Anatomie d'un acolyte

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Jim balaya la salle de classe du regard. Ils étaient environ une vingtaine, tous jeunes adultes. L’envie d’apprendre et de connaître pouvait se lire sur leur visage. Le professeur régulier, Brett Macco, s’avança et introduisit le nouvel arrivant :

« Bonjour ! Ce cours du soir sera un peu spécial : nous avons demandé à un intervenant externe, Jim, qui est acolyte professionnel… »

A ces mots, Jim fronça les sourcils de désaccord mais ne dit rien.

« … et il va vous faire part de son expérience. Jim, à vous ! »

Jim s’approcha d’un air nerveux. Il n’avait certainement pas l’habitude d’avoir une quarantaine d’yeux braqués sur lui. Il sentit la chaleur se retirer de ses extrémités, mains et pieds, tant le trac l’avait pris.

« Bonjour à vous, les élèves ! » fit-il maladroitement. Son audience le regardait déjà bizarrement. Deux étudiants avaient déjà sorti leur smartphone, en signe d’ennui.

« Je m’appelle Jan Minh Ho, mais vous pouvez m’appeler Jim. Je suis très flatté d’avoir été invité à partager avec vous mon histoire. Je peux lire sur votre visage que vous êtes enthousiastes à l’idée d’avoir votre certification d’acolyte et j’en suis très heureux. C’est la promesse d’une vie enrichissante, jamais ennuyeuse et pleine d’aventures. »

Au fur et à mesure qu’il parlait, Jim se sentait de plus en plus en confiance. Son débit de paroles était revenu à la normale. Il poursuivit :

« Pour commencer, je voudrais vous dire que vous avez de la chance ! Même si je ne suis pas beaucoup plus vieux que vous, de mon temps, ce programme et cette certification n’existaient pas. On devenait « acolyte » en apprenant sur le tas. Aussi, je veux préciser qu’il n’y a pas à ce jour d’acolytes professionnels. Ce n’est pas un métier, c’est un choix de vie. On est inspiré par son compagnon et on décide de l’aider. Je détaillerai ce point un peu plus tard. »

Jim sortit de sa poche la petite feuille de papier Où il avait inscrit ses notes pour préparer ce cours. Il les relut rapidement et posa la feuille sur le bureau.

« Laissez-moi commencer par mon histoire : je ne suis pas natif de Confluence, ni de ce pays d’ailleurs. Je suis né dans un village à l’Ouest de Montréal, au Canada, troisième génération d’immigrants chinois. Mes grands-parents ont fui la Chine en 1932 et sont arrivés sur la Côte Ouest. Puis, afin de suivre son travail dans le chemin de fer, Canadian National Railway ou « CN » comme on dit chez nous, mon grand-père a migré vers l’Est pour finalement s’établir au Québec et quelques années plus tard y prendre sa retraite. J’ai passé la majorité de ma vie entre Montréal et Toronto où j’ai fait des études en Art classique avec une spécialisation en sculpture. Comme vous pouvez le voir, mon parcours n’a rien d’exceptionnel et c’est le premier message que je veux vous passer : il n’y a pas de disposition culturelle ou sociétaire pour devenir un acolyte. »

Il marqua un silence afin que ses dernières paroles soient bien assimilées par les élèves. Ceux-ci, d’ailleurs, avaient déjà l’air fascinés et les deux smartphones avaient été rangés, ce qui était bon signe. Il reprit :

« Mais avant de continuer, nous allons faire un petit quizz ! Pour commencer, citez-moi des duos compagnons/acolytes connus. »

Toutes les mains se levèrent alors quasiment à l’unisson. Jim en choisit une au hasard :

« Sherlock Holmes et Docteur Watson ! »

Jim hocha la tête en signe d’approbation. Il désigna une autre personne :

« Batman et Robin ! »

Jim sourit. C’était l’exemple le plus classique de l’acolyte. Il désigna quelqu’un autre, un jeune homme plein d’acné portant un t-shirt de D&D.

« Frodo Baggins et Samwise Gamgee ! » s’écria-t-il fièrement.

« Trois bonnes réponses ! Bravo !

