi ?

- Oui, ce serait parfait. », je réponds en essayant de ne pas m’évanouir.

Elle me fait un sourire, un peu gêné cette fois-ci. Elle me demande mon numéro de cellulaire que je lui donne puis me texte directement son adresse.

« A après-demain alors, …

- Jim, je m’appelle Jim.

- Cassandre, répond-elle à son tour. A après-demain, Jim. »

Un sourire de plus puis elle disparaît dans la bouche du métro. Je suis extatique et bouleversé ! Il faut dire que je ne suis pas très doué avec les femmes et disons que ce qu’il vient de se passer est probablement l’événement le plus romantique de mon année… La vie est vraiment ironique : il fallait que Jasper Zind meure pour que je rencontre Cassandre…


Le lendemain midi, je suis en train d’empiler des boîtes de conserve au travail lorsqu’un homme m’interpelle dans le magasin :

« M. Ho, un instant s’il vous plaît ! »

Je me retourne, suspicieux que quelqu’un m’appelle par mon nom. Un homme à peine plus âgé que moi, habillé d’un costume beige agrémenté d’une cravate rouge, s’approche. Il tient dans sa main gauche une photo de moi. De l’autre, il sort son portefeuille et l’entrouvre, révélant un badge de la police de Toronto. Il déclare :

« M. Ho, je suis inspecteur de police et j’aimerais m’entretenir quelques instants avec vous sur ce qui s’est passé il y a deux jours. Vous êtes bien dans la classe de Jasper Zind, n’est-ce pas ? »

Je dois le regarder un peu trop incrédule car il me demande :

« Vous allez bien ?

- Oui, oui ! Je suis juste un peu surpris : c’est que vos collègues m’ont déjà interrogé hier. »

Là, c’est lui qui fronce les sourcils.

« Collègues ? Comment ça ?

- Deux policiers en uniforme sur le campus hier après-midi ! Un homme et une femme.

- Vous êtes sûr que c’était des policiers ? Je ne suis pas au courant qu’une autre équipe ait été envoyée… »

Ceci me paraît louche. Si ce jeune homme est vraiment un flic et qu’il a raison, alors qui sont les deux autres ?... Mon alarme interne s’active.

Le policier reprend la parole :

« Ce n’est pas grave. Nous allons vérifier. En attendant, je peux vous poser quelques questions ? »

Je réponds docilement aux questions, qui sont d’ailleurs sensiblement les mêmes que celles d’hier. Puis, le policier, satisfait, me remercie et repart. De mon côté, je recommence mon empilage car du fond du magasin, mon superviseur me regarde d’un mauvais œil.

La rencontre de la veille avec l’inspecteur m'a mis mal à l'aise. Ainsi, tôt dans la matinée, je sèche les cours pour me rendre au poste de police au coin du campus. Je relate les deux événements, les policiers en uniforme et l'inspecteur ensuite, et j'exprime ma crainte que l'un d'eux soit une arnaque. L'agente qui m'écoute se montre compréhensive et passe quelques appels pour vérifier. Quelques minutes plus tard, elle me confirme qu'aucun policier en tenue dans un camion n'était programmé pour l'enquête et je peux voir qu'elle aussi est maintenant soucieuse. Elle me demande de faire leur description - ce que je fais, insistant sur les cheveux décolorés de l’homme - et me dit que si je les recroise, je dois appeler toute de suite le 911. Sur cette promesse, je m'en vais.

Malgré son importance, cette visite me prend quasiment toute la matinée et je suis en retard sur mon programme du jour. Je n'ai pas le temps d'aller manger car j'ai rendez-vous chez le coiffeur dans quelques minutes. Je veux être le plus beau à mon rencard avec Cassandre ce soir ! Rien que d'y penser, j'en ai des papillons dans l'estomac et comme je veux avoir toutes mes chances, je dois être à mon meilleur ! Je me fais probablement des idées mais j'ai ressenti une connexion et si ça se trouve, notre relation pourrait marcher. Elle est peut-être même la femme de ma vie ! Mais je m'emballe... Ce soir est juste un rendez-vous donc je dois rester classe et cool... les deux choses que je ne suis naturellement pas !

