L'enquête au musée

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J'ai 17 ans et la chaleur de l'été étouffe Toronto. Mais j'en suis personnellement épargné car j'ai trouvé un stage à l'AGO, la « Art Gallery of Ontario », un prestigieux musée en centre-ville. Bon, rien de très fameux - je fais la billetterie la journée et le ménage en soirée - mais je peux passer autant de temps que je veux à admirer les milliers d’œuvres que le musée abrite. Ce sont les sculptures qui m'intéressent le plus et pour la première fois de ma vie, je sais ce que je veux faire de mon avenir : historien de l'art ! En fait, j'aurais bien aimé être sculpteur mais disons que je ne suis pas particulièrement doué avec mes mains donc c'est pas mal raté. Du coup, au lieu de créer des pièces, je veux les étudier. Et si je peux être payé en plus, c'est tout gagnant !


La journée est vraiment occupée! En plein été, Toronto accueille beaucoup de touristes et le musée est une destination de prédilection. J'ai pu mettre à profit mon bilinguisme français-anglais. J'ai même dû essayer d'expliquer les tarifs à une famille chinoise qui parlait à peine notre langue. Je ne suis pas sûr qu’ils aient compris mais si ma grand-mère m'avait entendu, elle aurait eu honte !

Mon guichet ne désemplit pas, du coup je suis étonné d'entendre mon chef à la radio m'ordonner de fermer ma caisse et me rendre à son bureau. Je regarde John et Shanti, mes deux collègues, d'un air apologétique. Shanti, pragmatique, hausse les épaules style « ça ne changera rien à ma vie » donc je me lève et quitte ma place. Déjà derrière moi, j'entends les visiteurs qui râlent de mon départ...

Il ne me faut que quelques minutes pour arriver au bureau de Mr. Czerovic, le conservateur du musée et accessoirement, gestionnaire des stagiaires. Alors que je rentre dans la pièce, j’interromps sa discussion avec une jeune femme qui se retourne instantanément. Elle a de grands yeux bleus cachés derrière des lunettes, de longs cheveux châtains attachés en queue de cheval - probablement pour faire sérieux - et un tailleur gris très sobre complété par une paire de collants (ou bas ?) transparents qui soulignent parfaitement le galbe de ses jambes. Elle exhale l’odeur d’un parfum floral envoûtant, de la rose je crois, et j’en ai la tête qui tourne. Je suis déjà amoureux !

Je dois rester bouche-bée un peu trop longtemps car M. Czerovic est obligé de toussoter pour me ramener à la réalité.

« Ah Jimmy ! Te voilà enfin ! »

Je dois préciser que pour une raison que j'ignore, M. Czerovic avait décidé de m'appeler « Jimmy » dès le premier jour. Du coup, comme il est mon patron, je n’ai jamais osé le contredire…

« Voici Jenny Walkins. Elle est enquêtrice pour nos assurances. »

La déesse personnifiée me fit un sourire en gage de salut tandis que mon chef continue :

« J'ai une mission spéciale à te confier : tu vas accompagner Miss Walkins pendant son investigation. Ton rôle est de la guider dans le musée et de lui ouvrir les portes. J'ai contacté la sécurité et les droits d'accès de ton badge ont été mis à jour. Tu peux maintenant ouvrir quasiment toutes les portes. C'est une grande responsabilité ! Je peux compter sur toi ? »

Un peu abasourdi, je lui réponds un faible « Oui, Monsieur ». Alors il se retourne vers la jeune femme :

« N'hésitez pas à venir me voir si vous avez besoin d'autre chose. Ceci dit, c'est un problème mineur donc j'espère que ce sera réglé en quelques heures.

- Merci M. le Conservateur. L'enquête prendra le temps qu'il faut mais je peux vous assurer que je n'abuserais du temps de personne. »

A ces mots, mes jambes flageolèrent. En plus d'une beauté de déesse, elle avait aussi une voix d'ange... Elle se tourne vers moi :

« Allons-y, Jimmy ! Amenez-moi à l'entrepôt où se trouvent les nouvelles sculptures. »

Nous sortons de la pièce et nous dirigeons donc vers les sous-sols.


Alors que je mène Miss Wilkins à travers les couloirs et escaliers du musée, celle-ci décide de me faire la conversation :

« Alors Jimmy, tu travailles ici ? »

(NdA : N’oubliez pas que toute la conversation est en anglais donc j’imagine qu’elle bascule à cet instant vers le tutoiement car cette distinction n’existe pas trop dans la langue de Sheakspeare).

- Oui, Miss. Je suis stagiaire cet été en attendant le nouveau trimestre.

- Et tu étudies quoi ?

- Je suis encore en « High School » et je devrais finir cette année. Ensuite, je veux devenir historien de l'art ou critique. »

A ces mots, elle sourit.

« Fais attention, tu risques de devenir enquêteur d'assurances ! »

Je m'arrête et la regarde d'un air perplexe. Son sourire s’agrandit.

« J'ai aussi fait histoire de l'art avec une spécialité dans la peinture de la Renaissance en France. Je voulais devenir conservateur de musée. Malheureusement, mes notes n'étaient pas assez bonnes et la filière était bouchée donc j'ai pris le premier job qui s’offrait à moi. Et me voici maintenant dans les assurances... »

La jeune femme doit lire la déception sur mon visage car elle ajoute de suite :

« Mais j'adore mon métier ! On voit toutes sortes d'œuvres et rencontre plein de gens intéressants ! »

Mais sa dernière affirmation ne réussit pas à me réconforter. Une gêne s'installe…

Heureusement, nous arrivons à l'entrée de l'entrepôt. C’est là que le musée restaure les œuvres abimées et stocke celles d’expositions passées ou à venir.