- Mais monsieur, objecta une jeune femme au fond de la classe, est-ce que Robin ne serait pas plutôt un « sidekick » ?

- Très bonne observation, mademoiselle ! répliqua Jim. Même si les deux mots ont des origines totalement différentes, ils signifient de nos jours la même chose, quoique que je considère que « sidekick » a une connotation très « super-héros » et donc pas forcément représentative de notre activité. Donc je préfère l’éviter. En parlant d’étymologie, savez-vous que le mot « sidekick » vient de « side » et « kick » et ce dernier ne signifie pas ici un « coup de pied » mais la « poche avant d’un jeans » en argot, considérée comme la poche la plus sûre pour ne pas se faire voler. Par extension, le « sidekick » est une personne sûre, de confiance. »

Les étudiants buvaient ses paroles et Jim sentit le rouge monter à son front, flatté.

« Maintenant, question suivante : quelle est la différence entre un acolyte et un « henchman » ?

- Le « henchman » est payé, l’acolyte non !, » répondit quelqu’un.

Jim secoua la tête en signe de négation.

« Non, c’est incorrect. Les acolytes peuvent être rémunérés par leur compagnon. Pensez par exemple à Kato qui est un employé de Green Hornet. Quelqu’un d’autre à une idée ? »

Aucun élève ne semblait savoir, jusqu’au moment où la main d’un jeune homme au deuxième rang se leva timidement.

« Le « henchman » suit habituellement un méchant et non un héros ?

- Bravo ! Bien répondu ! Même si l’acolyte et le « henchman » font principalement la même chose, ce dernier est souvent associé à une personne aux mauvaises intentions, du point de vue du héros bien sûr. Le problème de cette dénomination est qu’elle assume l’existence des Bons et des Mauvais. Mais je suis sûr que vous avez bien compris depuis le temps que vous habitez à Confluence qu’une telle séparation n’existe pas ! Chacun d’entre nous avons une part de lumière et d’obscurité. A part les vampires bien sûr… »

L’esprit de Jim vagabonda pendant quelques secondes mais le jeune homme se reprit rapidement. Il se tourna vers la personne qui avait mal répondu :

« Mais votre observation est très pertinente et me permet d’aborder le prochain sujet : pour quelle raison l’acolyte suit son compagnon ? La plupart du temps, les deux partagent un but commun, une passion, une raison d’affronter les épreuves et de continuer. D’apparence, leur relation peut paraître celle d’un patron et employé comme on a dit précédemment, d’amitié ou même afin de payer une dette d’honneur, concept très populaire dans les histoires et les contes asiatiques. Dans tous les cas, l’acolyte porte une grande estime - une admiration même ! – envers son compagnon. »

Jim s'arrêta en cet instant, saisit un marqueur et s'approcha du tableau blanc.

« Ce qui m'amène au prochain point : quelles sont les principales qualités d'un acolyte. Tout d'abord, la loyauté ! »

Jim inscrivit le mot au tableau.

« La loyauté est l'élément essentiel d'un acolyte. Notre vie n'est pas facile : nous mettons souvent notre vie en danger à partager les aventures de notre compagnon, beaucoup de choses que nous accomplissons sont invisibles et non-reconnues. C'est souvent ingrat et donc parfois on considère sérieusement à abandonner et à tout laisser tomber. C'est à ce moment-là que la loyauté intervient : elle nous donne le courage de ne pas renoncer, de continuer malgré l'adversité. Pensez à Sam en Terres du Mordor : Frodo est inconscient, ils sont en zone très hostile et la moindre erreur pourrait leur coûter la vie. Dans ces conditions, la majorité des gens aurait fait demi-tour et se serait enfuie. Mais pas Sam ! Au lieu de baisser les bras, il mit l'anneau autour de son cou et porta Frodo sur son dos. »

Jim fit à nouveau une pause pour laisser aux étudiants le temps de considérer ses dernières paroles. Il reprit :

« S’il n’est qu’une seule chose que vous devez retenir de mon intervention ce soir, c’est le principe fondamental de loyauté. Sans celui-ci, vous ne pourrez jamais prétendre au titre d’acolyte… »

Jim sentit qu’il avait créé sans le vouloir un malaise dans la classe. Il afficha alors un large sourire, pour détendre les élèves. Puis il inscrivit sur le tableau le mot suivant : « aspirations ». Un élève leva la main pour demander la parole :

« Monsieur, quelles sont les aspirations d’un acolyte ?