Une heure plus tard, je me sens beaucoup plus détendu : la séance chez le coiffeur était vraiment très agréable et le personnel a vraiment su me mettre à l'aise. Du coup, j'en ressors presque « guilleret » et même optimiste sur le reste de la journée. Même si celle-ci doit se continuer par un peu de boulot au supermarché… En effet, hier soir, j'ai réussi à convaincre mon patron de me donner la soirée mais il a quand même insisté pour que je fasse quelques heures dans l'après-midi.

J'arrive sur le parking et me dirige vers la porte lorsque j'aperçois un couple en train de rentrer dans une voiture. Je ne peux voir distinctement leurs traits mais leur allure ne me laisse aucun doute sur leur identité : ce sont les faux policiers ! D'instinct, je me cache derrière une voiture et sors mon cellulaire. Zut ! La batterie est morte ! J'ai trop joué à « Bang! » chez le coiffeur ! Je suis face à un dilemme : trouver un autre téléphone au risque de les perdre et peut-être laisser échapper des criminels ou les confronter. Bien évidemment, c'est le premier choix qui prévaut mais alors que je me redresse, l’homme se tient juste derrière moi :

« Alors jeune homme, on espionne ? »

Je blêmis et perds mes moyens. Incapable de répondre, je reste figé. Sans vergogne, il m'attrape par le collet et m'emmène vers sa voiture. Je suis tellement paralysé par la peur que je ne pense ni à courir ni à crier. Nous voyant arriver, la femme regarde l'homme d'un air interrogatif et celui-ci déclare :

« Regarde ce que j'ai trouvé caché derrière une voiture et qui nous épiait ! Tu le connais ? »

La femme me regarde intensément mais sans succès.

« Quelque chose vous gêne, jeune homme ? », me demande-t-elle d'un ton très poli, malgré le fait que l'homme me tienne à sa merci.

Incapable d'articuler, je fais un « non » de la tête. L'homme ricane. La femme continue :

« N'ayez crainte, nous n'allons pas vous faire du mal. Dites-moi ce qui ne va pas. »

J’ai perdu mes moyens et réponds malgré moi :

« Je sais que vous n'êtes pas de vrais policiers... »

Le couple me regarde d'un air étonné pendant quelques secondes puis l’homme m’assène un coup derrière le crâne. Je n’ai pas le temps de réagir et sous l’effet de la douleur, je perds conscience.

Je suis soudain réveillé par une odeur très désagréable. Devant mon nez, la femme tient une sorte de petite bouteille d'où émane cette senteur horrible. Tout autour, la scène a changé : nous sommes dans des bois et je suis étendu sur une table de pique-nique. L'homme est là aussi. Par pur réflexe, je me débats mais je suis tenu avec vigueur. D'un geste brusque, l’homme me met en position assise.

La femme se pose devant moi et dit :

« Où en étions-nous ? Je crois que votre dernière phrase était « je sais que vous n'êtes pas de vrais policiers »... Intéressant ! Que savez-vous d’autre ? »

Je panique. Dans cette situation, la seule idée dans ma tête est que je ne veux pas mourir maintenant. Je n’ai aucune idée comment mentir donc je dis la vérité :

« Le lendemain où vous avez interrogé les étudiants sur le parking du campus, j'ai été approché par un vrai inspecteur de police. Quand je lui ai dit que j'avais déjà parlé à des policiers en uniforme - enfin à vous - il a été étonné et m'a dit que personne d'autre n'avait été assigné à cette affaire. Du coup, je suis allé ce matin au poste de police et leur ai raconté mon histoire. Ils ont confirmé que vous n'étiez pas de vrais policiers. »

L'homme poussa un juron derrière moi et s'adressa à la femme :

« Il nous a grillé auprès des flics, il va falloir abandonner. »

Celle-ci ne paraît pas être d'accord avec cette idée et répond :

« Ce n'est pas trop grave. Si on reste discret, nous serons partis avant que la police ne nous trouve.

- Et lui ? », réplique l'homme en me désignant.

Elle me regarde et saisit une tablette électronique :

« Quel est votre nom, jeune homme ? »

Je la regarde avec inquiétude.