J'amène Miss Walkins au comptoir principal où se trouve habituellement Eugène, le gestionnaire d’équipe. Disons que ce n'est pas un gars particulièrement aimable : compétent, oui, précautionneux, à l'extrême, mais avenant, pas du tout ! Il n'aime surtout pas avoir des « intrus » dans son « sanctuaire ». Il en a même fait son expression favorite : « plus de gens, plus de casse ». Ça sonne d’ailleurs beaucoup mieux en roumain, sa langue natale. Il est tellement paranoïaque qu'on raconte qu'il oblige ses employés à souffler dans le ballon lorsqu’ils arrivent au travail ! Et si certains sont positifs, ils sont renvoyés chez eux et ne sont pas payés pour la journée ! En tout cas, c'est ce que Sven m'a dit. Sven, il travaille aussi à l'entrepôt ; c'est un ami. On s'est souvent entraidé depuis le début de mon stage. D'ailleurs, c'est sur lui que nous tombons quand nous arrivons au comptoir.

« Salut Sven ! J'accompagne Miss Walkins qui est ici pour une enquête. »

Sven marque un temps d’arrêt pour admirer la belle jeune femme à côté de moi. Puis il répond :

« Salut Jim ! Oui, je suis au courant : le bureau nous a appelés. Eugène est occupé alors je vais vous emmener voir la pièce endommagée. »

Sven nous conduit à travers les allées de l'entrepôt vers la zone de réceptionoù les chargements arrivent. Dans un coin, le jeune homme nous indique une statue.

« C'est celle-là : Les Pensées de Ponzali ! Nous l'avons reçue avant-hier soir. Quand les gars ont ouvert la caisse hier matin, ils l'ont trouvée abimée. On ne l’a pas touchée depuis.

- Merci, Sven, répondit Miss Walkins. Je vais procéder à l'inspection. Ensuite, pourrais-je vous trouver à nouveau au comptoir pour prendre votre déposition ?

- Au comptoir ou quelque part dans l'entrepôt ! Je finis à 21h donc vous avez le temps. Quant à la déposition, le mieux est que vous parliez à mon chef, Eugène.

- Ne vous inquiétez pas, je lui parlerai aussi. », répond-elle en souriant.


Une fois Sven parti, Miss Walkins commence à étudier la sculpture sous tous ses angles. Elle note ses observations sur un petit carnet noir et de temps en temps, sort un tout petit appareil photo avec lequel elle prend des clichés. Au début, je l'observe avec intérêt mais je ne comprends pas pourquoi elle ne se concentre pas sur l'épaule où se trouve la cassure. Puis rapidement mon esprit vagabonde et je rêve éveillé : je nous vois tous les deux en explorateurs dans la jungle, elle, vaillante et intrépide et moi son assistant, toujours bien préparé. Le jour, nous découvrons des temples perdus où l'or pave les couloirs et la nuit, nous faisons l'amour sous la tente ou sur un parterre de feuilles. Certaines images plus crues me viennent aussi en tête mais après tout j'ai 17 ans donc c'est assez normal...

« Jimmy ! Jimmy ! », me secoue Miss Walkins. « Tu étais où là ? »

Arraché de mon rêve partiellement pornographique, je reprends rapidement maîtrise de moi et lui fais un sourire. Je jette un coup d’œil à ma montre et me rends compte que deux heures avaient passé. Je lui réponds :

« Mes excuses, Miss. Je devais être ailleurs.

- Bon, j'ai fini l'inspection visuelle. Maintenant, je dois aller interroger les personnes pour compléter le dossier. Retournons au comptoir. »

Nous retournons à l'entrée où nous trouvons Eugène et Sven. Miss Walkins commence à questionner les deux hommes de manière très détaillée. Comme Eugène est un pro et qu’il paraît évident que ce n'est pas la première fois qu'il a affaire aux assurances, il fournit tous les détails nécessaires : les heures exactes, des documents comme les bons de livraison ainsi même que plusieurs photos qu'il a prises lui-même lors du constat du bris. Les faits relatés par Eugène corroborent ceux de Sven : la cargaison avait été reçue avant-hier à 22h30. Il avait fallu trois bonnes heures pour vérifier les papiers, décharger toutes les caisses et les entrer dans le système d'inventaire. Aucune caisse, incluant l'œuvre brisée, n'avait été ouverte cette nuit-là : l'équipe de nuit étant assez restreinte et finissant à 2h du matin, les inventaires visuels étaient habituellement faits le lendemain matin. Celui du Ponzali avait été effectué à 7h42 précisément par l'équipe de jour. Depuis, personne n'a touché l'œuvre.

« Qui étaient les autres membres de l'équipe cette nuit-là ?, demanda Miss Walkins.

- A part Sven ici présent, il y avait Mike, le superviseur de nuit, ainsi que les jumeaux Brad et Derek. »

Miss Walkins nota les noms sur son carnet, puis continua :

« Et où puis-je les rencontrer ? J'aimerais les interroger aussi. »

Eugène fait une drôle de tête ; il ne s'attendait pas à un tel zèle. Il répondit d'un ton méfiant :

« Seul le Conservateur peut vous donner leurs adresses personnelles, Miss. Mais si vous êtes par-là aux alentours de 22h, ils seront tous les trois ici.

- Très bien ! Je reviendrai à 22h alors ! En attendant, je vous remercie pour votre contribution. »

Puis elle se tourne vers moi :

« Jimmy, je voudrais retourner parler au Conservateur. Pourrais-tu me ramener à son bureau ? »


Assis devant M. Czerovic, Miss Walkins fait un rapport détaillé de son investigation. Le conservateur a l'air positivement impressionné par la qualité et le niveau de détail de celui-ci. Mais il apprécie beaucoup moins quand elle commence à le questionner à son tour : tout d'abord sur la livraison du Ponzali puis sur le fonctionnement du musée en général.

« Juste pour compléter le contexte », avait-elle ajouté.