- C’est le principe de percevoir l’ordre des choses, de rester pragmatique vis-à-vis de notre situation. Un acolyte ne doit pas être jaloux des talents exceptionnels de son compagnon. Après tout, c’est probablement pour ça qu’il l’a choisi ! Il sait rester à sa place et comprendre combien crucial est son rôle dans cette relation bien qu’il soit bien moins visible. L’acolyte ne rêve pas de devenir un héros ; il aspire à permettre à son compagnon de donner le meilleur de soi-même car libéré de certaines tâches méniales et supporté dans son quotidien. Si une rivalité s’installe entre le compagnon et son acolyte, alors la relation est vouée à l’échec. C’est pour cette raison que les acolytes sont rares : la plupart des gens rêvent des feux de la rampe. Nous pas.

- Est-ce qu’un acolyte est un serviteur alors ? demanda un jeune homme à gauche.

- Non, bien que d’un point de vue extérieur et profane les apparences peuvent être trompeuses. Il est vrai que l’acolyte doit souvent s’occuper de tâches banales et ingrates mais son compagnon ne le considère jamais comme inférieur. La relation entre les deux individus se fait à niveau égal. Avez-vous jamais entendu Sherlock Holmes rabaisser Watson ? Batman se moquer de Robin ? Non, au contraire ! Le compagnon essaie d’élever son acolyte et l’exerce à percevoir les choses comme il les voit.

- Monsieur, je ne suis pas d’accord avec ce que vous avez dit : Robin quitte Batman et devient Nightwing, un héros à part entière ! Cela contredit ce que vous avez dit à propos des aspirations. »

Jim sourit, intérieurement cette fois-ci. Il s’était attendu à la question.

« Point très pertinent ! Dick Grayson dépose le costume de Robin pour devenir Nightwing mais Batman garde son acolyte à travers Jason Todd, puis Carrie Kelly, Tim Drake, etc… Si l’on met à part le fait que Batman et Robin sont des personnages fictifs et que probablement la désertion de Dick Grayson fut issue de l’imagination de ses auteurs afin de donner du gravitas au personnage, je dirais que l’on peut expliquer ce changement de plusieurs façons. Premièrement, la réponse facile serait de dire qu’il y a toujours une exception à la règle et Dick pourrait cette exception. Mais si on réfléchit un peu plus, on peut commencer à penser que Dick Grayson avait depuis toujours une nature exceptionnelle : acrobate incroyablement doué pour son âge – un talent mondial ! - appartenant à un cirque, parents assassinés par la mafia, Dick a bien avant que Batman l’adopte le profil d’un super-héros. Lorsque Bruce Wayne l’adopte, Dick voit en Batman un être plus exceptionnel que lui-même et son besoin de figure parentale le fait endosser le rôle de Robin l’acolyte. Plus tard, c’est principalement lorsque les opinions de Bruce et Dick divergent que ce dernier décide de s’éloigner. Se retrouvant soudainement sans compagnon et étant conscient de ses propres talents naturels, Dick décide de s’afficher comme super-héros à part entière à travers Nightwing. Dans tous les cas, quelle que soit l’interprétation que vous en faites, je considère que Dick Grayson reste un cas exceptionnel et n’est pas représentatif de la condition d’acolyte. »

Jim se tourna vers la personne qui avait objecté.

« Est-ce que cela répond à votre question ? »

La personne en question, mal à l’aise, opina du chef en guise de réponse. Jim se tourna alors à nouveau vers le tableau et y écrit le troisième mot : « liberté ».

« Le troisième et dernier principe est la liberté, et spécialement la liberté de penser. L’acolyte agit envers son compagnon de manière libre. Il décide de créer et vivre cette relation sans jamais être soumis à une contrainte. Si ce n’est pas le cas, alors ce n’est pas une condition d’acolyte mais de servitude. Par exemple, les goules n’ont pas le choix d’obéir à un monstre de vampire, les esclaves ne peuvent pas échapper de leur geôlier… »

Une fois de plus, Jim s’arrêta, comme accaparé par un souvenir douloureux. Mais il sut se reprendre rapidement.