« Donne-ton nom ! » m’intime l’homme d’un ton menaçant.

Une fois de plus, la seule idée que j'ai en tête est de survivre donc je coopère :

« Jim Ho. »

Elle cherche quelque secondes puis commence à lire :

« Ah oui ! Jin Mah « Jim » Ho, né le 13 novembre 1981 à Montréal, Québec, né de Sulong Ho et d'Emily Kim, résidant actuellement au 18237 Boulevard St-Jean à Montréal. Deux sœurs : June et Kai Lin. Actuellement étudiant en histoire de l'art avec une note de 92% au dernier semestre... »

Elle s'interrompt et plante ses yeux dans les miens.

« Jim, tu es un garçon intelligent donc je pense que tu as saisi mon point. Dis-moi : aimes-tu ta famille ? »

Épouvanté, j'acquiesce d'un signe de tête.

« Alors voilà ce que nous allons faire : mon compagnon et moi, nous allons remonter dans notre voiture et partir d'ici. De ton côté, tu vas rentrer à pied en suivant le sentier que tu vois ici. Pendant ces quelques heures de marche, tu vas totalement oublier notre rencontre. C'est bien compris ? »

Jamais de ma vie je n'aurais pensé être menacé et encore moins d'un ton aussi froid et calme. Je réponds :

« Je ferai tout ce que vous voulez mais ne faites pas de mal à ma famille. »

Un sourire de satisfaction se dessine sur le visage de l'homme.

« Bonne réponse. Tu es un garçon intelligent en fait ! »

Puis il s'adresse à la femme :

« Allons-y ! On est déjà en retard ! »

Le couple monte rapidement dans la voiture et le moteur démarre.

Avant qu'ils partent, je leur crie :

« Mon téléphone n'a plus de batterie ! Vous pourriez me donner l'heure ? »

L'homme au volant me regarde étonné :

« Environ 17h. Pourquoi, t’es pressé ? »

Cette dernière question était enrobée de sarcasme.

« J'ai un rendez-vous à 18h30 !

- En bien tu vas le rater ! », réplique l'homme en riant.

Et la voiture commence à avancer alors que je me lamente à voix haute :

« Pour une fois que j'ai un rencard ! Dire que je ne peux même pas prévenir Cassandre... »

À mon grand étonnement, la voiture pile puis couvre les quelques mètres en marche arrière pour se remettre à ma hauteur. Dans un moment de panique, j'imagine qu'ils ont changé d'avis et ont décidé de me tuer donc instinctivement, je me mets à couvert derrière la table en bois. L'homme s'adresse à moi :

« Cassandre tu as dit ? Une jolie rousse avec des taches de rousseur ? »

Éberlué, j'acquiesce. Un large sourire s'affiche alors sur son visage. Il ouvre la porte arrière du véhicule et me fait :

« En définitive, on va t'amener à ton rendez-vous. Monte ! »

Les quatre heures qui suivent ont changé ma vie à jamais...


Il est 19h lorsque je sonne à la porte de Cassandre. L'adresse qu'elle m'a donnée est celle d'une maison assez cossue sur Mount Pleasant, ce qui me fait penser que l’étudiante doit faire partie d'une famille aisée. Mon retour du bois et la discussion surréaliste que j'ai eue avec les Murphy - le couple qui m'a kidnappé - ne m'ont pas laissé le temps de me changer. Mes habits ne sont pas trop appropriés pour un rencard.

Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvre et Cassandre s'exclame :

« Ah c'est toi, Jim ? Je pensais que tu ne viendrais plus ! Entre ! »

Je suis ébahi ! La jeune femme qui se tient devant moi est une version « vixen » de celle que j'ai rencontrée auparavant : loin des jeans et pull en mohair, elle porte maintenant une robe moulante noire mettant ses atouts en valeur. Ses grands yeux verts légèrement soulignés d’un trait noir et son parfum floral me mettent instantanément sous son charme.