Mon chef répond à toutes les questions et demande même à son assistante de sortir d'autres documents. De mon côté, je peux voir que son humeur baisse à vue d'œil et qu'il va bientôt exploser. Alors, pour éviter un incident, je décide de couper court à leur conversation sur les procédures de douane :

« Miss Walkins, n'avez-vous pas dit que vous vouliez revenir à l'entrepôt à 22h ? »

L'enquêtrice paraît décontenancée par ma remarque tandis que M. Czerovic se renfrogne un peu plus. Mais celle-ci reprend rapidement son air d'autorité :

« Ah oui ! Merci Jimmy de me le rappeler. »

Elle se tourne vers le Conservateur.

« Afin de finaliser la procédure, j'ai besoin d'interroger l'équipe de nuit d'avant-hier quand le Ponzali a été livrée. Je soupçonne que le bris a eu lieu à ce moment-là mais je ne veux rien présumer. »

M. Czerovic est agacé. Il prend une grande inspiration.

« Miss Walkins, j'apprécie énormément la diligence dont vous faites preuve mais ne pensez-vous pas que c'est un peu exagéré ? Votre enquête a déjà coûté assez en temps de mon personnel. Je ne voudrais pas causer aux assurances de dépenses superflues. »

L'enquêtrice affiche un air vexé.

« Monsieur le Conservateur, je vous assure qu'il n'y a rien de superflu dans ma démarche. Mon travail nécessite rigueur et précision, ce que je m'applique à faire. Quant aux dépenses, cette sculpture vaut 2.3 millions de dollars et sa réparation va probablement coûter un demi-million. Je ne pense pas que les quelques heures de votre équipe représentent beaucoup en comparaison. Cependant, je peux vous assurer que je serai aussi rapide que possible ce soir. »

M. Czerovic ne dit rien. Il sait très bien que se battre avec les assurances ne mène à rien de bon.

« Soit ! Je vous autorise à revenir ce soir pour continuer votre investigation. Jimmy vous accompagnera. N'est-ce pas, Jimmy ? »

Tous deux se tournent vers moi. Je panique.

« Oui, pas de problème. », je réponds.

« Très bien, c'est entendu alors ! Miss Walkins, si nous en avons fini avec vos questions, j'aimerais pouvoir me remettre à mes affaires.

- Oui, merci pour votre coopération. »

Miss Walkins et moi-même nous levons mais M. Czerovic me fait signe de me rasseoir.

« Jimmy, reste ici ! Il faut qu'on discute de tes horaires et comment nous allons gérer pour ce soir. Je suis sûr que Miss Walkins pourra trouver la porte de sortie toute seule. »

Non !!! Moi qui voulais inviter Miss Walkins pour le dîner ! Mon idée est ruinée !

L'enquêtrice sent qu'elle est de trop donc me fait un sourire et me donne rendez-vous à 22h devant le musée. Puis elle quitte la pièce.

Une fois sortie, mon chef me regarde d’un air sérieux.

« Tu sais, Jimmy, j’apprécie énormément ton aide dans cette affaire. Il n’est jamais facile d’interagir avec les assurances. Au fait, ne t’inquiète pas : tu seras payé en heures supplémentaires pour le temps ce soir et j’ai déjà prévu quelqu’un demain pour te remplacer si la Miss décide de revenir… »

Il laisse ses mots en suspens, soit pour marquer son propos, soit pour réfléchir à sa prochaine phrase.

« Au fait, Jimmy, dis-moi : que penses-tu de cette jeune enquêtrice ? »

La question me prend au dépourvu et je dois réfléchir quelques secondes pour trouver une réponse acceptable. Je suis obligé de me forcer à ne pas faire transparaître le rouge qui me monte au visage étant donné que je pense que je lui ferais bien l’amour sous une tente dans la jungle… Du coup, j’opte pour une réponse sobre et neutre :

« Elle a l’air professionnelle, Monsieur. »

Il me regarde d’un air interrogatif et sévère.

« Ah oui ? Je trouve pour ma part qu’elle fait preuve d’excès de zèle. J’ai connu bien des enquêteurs qui auraient plié ce cas en moins d’une heure !...

- Vous savez, Monsieur, elle pense probablement faire au mieux. D’ailleurs, elle a juste inspecté l’œuvre et parlé aux gars de l’entrepôt.

- Ah bon ? Pourrais-tu me décrire avec exactitude ce à quoi elle a passé la journée ? »

Je raconte donc à M. Czerovic le détail des activités de Miss Walkins : de l’inspection complète à chaque discussion qu’elle a eue. Mon patron m’interrompt de temps en temps pour me demander des précisions. Lorsque j’ai fini, il déclare :

« C’est un très bon rapport ! Merci, Jimmy. D’ailleurs, rends-moi un service : sois bien attentif ce soir à tout ce qu’elle fait et viens me le raconter demain matin. OK ? »

Je hoche la tête, en signe d’approbation, puis ajoute :

« Monsieur, il reste une heure avant la fin de ma journée. Voulez-vous que je rejoigne l’équipe de nettoyage ?

- Non, ce n’est pas nécessaire. Tu as déjà beaucoup fait aujourd’hui et de toute façon, tu es de retour plus tard. Vas te reposer un peu, tu l’as bien mérité ! Et sois bien attentif ce soir. Allez ! »

Je lui fais un sourire en signe de remerciement qu’il me retourne. Puis je quitte la pièce, désespérant en mon for intérieur d’avoir raté l’opportunité de dîner avec une femme aussi extraordinaire.


