Du chemin le plus court et d'une forêt qui chante

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Lorhan, dont la capacité de concentration n'avait d'égale que son amour pour l'eau fraîche et la nourriture saine, avait omis de préciser à notre héros que le fameux chemin, qui devait l'amener vers sa mission et une gloire éternelle, bien qu'il ne fût pas d'une difficulté d'arpentage particulière, revêtait une singularité. Il se divisait en deux, à peu près au milieu, ce qui était déjà à l'époque et de loin, le meilleur endroit pour couper quelque chose par moitié sans faire de jaloux. Lorhan ne savait absolument pas quelle était la bonne direction à suivre à cette intersection, mais il aurait pu informer Mono que se trouvait à cet embranchement un être légendaire, qui seul détenait la réponse et pourrait le guider vers la grotte. Au lieu de ça, et pendant que notre héros risquait moult dangers, Lorhan sirotait sans s'en soucier et sans se souvenir d'avoir envoyé à nouveau un client de la taverne vers une mort certaine. Aucun n'était jamais revenu.

Majestueusement campé sur la croupe dandinante de Don-Haldtrommepe, sa fidèle Khastrô pendant le long de sa jambe et dessinant, car trop longue, un petit sillon saillant dans le sol meuble de cette merveilleuse contrée où poussent, comme nulle part ailleurs, les meilleures céréales à distiller, Mono chemin-faisait.

Chemin faisant donc, laissant à son destrier le loisir d'aller d'un bas-côté à l'autre afin d'y glaner des glands, dont c'était la saison, Mono admirait le ciel, les oiseaux et la mer dont la vue était splendide depuis la corniche où serpentait, sans crochet ni venin, la route de sa destinée. Au loin, par delà les flots, le monde devait être sans fin pensa Mono, dont la propre faim commençait à le tirailler, si bien qu'il tira sur sa besace et en sorti un saucisson fait de la même chair que celle sur laquelle il était assis.

Il n'avait jamais quitté son île. Et d'ailleurs pourquoi l'aurait-il fait ? Ici tout était à son goût, bien que parfois un peu trop salé à cause des embruns, et en tant que membre officiellement reconnu de la Compagnie Insulaire de Recensement et de Recrutement des Héros et Office de Sélection des Épopées, son statut dans la société lui conférait toutes sortes d'avantages. Boire sans soif, triompher sans péril, aller jacter à l'Est ou encore ne pas être moqué par les passants quand il décidait de grimper un goret, car Mono avait peur des chevaux, sauf quand ceux-ci étaient recouverts d'échalotes. Il n'était pas dit que les peuplades vivant loin derrière l'horizon aient la même ferveur envers les porteurs d'épées et de fléaux d'armes. Rester là où il était demeurait le meilleur moyen de ne pas bouger de son état.

Guilleret, Mono sifflotait doucement, car il ne sifflotait que rarement et toujours faux, ce qui l'agaçait, quand il arriva à la fameuse fourche dont Lorhan ne lui avait pas fait mention. Il arrêta net sa porcine monture et se laissa glisser au sol le long du flan de Don-Haldtrommepe dont la peau, luisante d'une graisse qui ferait le bonheur des papilles le jour où on se déciderait enfin à le déguster à la broche, facilita le mouvement.

Les deux poings enfoncés dans ce petit rebond de chair que tout un chacun a juste au-dessus des hanches, Mono scrutait l'alternative qui s'offrait à lui, non sans se dissimuler sous un voile d'intrigue.

À droite, un chemin tout à fait banal, faisant une courbe vers la gauche, et à gauche, un sentier tout à fait quelconque, dessinant une inflexion vers la droite. Au milieu, l'ébauche d'une forêt.

« Bonjour Mono, je t'attendais. »

C'était l'arbre devant lui, le tout premier immédiatement au bord de la route, dans le creux de la fourche, qui venait de lui adresser la parole.

Quoi de plus atypique qu'un arbre qui s'exprime spontanément face à un humain héroïque et son cochon de transport ? Ils étaient, en ces temps, plutôt connus pour leur pratique assidue de la langue de bois, et pour ne bruisser que très rarement des feuilles quand un vent trop violent osait les faire tanguer. Technique de communication qu'ils n'utilisaient qu'avec parcimonie, l'apprentissage du langage des feuilles qui bruissent étant très dur. Aussi disait-on de ceux qui parvenaient à le maîtriser qu'ils étaient les durs de la feuille, ce qui les rendait fiers et sourds à toute critique, et leur conférait le pouvoir de semer à tous vents la panique.

Le visage de Mono reflétait tout l'étonnement intérieur qu'il ressentait, ainsi qu'une petite aigreur charcutière laissée par son encas frugal.

« Tu es surpris de voir un arbre parler dirait-on ? Ne le sois pas. Je suis là pour te guider, tu ne dois pas me craindre.

— Qui es-tu ?

— Je suis le guide de la fourche, Mono.

— Et comment te nommes-tu, étrange feuillu ?

— Je m'appelle Öouenzessaigntz !

Aussitôt avait-il prononcé son nom que tous les arbres de la forêt psalmodièrent en chœur : "Gaumarchininne".