Luttant contre mes pulsions primaires, je fais quelques pas dans le vestibule et lui dis :

« J'ai réservé une table dans un restaurant sur Queen Street et ensuite j'ai pensé qu'on pourrait se faire un ciné... »

Elle consulte sa montre et objecte, comme si elle se parlait à elle-même :

« Je ne pense pas qu'on aura le temps... »

Je la regarde d'un air interrogatif. Instantanément, elle se reprend :

« Je veux dire... que ça fait trop longtemps que je suis excitée et... »

Sans crier gare, elle colle ses lèvres sur les miennes et nous nous embrassons langoureusement. L'effet de surprise passé, je lui rends son baiser avec plus de fougue encore. Son parfum enivrant me met en transe.

La scène qui suit est probablement réservée à un public de plus de 16 ans. Comme on dit chez nous en Amérique du Nord, nous passons de la première base à la seconde base. Nous nous dirigeons vers la troisième lorsqu'elle ralentit un peu et me chuchote en haletant :

« Allons dans la chambre, nous serons bien mieux... »

Elle me prend par la main et m'entraîne dans au sous-sol jusqu'à sa chambre. Une fois entrés, elle me jette sur le lit. D'un air coquin, elle me dit :

« Déshabille-toi. Je vais mettre quelque chose de plus confortable dans la salle de bains ! Je suis de retour dans une minute à peine... »

Et elle s'échappe dans une pièce attenante.

A cet instant, tout homme normalement constitué aurait sorti les capotes de sa poche, se serait déshabillé et étendu sur le lit, prêt à passer un bon moment. Et c'est probablement ce que j'aurais fait aussi ! Enfin, « aurais fait », au conditionnel, si deux événements ne s'étaient pas produits dans ma vie aujourd'hui : le premier, la discussion dans la voiture avec les Murphy ; le deuxième, le fait que je regarde en ce moment vers le haut et que je ne peux pas croire ce que je vois. Accrochée au plafond, une créature horrible ressemblant à un "moustique" mais mesurant deux mètres de longs braque sur moi sa centaine d’yeux hexagonaux puis se jette sur moi ! Je suis incapable de bouger, tétanisé par la peur. Dans ma tête, une pensée moqueuse me dit que c'est comme ça qu'un vers de terre doit se sentir au bout d'un hameçon. Et c'est vrai puisque depuis ma rencontre avec les Murphy, ils m’ont donné le rôle d'appât...

Le monstre est à deux doigts de me transpercer le crâne avec sa trompe lorsque j’entends une déflagration à mes côtés : c'est M. Murphy qui vient de décharger son fusil à pompe sur la bête, la repoussant loin de moi. Au même moment, l'arbalète de Mme Murphy lui colle deux traits dans la tête causant une sorte de cri insectoïde très strident et désagréable. Mais le monstre est gros et résistant. Malgré ses blessures, il se relève et se jette sur le couple.

La scène est totalement ubuesque et je ne sais comment la décrire, d’autant plus que je me suis réfugié derrière une table de nuit, totalement étourdi par le vacarme du fusil à pompe mêlé avec les cris du monstre. Soudain, Cassandre sort de la salle de bains. Sans trop analyser la situation, je lui hurle :

« Attention, Cass... »

Mais je n'ai pas le temps de finir qu'elle dégaine une sorte de... baguette magique ! D'une incantation rapide, elle projette un éclair rougeâtre sur Mme Murphy qui sous l'impact va s'écraser dans le mur et perd conscience. Je n'en crois pas mes yeux ! M. Murphy est maintenant tout seul face à la bête et commence à être en difficulté. Pendant quelques secondes, Cassandre et moi sommes hypnotisés par cette lutte titanesque jusqu’à ce que la jeune femme décide de s'en mêler et pointe sa baguette en direction de M. Murphy. Il est foutu ! Instinctivement, j’attrape la première chose à ma portée, la lampe de chevet, et la lance de toutes mes forces sur la jeune fille. Celle-ci la reçoit en plein dans la face, ce qui la met KO sur le champ. A ce moment-là, Mme Murphy se relève, dégaine une sorte de taser sur stéroïdes et tire sur le monstre. La quantité d'électricité qui parcourt les fils est telle que l'ensemble de mes poils et cheveux se dresse instantanément sur mon corps. La bête hurle si fort que je sens mes oreilles saigner. Cependant, le taser fait vraiment effet car le monstre est totalement paralysé. M. Murphy en profite pour lui coller son fusil sur la tête et décharger les dix cartouches de son chargeur. Le monstre tressaille une dernière fois puis s’écroule. Dans ce moment de flottement, nous nous regardons tous les trois mais alors la sonnerie de l’entrée se fait entendre. Mme Murphy ordonne :