A 22h, je retrouve Miss Walkins devant le musée. Contrairement à moi, elle ne s'est pas changée donc j'imagine qu'au lieu de rentrer chez elle, elle a préféré rester dans les environs ou continuer à travailler. Nous pénétrons dans le bâtiment et saluons au passage Glenn, le garde assis à la réception. Grâce à ma nouvelle carte d'accès, je peux ouvrir toutes les portes donc nous nous dirigeons directement vers l'entrepôt. En passant, je suis tenté d’aller jeter un coup d’œil derrière certaines qui m’étaient fermées avant, mais comme Miss Walkins m'accompagne, je n'ose pas. D'ailleurs, celle-ci me suit en silence et ne montre aucun intérêt à me faire la conversation, ce qui me chagrine un peu. De mon côté, je me creuse la tête pour essayer de trouver un sujet de discussion valable mais rien ne me vient sur le moment, à part l'enquête. Donc autant dire quelque chose à ce propos :

« C'est quoi votre plan pour ce soir ?

- Je vais interroger les trois gars de l'entrepôt et probablement retourner voir le Ponzali pour vérifier certaines observations que j'ai faites cet après-midi et qui m'ont semblées étranges. »

Puis elle ajoute :

« Mais tu sais, ça risque d'être assez ennuyeux donc ça ne me dérange pas du tout si tu rentres chez toi après m'avoir laissée dans l'entrepôt ! Je demanderais à un des gars de m’escorter jusqu'à la sortie lorsque j'aurais fini. »

Je panique tout d'un coup : se doute-t-elle que M. Czerovic m'a mandaté de l'espionner ? Ou pire, que je suis amoureux et que je veux rester le plus de temps possible avec elle !? Il faut que je trouve une réponse cool qui n'éveille pas de soupçons !

« Non, non, je reste ! M. Czerovic m'a bien précisé que je devais vous apporter toute aide possible. Et je veux faire parfaitement mon travail. »

« Bonne idée de mettre le boulot en avant ! », je pense dans ma tête. Et j'ajoute :

« De toute façon, je n'avais rien de prévu ce soir. »

Une fois ce dernier mot prononcé, je réalise avec horreur que je viens juste de lui avouer que je suis un nerd total sans vie sociale ! Aaaarrrrggghhhh ! Elle se contente de sourire.

Nous pénétrons dans l'entrepôt qui à notre surprise bouillonne d'activité. Il s'agit principalement de Mike le superviseur et un autre que je ne connais pas qui font une partie de l'inventaire tandis que les jumeaux s'occupent des livraisons. Et ils ont du boulot ! Les deux docks sont ouverts et devant chacun se trouve au moins trois camions en attente de décharger !

Mike nous aperçoit et vient à notre rencontre.

« Vous devez être l'inspectrice ! Eugène m'a prévenu de votre venue. Apparemment vous voulez nous parler ? »

Miss Walkins répète le plan qu'elle venait de m'exposer quelques minutes plus tôt. Mike a l'air ennuyé.

« Nous avons beaucoup de boulot ce soir : l'inventaire partiel et une dizaine de livraisons ! Et tout ça avant la fermeture à 2h du matin ! C'est une mesure de sécurité et les patrons sont inflexibles à ce sujet. Donc j'apprécierais que vous fassiez au plus court. Surtout avec les jumeaux ! »

Miss Walkins prend un air compatissant. Un peu trop exagéré je trouve.

« Je suis au courant : le Conservateur m'a déjà prévenue. Je ferais le plus vite possible. »

À moitié rassuré, Mike se retourne vers moi.

« Jim, peux-tu rester tout le temps avec elle ? Je n'ai vraiment personne ce soir de dispo pour le faire...

- Pas de problème, Mike. Je vais rester. »

Il me fait un sourire reconnaissant, puis se tourne à nouveau vers l'inspectrice :

« Miss, je vous propose de commencer ma déposition tout de suite. »

Les entretiens avec Mike et les jumeaux n'apportent à mon avis pas grand-chose de nouveau. Les trois hommes se sont contentés de confirmer les dires d'Eugène et Sven, rien de plus.

Après la discussion avec Mike, Miss Walkins demande à celui-ci de fournir pas mal de documents sur le Ponzali puis m'envoie faire un tas de photocopies « pour le dossier ». Je suis hésitant à la laisser toute seule étant donné que M. Czerovic m'a demandé de la surveiller mais je ne vois pas quel prétexte donner donc je m'exécute. En tout, je suis parti une dizaine de minutes pendant lesquelles elle a parlé avec Brad.

Une fois les discussions terminées, nous retournons devant la sculpture. Miss Walkins sort une tablette et commence à l’inspecter à nouveau, tout en comparant ses notes sur son appareil.

« On ne capte pas l'Internet ici ?, me demande-t-elle.

- Non, ni le réseau cellulaire non plus. Les murs font interférence car l'entrepôt est un ancien abri anti-nucléaire. Je crois qu'il a été construit pendant la crise des missiles à Cuba. »

Miss Walkins n'est pas contente. Elle objecte :

« Mais comment fait l'équipe de l'entrepôt pour travailler sans réseau ?

- Il y a le Wifi de l'entreprise mais il est réservé aux employés.

- Est-ce que quelqu'un peut m’y donner accès tout de suite ?

- Je ne sais pas mais on peut demander à Mike. »

Nous retournons voir le superviseur qui déclare que son équipe ne s’occupe pas de l’informatique et qu'il faudra probablement attendre demain. Sous la pression de Miss Walkins, il appelle quand même la hotline mais étant donné qu'il est minuit passé, ce ne sera pas possible. L’agent au téléphone déclare que même si une requête était créée tout de suite, il faudrait attendre l'approbation du directeur informatique le lendemain et « Non, Miss, il est hors de question de le réveiller à cette heure-ci ! ».