— Quel est ce singulier phénomène ? s'étonna Mono. Don-Haldtrommepe s'était immédiatement réfugié de peur derrière lui, et notre aventurier avait dégainé sa majestueuse et fidèle Khastrô. Restez où vous êtes, arbres ! Ou il vous en cuira !

— N'aie crainte petit être hirsute, le calma le sylvain. Cette forêt étrange que je cache réagit ainsi à chaque fois que mon nom est prononcé, sans que personne n'ait jamais compris pourquoi. Mais elle ne te fera pas de mal. Plusieurs fois des voyageurs comme toi ont voulu résoudre ce mystère, mais même moi après des siècles de présence, je n'y suis pas parvenu.

— Alors c'est toi ? Tu es le fameux arbre qui cache la forêt dont parlent tant de légendes ?

— Oui. Avant j'étais comme toi. Un brave parmi les braves de l'île, que je parcourais de quête en quête.

— Et que t'est-il arrivé, Öouenzessaigntz ?

La forêt à nouveau, en chœur : "Gaumarchininne".

— Quelle curiosité ! Et tu ne sais pas ce qu'ils veulent dire ?

— Aucune idée. J'essaye de leur parler parfois, mais ils ne me répondent jamais. Le mage saoul qui m'a rendu ainsi enraciné ne m'a jamais laissé le moindre indice. Je sais juste qu'une prophétie dit qu'un jour il faudra que je tranche et que je serai libre. Mais là encore je ne sais ce que cela signifie?

— Et le chemin à prendre, tu le connais ? Comment puis-je rejoindre le labyrinthe ?

— Tu dois écouter ton instinct, Mono.

— Comment sais-tu mon nom, Öouenzessaigntz ?

Encore une fois, la forêt : "Gaumarchininne".

— Arrête ça Mono, je n'en peux plus de les entendre, et ce n'est pas un jouet !

— Alors, réponds !

— Je sais tout ce qui est, ce qui a été et ce qui sera. Ici, ailleurs et partout.

— Mais en revanche, tu ne sais pas qui sont les arbres de cette forêt, pourquoi ils se comportent ainsi ni comment te sortir de ta situation. Ne serais-tu pas de ces oracles au rabais dont on nous rebat les oreilles et à qui je rêve de rabattre le caquet ?

— Méfie-toi de tes paroles, petit chevelu. Mon pouvoir est immense et sans moi, tu ne trouveras jamais la direction à prendre.

— Je n'ai pas peur d'une espèce de boulot dont le seul travail est de me faire perdre mon temps, Öouenzessaigntz !

Tous les arbres de la forêt, sans attendre : "Gaumarchininne".

— Il ferait beau voir que je me laisse insulter par un petit bonhomme et sa rôtisserie sur pattes. D'ailleurs, chevauches-tu un cochon, ou cochonnes-tu un verrat ?

— Öouenzessaigntz ! hurla Mono.

"Gaumarchininne", lui répondit la forêt.

Alors comme le lui avait intimé l'arbre, Mono suivit son instinct, défourra sa hargneuse Khastrô de son étui, et de cinq gestes amples formant un M souligné, qui était sa signature, le coupa en morceau.

L'arbre ne broncha pas, et se répandit en petit bois le long du sentier, ne laissant en place qu'une souche dégoulinante d'une matière rougeâtre, qui s'envola en une fumée légère prenant la forme d'un visage à qui Mono sourit en coin. Il avait libéré le prisonnier du tronc, de cinq heurts, du mat échec de son existence et d'une vie de souffrance. Depuis lors sa sève erre, défaite en bandoulière, comme un fantôme maudit.

— Ainsi m'insulte-t-on, ainsi périt-on ! pérora Mono à la dépouille de branches. Cela t'apprendra à déblatérer sur mon magnifique destrier. Voilà ce que j'en fais, moi, des légendes impertinentes, Öouenzessaigntz !

"Gaumarchiniiiiiiiiiiinne" répondirent dans un soupir tous les végétaux, avant de s'estomper à la vue de notre héros, puis de disparaître comme un mirage.

Sous ses yeux incrédules, là où jusqu'alors il n'entrevoyait qu'une dense succession de fûts de bois, apparut une plaine au milieu de laquelle s'étirait paisiblement un chemin pavé. De bonne intention, Mono s'y engagea, il savait que c'était la route à emprunter, son sixième sens d'aventurier le lui murmurait, et un panneau fléché "grotte labyrinthe, 1 lieue" ne laissa plus planer aucun doute. Mono avait appris à lire, et en cela déjà à l'époque, il était un héros.

Cependant un écriteau, qu'il ne vit pas, car écrit bas, aurait pu l'aider à mieux anticiper la suite de son périple : "Attention ! Nains de grand chemin, prenez les petites routes".

Mono, monté sur Don-Haldtrommepe, et dynamisé par sa victoire sur le mystère botanique, se mit à fredonner un air inconnu comme s'il cherchait une signification à ce qu'il venait de vivre : "Öouenzessaigntz... Gaumarchininne... Öouenzessaigntz... Gau... mar... chi... ninne..." mais cela ne lui évoqua rien ; sa mission seule comptait. Bientôt il mettrait le pied dans la grotte et se couvrirait de gloire pour les siècles des siècles.

(to be poursuivie...)

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