« Au cours de votre vie, vous devrez être très vigilants des relations d’abus où votre compagnon vous oblige à faire des choses qui vont à l’encontre de vos valeurs et votre moralité. Et c’est malheureusement chose courante ici à Confluence ! Mon conseil dans ce cas-là, c’est de s’enfuir au plus vite et de mettre un maximum de distance entre votre compagnon abusif et vous-même, quelle que soit la relation que vous ayez. »

Jim fit encore une pause pour marquer son point. Il voyait sur le visage des élèves des expressions choquées. Ils n’avaient pas idée de l’horreur à laquelle ils risquaient de s’exposer et Jim se sentait le devoir de les prévenir. Personne ne l’avait averti quand cela lui était arrivé et cette expérience lui avait provoqué un traumatisme qu’il arrivait à peine à surmonter au quotidien.

Il sentait qu’il avait fait passer son message donc il reprit d’un ton plus léger :

« Donc pour résumer, les trois qualités essentielles d’un acolyte sont : la loyauté, les aspirations et la liberté de penser. Si vous pensez les avoir toutes les trois, alors il ne fait aucun doute que vous deviendrez un bon acolyte et que vous réussirez votre certification ! »

Cette dernière phrase fit sourire la classe, ce qui détendit l’atmosphère au grand contentement de tous.

« Voilà, je vous ai tout dit ! Je pense qu’il reste un peu de temps pour quelques questions… »

Jim se tourna vers le professeur qui hocha de la tête en signe de confirmation.

« Donc allez-y ! Posez vos questions ! »

Bien sûr, au début, personne n’osa se lancer. Mais une femme au premier rang eut le courage d’être la première :

« Du temps du Moyen-Age, est-ce que l’on peut considérer un écuyer comme l’acolyte d’un chevalier ?

- Bonne question ! s’exclama Jim. A mon avis, non, écuyer et acolyte diffèrent. Initialement, la raison principale de devenir écuyer était d’apprendre le métier de chevalerie. De nos jours, on pourrait parler d’un apprentissage. La différence vient du fait que le but de l’écuyer est de s’émanciper et de devenir finalement lui-même un chevalier. Cela donc contredit le principe des aspirations dont on a parlé plus tôt. »

La réponse parut être satisfaisante. D’autres mains se levèrent. Jim en choisit une, celle d’un autre étudiant qui ne s’était pas exprimé jusque-là.

« Tout à l’heure, vous avez mentionné qu’une raison de devenir un acolyte était la dette d’honneur. Est-ce que cette raison ne contredit pas le principe de liberté ?

- Encore une bonne question ! répliqua Jim. Je ne pense pas que ce soit le cas. Dans le concept de la dette d’honneur, c’est l’acolyte qui se considère redevable. Faire valoir cette dette est un acte volontaire et donc illustre le principe de liberté de penser.

- Intéressant… » répliqua l’étudiant.

D’autres mains étaient toujours levées. Jim en désigna une autre.

« Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a décidé à devenir acolyte ? »

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Je ne   pouvais pas y croire lorsque j'ai regardé ce matin dans mon miroir mon visage.Une corne au milieu de mon front est apparue durant mon sommeil ,une corne de couleur blanche avec un diamant rouge au bout.Dans mon miroir je ne vois qu'elle.Ce n'est pas possible ,comment faire pour cacher ce désastre.Je sens également au niveau de mes omoplates une gêne ,je me retourne en faisant attention a ne pas cogner ma corne dans le miroir et je découvre une paire d'ailes ,en plume ,de couleur blanche et rouge .Cela va être pratique pour trouver un vêtement avec de grandes ouvertures dans le dos.Mais quel avantage d'avoir des ailes ,plus besoin de faire la queue à la pompe à essence ,seul problème ,ma corne comment l'a cacher.........
Si vous avez une idée  je suis preneuse.......
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