Du coup, Miss Walkins est maintenant bien fâchée et lorsque nous nous sommes éloignés, elle dit de dépit : « Il va falloir faire des allers-retours. », ce que nous faisons pendant l'heure suivante : tantôt dans le hall du rez-de-chaussée où l'enquêtrice consulte Internet, tantôt dans l'entrepôt à inspecter le Ponzali. Ces va-et-vient m'arrangent assez bien en fait car il est plus d'une heure du matin et je commence vraiment à fatiguer. Voilà quasiment 24h que je suis éveillé - je me lève tous les jours à 5h du matin pour aller à la salle de gym - donc mes yeux commencent à se fermer tout seul.

Il ne reste maintenant que quinze minutes avant la fermeture du musée et je signale à Miss Walkins qu'il faudra bientôt partir et qu'il faut qu'elle commence à plier ses affaires. J'ajoute même :

« Au pire, si vous n'avez pas fini, vous pouvez toujours revenir demain. »

La réaction de l'enquêtrice m'étonne. Elle me réplique :

« Pas de problème si tu veux rentrer tout de suite, Jimmy. Je rejoindrais Mike tout à l'heure et il me fera sortir. »

Je la regarde d'un air circonspect. Encore une fois elle essaie de se débarrasser de moi. Même si en mon for intérieur je suis convaincu qu'elle est la femme la plus honnête du monde, une toute petite voix dans ma tête me dit que c'est louche. Je prends un air navré et réponds :

« Vous savez bien que je ne peux pas vous laisser toute seule, Miss ! Surtout en pleine nuit alors que tout le monde va partir. »

Je peux lire sur son visage qu'elle est ennuyée, suivi d'une autre expression que j'interprète comme de l'indécision. Finalement, elle pousse un soupir et me dit :

« Jimmy, je peux te faire confiance ?

- Oui, bien sûr, Miss !

- Je veux dire : vraiment confiance ? Au point que je te confie quelque chose d’important qui pourrait nous poser beaucoup de problèmes plus tard !? »

Au lieu d’être suspicieux comme toute personne normale dans cette situation, je sens une vague de fierté me caresser le visage et je soupçonne que dans le savoir, je bombe le torse. Je me sens même un peu hardi !

« Évidemment que vous pouvez me faire confiance, Jenny ! »

Je m'attends à une réaction contre cette familiarité soudaine mais l’enquêtrice ne semble pas la remarquer.

« Écoute, Jimmy : quelque chose me paraît louche dans cette affaire et je soupçonne une arnaque ou même pire. Il faut que je continue à investiguer maintenant. Si on part tout de suite, je pense qu'il va se passer quelque chose cette nuit et fera échouer mon enquête. »

Elle avait dit cette phrase avec une intensité incroyable ! Ce faisant, elle s'était rapproché de moi et je peux maintenant sentir la chaleur douce de son corps mêlée à l'odeur de rose de sa peau tout autour d'elle. Je peux presque sentir ce souffle chaud qui fait lever cette poitrine de déesse et mes idées lubriques de cet après-midi me reviennent en tête. Je suis totalement envoûté ! De son côté, elle me regarde presque en me suppliant.

« Vous êtes vraiment sûre ?

- 100%, Jimmy. Je t'expliquerai tout à l'heure. En attendant, toi seul peut trouver un moyen de nous faire rester plus longtemps. »

Charmé et flatté par une si forte marque de confiance, je prends un air décidé et lui réponds comme les héros dans les films :

« Je m'en occupe ! »

(NdA : en anglais "I got this !". C'est encore plus classe !)

Puis j'ajoute :

« Suivez-moi et laissez-moi parler. »

Nous retournons au comptoir où toute l'équipe est prête à partir. Je déclare à Mike :

« Nous devons rester un peu plus car Miss Walkins n'a pas fini et elle doit rendre son rapport à 8h demain matin. M. Czerovic m'a donné l'autorisation de faire tout ce qu'il faut pour que l'enquête se termine au plus vite. Donc on va remonter avec vous et aller prévenir Glenn puis nous redescendrons. »

Je ne sais pas si c'est mon air de confiance, si Mike est fatigué ou juste s'il n'en a rien à faire mais la seule réaction que j'obtiens est un haussement d'épaules et un « OK ». Alors que nous remontons, Jenny touche brièvement mon dos en guise de félicitations. Un mélange de fierté et d'excitation s'empare de moi.

Arrivés en haut, nous quittons les gars et je me dirige vers Glenn.

« Glenn, nous allons rester un peu plus longtemps dans l'entrepôt. Une heure tout au plus. »

Glenn me regarde du haut de ses trente années de service et d'une voix posée me répond :

« Vous savez bien que ce n'est pas possible, M. Ho. C'est contre les directives. »

L'utilisation de mon nom de famille m'aurait en temps ordinaire décontenancé mais je suis tellement galvanisé que je ne bronche pas.

« M. Czerovic m'a instruit de faire mon possible pour boucler cette enquête cette nuit. Il y a beaucoup d'argent en jeu et la réputation du musée est à risque. »

Puis j'ajoute d'un ton plus doux.

« Aussi, plus on attend plus la réparation du Ponzali sera difficile et risque d'échouer. Je sais que vous aimez autant l'Art que moi et je ne voudrais pas que le public soit privé d'une telle beauté. »

Je pense que j'ai touché une corde sensible car je vois un tressaillement et une lueur dans l'œil gauche de Glenn.

« Bon d'accord, vous pouvez y retourner. Mais vous êtes partis dans une heure et je passerai entre temps voir ce que vous faites lors de ma ronde. Ok ? »

Intérieurement, je hurle de joie. Mais d'apparence, je le remercie chaleureusement et Jenny et moi repartons. Dans l'escalier vers l'entrepôt, loin des oreilles de Glenn, elle me déclare :

« Quel brio ! C'est extraordinaire ce que tu as fait, Jimmy ! »

Et moi qui réplique :

« Je crois que c'est vous qui m'inspirez... »

Et de gêne, j'accélère le pas.