« Jim, va ouvrir et trouve une excuse pour faire partir quiconque se trouve devant la porte ! »

Je sors de la pièce et retourne à l’entrée. J’ouvre et c'est Jordan qui se trouve devant moi. Jordan, c’est un autre étudiant dans ma classe. Il est beau, bien habillé, affiche un sourire de star et tient dans main un bouquet de roses. Son sourire fade rapidement lorsqu'il voit ma figure échevelée et il s'exclame d'incompréhension :

« Jim ?! »

Je fais de mon mieux pour prendre un air « normal » malgré la folie que je viens de vivre. Je lui réponds simplement :

« Salut Jordan, t'es là pour voir Cassandre, n'est-ce pas ? »

Il me regarde incrédule. Je continue :

« Elle est malade, malheureusement. Elle a fait un malaise en cours cet après-midi. Je l’ai ramenée chez elle et maintenant le docteur est là. »

Il ouvre la bouche pour dire quelque chose mais je ne lui en laisse pas le temps :

« Il lui a donné des sédatifs. A mon avis, elle va dormir jusqu’à demain. »

Puis je marque une pause.

« T’avais rendez-vous avec elle, c’est ça ? »

Je peux lire dans ses yeux la déception qui confirme mon pressentiment. Apparemment, je n’étais pas le seul au menu du monstre ce soir. J’ajoute :

« T’inquiète pas, je lui dirai que tu es passé. Désolé pour ta soirée. »

Jordan, dépité, me tend le bouquet de roses, puis se retourne et part. De mon côté, je ferme la porte et le regarde à travers le judas s’éloigner, les épaules affaissées de désespoir. Assuré qu’il ne reviendra pas, je retourne dans la chambre.

Les Murphy n’ont pas chômé pendant mon absence : lorsque je rentre dans la pièce, je trouve Cassandre inconsciente sur le lit ; à côté de celle-ci se trouve une seringue vide que je suppose être un sédatif. Mme Murphy a la baguette magique à sa ceinture et aide maintenant son mari à emballer le monstre dans une sorte de sac poubelle noir géant. M. Murphy me demande :

« Alors ?

- La prochaine victime, un autre étudiant. Ironiquement, il était déçu de ne pas pouvoir passer du bon temps avec Cassandre… »

M. Murphy fait un sourire compatissant. Il sait très bien que ce n’est pas à propos de Jordan mais plutôt de ce qu’il me serait arrivé si je ne l’avais pas rencontré.

« Ecoute, inutile de te casser la tête. Je sais que ça fait beaucoup à encaisser. Alors au lieu de cogiter, aide-nous ! On va charger ta copine et le monstre dans le camion. »

Comme je n’ai rien de mieux à faire, j’aide.


Deux heures plus tard, nous sommes à nouveau dans les bois où les Murphy font brûler le cadavre du monstre à grands renforts d’essence. Cassandre est toujours endormie dans le camion et les Murphy n’ont pas l’air inquiets qu’elle se réveille d’aussitôt donc je présume qu’ils ont dû forcer la dose du sédatif…

Nous sommes tous les trois à regarder la carcasse géante et monstrueuse se consumer devant nous lorsque Mme Murphy rompt le silence :

« Jim, John m’a raconté ce que tu as fait pour me sauver pendant le combat. C’était très courageux et je t’en remercie. »

Je rougis. M. Murphy regarde sa femme d’un air sérieux :

« Tu sais, Mary, je trouve que Jim s’est étonnamment bien débrouillé aujourd’hui. Tu ne penses pas ? »

Je sens qu’en un instant, l’atmosphère change. Mme Murphy hoche la tête en signe d’approbation. M. Murphy se tourne alors vers moi avec un franc sourire :

« Dis-moi, Jimmy, ça te dirait un petit changement de carrière ? »

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