Pris dans notre flirt, nous ne remarquons pas que quelques secondes après notre départ, Glenn décroche le téléphone...


De retour devant le Ponzali, notre niveau d’excitation a à peine diminué. Jenny sort sa tablette et me fait signe d’approcher. Elle me tend une loupe et me dit de regarder là où le bris se trouve sur la sculpture. Je m’exécute mais ne remarque rien de spécial : la pierre est clairement cassée et certains micro-fragments manquent. Je présume qu’ils ont dû tomber dans la caisse de transport. Je regarde Jenny d’un air interrogatif. Elle me tend alors sa tablette :

« Ceci est une page d’archive de la « Berlinische Galerie » en Allemagne. Regarde cette photo du Ponzali il y a trois ans. Ne remarques-tu rien ? »

Je zoome la photo. Effectivement, c’est la même sculpture que nous avons en face de nous. La même ? Non, pas exactement : en fait, celle de l’image a aussi une cassure mais au niveau des jambes cette fois.

« La cassure ? » je réponds en hésitant.

« Oui ! Cette année-là, le Ponzali a aussi été abimé dans son transport, dans la partie basse exactement. Maintenant, regarde bien la cassure et dis-moi si rien ne te choque. »

L’excitation se sent encore plus dans le ton de sa voix et je me sens comme en transe. Je scrute à nouveau la photo pendant au moins une minute à la recherche du moindre détail mais en vain. Je suis déçu par moi-même :

« Non, désolé, je ne vois rien. »

Elle me regarde d’un air indulgent.

« Ne t’inquiète pas. Il faut un œil bien entraîné pour le voir. J’ai dû passer à côté deux ou trois fois avant de le remarquer. »

Elle me prend la tablette des mains et zoome à un point précis de la cassure où l’on voit comme une coupe transversale de la pierre.

« Regarde comme on voit bien les stries. Elles sont caractéristiques du type de pierre utilisé par Ponzali. Maintenant, regardons notre version ! »

Nous nous approchons et scrutons le bris au niveau de l’épaule. Elle tend le doigt à un point précis et tout d’un coup je comprends !

« Les stries ! Il n’y en a pas sur la nôtre !

- Et donc ?

- Ponzali a utilisé deux types de pierres différentes ? »

Ma réponse semble la décevoir. Intérieurement, je m’en veux de paraître aussi bête. Alors Jenny déclare avec triomphe :

« Non ! La conclusion est que nous avons affaire à un faux ! »

A ces mots je blêmis. Si Jenny a raison, c’est très grave !

« Il faut absolument que nous avertissions M. Czerovic ! La réputation du musée est en jeu ! »

Comme mon cellulaire ne fonctionne pas ici, je commence à me diriger vers un des bureaux à côté de la zone de déchargement mais Jenny me retient.

« Attends, ce n’est pas tout ! Regarde ceci. »

Elle pose la main sur la cassure et fait pression sur la pierre. Tout d’un coup, un bout se détache, révélant une sorte de creux d’une cinquantaine de centimètres de profondeur. Je m’exclame :

« Un trou !

- Pire, une cache. Quelqu’un a utilisé cette fausse sculpture pour transporter quelque chose en secret. Et ce contenu a déjà été récupéré.

- Un trafic ! En plus, quelqu’un du musée est impliqué !... »

Jenny me regarde d’un air satisfait. Je viens de découvrir le pot aux roses.

« C’est vraiment grave ! Il faut absolument appeler M. Czerovic et… »

Je n’ai pas le temps de continuer ma phrase qu’une voix s’élève derrière nous :

« Mais je suis déjà là, Jimmy. »

Jenny et moi faisons sursautons. A quelques mètres derrière nous se tient le Conservateur.

« Monsieur, quelle bonne nouvelle que vous soyez déjà là ! Venez voir ! Le Ponzali est peut-être un faux et il y a une cache à l’intérieur ! »

Je fais un pas en direction de la sculpture pour lui montrer mais Jenny me retient une fois de plus. Elle me dit :

« Jimmy, M. Czerovic sait parfaitement ce que nous avons trouvé. C’est lui qui gère le trafic. N’est-ce pas Monsieur le Conservateur ? »

Toujours immobile, mon chef nous fait un grand sourire puis dévoile un pistolet et le pointe dans notre direction. Nous nous figeons de peur.

« Je ne sais pas comment vous m’avez percé à jour mais je ne peux que vous féliciter pour votre perspicacité. Si j’avais su que nos assurances nous envoyaient Sherlock Holmes, j’aurais été plus prudent ce matin. »

Il marque une pause.

« Malheureusement, je ne peux me permettre de vous laisser partir avec cette information.

- Oui, intervient Jenny, surtout que vous avez à peine quelques heures pour échanger les œuvres, n’est-ce pas ? Le vrai Ponzali se trouve dans une des caisses reçues ce soir. Je n’ai pas encore pu la trouver mais je soupçonne qu’elle se trouve parmi celles-là. »

Jenny désigne un ensemble de caisses dans la zone de livraison. Puis elle continue :

« En plus, vous devez vous débarrasser de la fausse version. Vu que celle-ci est en une sorte de d’amalgame qui fond à hautes températures, je présume que vous allez la mettre dans un des fours utilisés pour les activités de restauration et qu’une fois fini, vous récupérez une la poudre que vous mettrez dans des sacs de plâtres comme ceux de l’entrée. J’en ai aperçu quelques-uns en arrivant cet après-midi. »

Je suis scié ! Comment a-t-elle pu comprendre tout cela ? M. Czerovic l’est aussi : l’incrédulité se lit sur son visage. Mais il se reprend rapidement et son rictus de stupéfaction se transforme en un plus large sourire.

« Impressionnant ! Réellement ! Miss, je peux dire que je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec autant de talent que vous. Etes-vous sûre de ne pas être une espionne ? »

C’était évidemment une question rhétorique mais Jenny ne l’avait pas compris donc elle commence à ouvrir la bouche pour répondre quand il la coupe.

« Vraiment quel dommage de devoir vous faire disparaître… »

M. Czerovic s’apprête à appuyer sur la gâchette lorsque Jenny me crie : « Jimmy, cours ! ». Au même moment, elle lève la jambe et projette son escarpin sur le Conservateur qui en est momentanément déconcentré. Le coup de feu part mais la balle part se perdre derrière nous. Abasourdi, je reste figé et c’est Jenny qui doit me tirer le bras pour me réveiller. Nous nous mettons à courir.

Plusieurs coups de feu retentissent tandis que nous slalomons tête baissée à travers les allées de l’entrepôt. Jenny nous dirige vers le comptoir d’entrée. Notre salut dépend maintenant de notre capacité à fuir.

Les tirs s’arrêtent et nous nous cachons derrière un pilier lorsque la voix de M. Czerovic retentit :

« Inutile de vous cacher ! Je vais vous trouver et m’occuper de vous. Sortez maintenant ! Je vous promets de vous tuer rapidement. »

Je regarde Jenny et lis la peur dans ses yeux. Malgré son accès de bravoure, elle réalise que nos chances de survie sont quasiment nulles. De mon côté, malgré les cris de mon cerveau reptilien qui m’urgent de courir, une partie plus avancée de mon cerveau me dit que quitte à mourir maintenant, autant le faire aux côtés de cette belle femme Je suis vraiment dérangé !

« Allez ! Sortez qu’on en finisse ! » continue de crier mon chef.

Je regarde Jenny et lui dis :

« La porte d’entrée n’est pas loin. A trois, on court le plus vite possible. Un, deux, trois !... »

Nous nous levons et nous ruons vers notre objectif. Deux balles ricochent sur les étagères métalliques non loin et font des étincelles. Arrivés à la porte, j’essaie de l’ouvrir mais celle-ci me résiste. Je passe mon badge sur le lecteur mais la lumière de celui-ci reste rouge. Nous sommes enfermés ! Je pousse un juron. Celui-ci est accompagné d’un rire lugubre et sonore de M. Czerovic.

« Alors ? Vous avez quelques problèmes avec la porte ? »

Il nous tire à nouveau dessus. Heureusement, Jenny a de meilleurs réflexes que moi et me pousse sur le côté. Nous tombons tous les deux à terre. De concert, nous nous relevons pour nous réfugier dans une allée un peu plus loin, hors de la vue du tireur. Haletante, elle me dit :

« Il nous faut un autre plan ! »

Mon esprit tourne à cent à l’heure. Soudain, j’ai une idée !

« Le dock de livraison ! La porte s’ouvre de l’intérieur et n’a pas de lecteur de carte, juste un bouton ! Allons-y ! »

Même si notre objectif est à l’opposé de notre position, nous nous relevons et courrons. Les coups de feu accompagnés des cris du Conservateur fusent autour de nous mais par chance, ils ne nous atteignent pas. Arrivés à la derrière allée avant les docks, nous nous cachons et je chuchote :

« Jenny, tu vois la porte là-bas ? A côté de la poignée, il y a le bouton rouge qui relâche l’aimant et permet son ouverture. On y va à trois… »

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’une balle fuse à quelques centimètres de ma tête ! Instinctivement, on se baisse. M. Czerovic nous a localisés.

« Alors ? On se dirige vers la porte de sortie ? Vous ne pensez pas sérieusement à me fausser compagnie quand même ? »

Ces derniers mots sont suivis d’un rire de dément.

Jenny me regarde avec horreur : il n’y a aucun endroit pour se protéger autour de ne porte. Et pour ne rien arranger, M. Czerovic s’est positionné dans l’allée centrale ! Nous réalisons que si nous essayons de courir, il nous tirera comme des lapins. Que faire ? Je ne peux pas supporter de la voir apeurée ainsi. Je la prends dans mes bras et la serre très fort contre moi.

« Jenny, j’ai une idée : lorsque je dirai le mot « pitié », tu cours sans t’arrêter jusqu’à la porte et tu t’enfuies aussi loin que tu peux. Je t’interdis de te retourner. »

Elle me regarde d’un air incrédule. Relâchant mon étreinte et sans un mot, je me lève et sors de notre cachette les bras levés.

« Ah ! Voilà quelqu’un de raisonnable !, s’écrie M. Czerovic. Alors Jimmy, où est ta petite amie ?

- Monsieur, écoutez-moi ! Je vous prie de nous épargner. Nous sommes innocents.

- Mais vous en savez déjà trop ! Si je vous laisse fuir, j’irais en prison et je ne peux pas me le permettre.

- Mais pourquoi ? Je ne comprends pas pourquoi vous faites ça ! Vous êtes le conservateur d’un des trois musées les plus prestigieux de la Province ! Vous côtoyez au quotidien certaines des plus extraordinaires œuvres d’art au monde ! En plus, tout le monde vous aime et vous respecte, même les visiteurs ! Alors pourquoi ? »

Le Conservateur pousse un soupir.

« Jimmy, tu es vraiment trop jeune pour comprendre. Quel âge tu as déjà ?

- 17 ans, Monsieur.

- 17 ans… Tu as toute la vie devant toi ! Voilà plus de trente ans que je trime et je suis le conservateur le moins payé de toute l’Amérique du Nord. Mon salaire fait vivre ma famille mais ne nous permet pas de profiter de la vie… »

Il fait une pause. Je crois discerner une larme qui roule sur sa joue.

« Et ma fille ! Elle est handicapée. Je n’ai pas les moyens de lui offrir l’opération qui allègerait sa condition ! Je m’en veux tellement !

- Mais vous n’avez pas demandé de l’aide ? »

Il s’énerve tout à coup.

- J’ai demandé à tout le monde ! Au musée, à la ville, au gouvernement, aux banques… Tous ont refusé ! Alors j’ai demandé à des gens moins recommandables : des truands, des dealers, etc…

- Mais c’est mal !

- Peu importe ! Ce trafic me rapporte chaque semaine plus que mon salaire annuel ! Dans un mois, nous pourrons nous enfuir et je pourrais payer l’opération pour mon enfant. J’y suis presque ! Et je ne vais pas flancher maintenant !

- Soyez raisonnable ! Vous n’êtes pas obligés d’être un méchant. Il est toujours temps de faire ce qui est bien. »

Son regard se durcit.

« Je suis au-delà de la rédemption, Jimmy. Maintenant, c’est fini… »

Il lève son pistolet vers moi. Dans mon esprit, je vais mourir. Mais la partie encore fonctionnelle de mon cerveau ressent une faible satisfaction. Alors que je parlais, je me suis lentement déplacé sur le côté. Je suis maintenant exactement entre M. Czerovic et la porte du fond. Si Jenny tente sa chance maintenant, il ne pourra pas l’atteindre sans me toucher d’abord. Avec un peu de chance, mon obstruction laissera un peu de temps à l’amour de ma vie de s’enfuir… Je ferme les yeux.

« Je vous en supplie une dernière fois, patron. Laissez-nous partir. Par pitié… »

Toujours les yeux fermés, je guette les pas précipités de Jenny et me prépare à ressentir la douleur des balles traversant mon corps. Mais à ma grande surprise, je n’entends qu’un bruit sourd, puis un autre plus fort…

J’ouvre alors les yeux pour trouver en face de moi une Jenny triomphante. Elle tient dans sa main son deuxième escarpin et du sang en dégouline. Au sol devant elle, M. Czerovic git, assommé, le crâne ensanglanté. Jenny me fait un clin d’œil :

« Alors Chevalier Bayard, on est étonné ?

- Mais… Mais… Mais comment ?

- Pendant que tu le baratinais, au lieu de me terrer comme une demoiselle en détresse, je l’ai pris à revers. Lors de ta supplique mélodramatique, je me suis avancée et l’ai assommé. »

A ces mots, je fonds en larmes. Puis, sous l’effet de la joie, je me précipite vers elle. Mais cette fois pas pour la prendre dans mes bras. Je colle mes lèvres sur les siennes, ce qui se transforme en un baiser passionné. Une bonne minute plus tard, elle me repousse doucement et sourit.

« Ce n’est pas le moment de batifoler. Je vais l’attacher et toi tu appelles le 911. »


Une heure plus tard, le musée grouille de monde : la police, les ambulances, le Directeur Exécutif du musée, le directeur du cabinet d’assurances et même le maire ! On nous demande de faire une déposition alors Jenny effectue un rapport détaillé utilisant les preuves qu’elle a trouvées plus tôt dans la journée. De mon côté, je reste en retrait, acquiesçant de temps en temps lorsqu’on me demande mon avis. Nous trouvons aussi la caisse où se trouve le vrai Ponzali. Comme elle l’avait déduit, il avait été livré cette nuit. Ainsi, elle dévoile à tout le monde le trafic et l’implication du Conservateur. Celui-ci, d’ailleurs, a été conduit au poste de police. Et ce pauvre Glenn, sans qui tout ceci n’aurait jamais eu lieu s’il nous avait forcés à quitter le musée à 2h, a été emmené d’urgence à l’hôpital car nous l’avons trouvé gisant dans une mare de sang. Heureusement, la blessure était bénigne : apparemment, la balle de M. Czerovic n’avait qu’érafler son crâne mais Glenn avait beaucoup saigné.

Alors que Jenny raconte notre histoire, je prends une minute pour la regarder : elle rayonne et tout le monde est sous son charme. Je pense que j’ai rencontré la femme la plus extraordinaire du monde et je ne veux plus la quitter. Dès que tout ceci sera fini, je crois que je vais la demander en mariage…

Ce manège dure encore une bonne heure et finalement, on nous libère. Il est un peu plus de 5h du matin et les lueurs du soleil commencent à percer la nuit de Toronto. Sur le parvis en face de l’AGO, j’arrête Jenny qui se retourne vers moi. Malgré la chaleur de l’été, il fait frais ce matin et la jeune femme frissonne un peu. Eclairée par les réverbères autour de nous, ses yeux bleus brillent de mille feux.

« Attends ! », je dis en prenant mon courage à deux mains.

Son visage aussi parfait que celui d’un ange me regarde.

« Jenny, je… »

Je n’ai pas le temps de prononcer le deuxième mot qu’une BMW arrive à fond la caisse et freine à quelques mètres de nous. Un jeune homme dans la trentaine en sort. Il est grand, beau et conduit une voiture de sport. Jenny le regarde puis se retourne vers moi. Un vent de panique passe sur son visage mais elle change rapidement son expression en un sourire chaleureux. Elle me dit :

« Tu as fait du bon boulot, Jimmy ! Et tu m’as sauvé la vie ; je ne pourrais jamais assez te remercier. »

Et pour me donner le coup de grâce, elle me tend la main. Je reste coi quelques secondes et, complètement abasourdi, je lui serre la main en retour.

« Prends soin de toi ! »

Puis elle monte dans le véhicule, pose un baiser sur les lèvres du jeune homme et la voiture démarre en trombe.

Il est un peu plus de 5h du matin et les lueurs du soleil commencent à percer la nuit de Toronto. Sur le parvis en face de l’AGO, je me retrouve seul. En mon for intérieur, j’ai envie de pleurer comme un bébé et me rouler en boule, catatonique. Mais comme j’ai 17 ans et suis un grand garçon, je ravale mes larmes et pars en direction de la station de métro…

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