A travers ma serrure

de Image de profil de Roseline LambertRoseline Lambert

Avec le soutien de  Xavier Escagasse 
Apprécié par 3 lecteurs
Image de couverture de A travers ma serrure


Je voudrais pouvoir vous dire que tout cela n'est pas grave. Mais je ne peux pas. Le trou de la serrure tatoué sur ma nuque. Caché par ma chevelure. Personne ne se doute de rien. Aujourd'hui, j'ai vingt deux ans. Les plus belles années de ma vie sont probablement devant moi. Il ne peut en être autrement. Celles qui grondent encore derrière n'ont rien d'enviables.

Je pouvais tout entendre. À cette heure où les enfants sont censés conquérir un monde où dragons et fées sont rois. Moi, je ne dormais pas. Je ne pouvais pas. Je me sentais trop effrayée pour toi. Je craignais tout.

À douze ans, j'ai peur de vous. Je suis térrifiée à l'idée de vous perdre tous. Alors, j'attends là. Derrière la serrure de ma porte, je plaque mon oreille pour que rien ne m'échappe. Vos mots. Vos insultes. Ce discours incohérent que j'entends à demi-mot. On pourrait me trouver ridicule de faire ça. Moi, je ne trouve pas.

Et puis, un cri. Le bruit d'une gifle. Ça y est. Ça commence. Je serre mes mains entre mes jambes, car évidemment, j'ai envie d'uriner. Je pourrais aller au toilette pensez-vous. Non. Je ne peux vraiment pas. J'ai bien trop peur de sortir de là. Je tente de comprendre de quoi il s'en retourne cette fois. Vous parlez du travail. Les syndicats sont venus à l'usine de papa. Oui, je sais ce qu'ils représentent. Est-ce normal à mon âge ? J'en doute. Mais ça, encore, ce n'est pas dramatique.

J'avoue qu'aujourd'hui, je ne suis pas mécontente d'en avoir connaissance. Et toi. Tu pleures. Je pense que c'est à cause de la gifle. Tu as dû avoir mal. Tu te sens humiliée sans doute. Pardonne-moi. Je ne suis pas encore grande. Je ne discerne pas trop le sens du mot humiliation. Pour l'instant, je me dis que si t'as eu cette baffe, c'est que tu l'as cherché aussi.

Pourquoi tu ne fais rien ? Pourquoi tu ne l'appelles pas, la police ? Là, je suis perdue. Ce n'est pas comme ça, ailleurs. Les parents de mes amis ne se disputent pas tant. Enfin, il n' y a pas tous ces hurlements, ces pleures et nos peurs. Parce que oui, je ne suis pas seule. Il y a eux aussi. Mes frères.

Ce mot, qui de sa main vient arracher mes tripes. Elle l'a crié.

« Arrête ! »

Je sais d'ores et déjà qu'il y en a pour toute la nuit. Mes jambes tremblent, je vais me faire dessus si ça continu. Je respire fortement. J'ai dû mal à comprendre ce qu'ils racontent. Je remets l'oreille sur cette maudite serrure. Je murmure ton nom.

« Maman ! »

Évidemment que tu ne m'entends pas t'appeler. Comme-ci que ça pouvait t'aider ! Mais je ne sais rien faire d'autre. Avoir peur derrière cette porte, c'est déjà tant pour moi.

Là, tu hurles. Mes jambes vont se casser tellement elles tremblotent. Je gémis, je me hais de rester immobile. Je n'ai aucun courage. Je ne sais pas crier, ni parler. Vraiment bonne à rien.

La porte d'en face s'ouvre. Mes frères sortent. Ils sont la clé de ma serrure. Les entendre me délivre. Je sors de ma chambre.

Je me place derrière le plus grand, j'ai au moins le courage de m'interposer entre les deux frangins. On a tous les trois ces mêmes reflex. On pleure, on cri, on le supplie d'arrêter.

Ça dure ce calvaire. Deux heures passées déjà. J'ai complètement oublié de me soulager. Un moment calme, je m'éclipse vite fait. Dans ce petit mètre carré, je m'insulterai presque de petite ordure, de me retirer, alors que j'en ai besoin.

C'est le milieu de la nuit. Demain il y a école. On est fatigué. Mais on ne peut pas aller dormir. Nos boyaux de travers, la gorge sèche tant nos larmes ont coulés, nous sommes cloués au sol.

Toi, tu es sur ta chaise apeurée. Les cheveux en bataille. La joue rouge et gonflée. Tu suffoques. Tu as mal. La douleur physique tout aussi importante que la douleur psychologique.

Je ne suis pas grande, non. Mais je commence à comprendre des choses. Je m'interroge. L'as-tu vraiment mérité cette raclée ? Il dit que c'est parce que tu parles trop. Apparemment tu ne comprends rien. Les chiens ne font pas des chats alors. Car moi non plus, maman, je ne comprends rien.

Qu'est-ce-qu'on a fait de mal bon sang pour aller ce matin en classe, fatigué, triste, et seul en dedans. Toi, tu l'es encore plus parfois. Je t'ai vu atteindre le sommet de la solitude, dont l'altitude, je sais, est aussi grande que le Mont de l'Everest. C'est de ça dont j'ai peur. J'ai peur que la chute ne t'épargne pas. Du coup, pour lui non plus. Et nous avec...

Tout n'est pas noir, bien sûr. Faudrait juste un peu plus de rose des fois. Un peu plus de fleur sur la table pour embaumer la maison. Nous en avons eu des moments agréables à cinq. Des parties de carte. Des vacances dans l'aude. Des paquets de frites engloutis après les tours de manèges. Oui, il y a eu des couleurs. Mais le noir a gâché ce tableau. Ces comportements égarés ont tout gâché.

Après l'ouverture des cadeaux, on commence à jouer. Du bonheur. Une bille sillonne un circuit. Une poupée danse sous le sapin. Une dispute. Encore une. Il cri. Fait des allés et venues dans la maison. Du verre s'éparpille sur le sol. Il te gifle. Une fois, puis deux. Une chaise vole. Nous nous écartons, sans crier, ni nous rebiffer. Tels de bons chiots déjà bien dressés. Côte à côte, prêt à lever la patte pour calmer le jeu si l'un de vous le demandait.

Nos larmes tombent bien sûr, même ce jour là.

Demain, lorsque les voisines te demanderont comment s'est déroulé le réveillon, tu ne répondra que d'un grand sourire, maman, pour que personne ne s'en doute. Et tu en fera de même avec la famille.

Durant plusieurs semaines, vous ne vous parlez plus. Certes, l'ambiance n'est pas idyllique, mais ce silence repose. Peut-être êtes-vous pris de remords puisque ce calme plat durera presque une année complète. Et pourtant, je peine de plus en plus à m'endormir depuis.

J'installe un rituel. Chaque soir, une fois les embrassades faîtes aux parents, je scotche mon oreille à cette serrure. Je perçois à travers des sons étranges. Je me force à croire qu'il s'agit de la télévision. De toute façon, à cette heure, personne ne vient nous rendre visite en général. Même en journée, nous ne recevons que très rarement.

Je fatigue. Une demi-heure passée à me tenir sur mes jambes fléchies. Je me résonne à me replonger sous mes couvertures. Je fredonne pour empêcher les bruits de traverser mon conduit auditif. Mais un boum me fait sursauter et me revoilà accolée à cette serrure. Je regarde à travers et attends de voir si un de mes frères sort. Mais non. Je tape sur le tuyau de la chambre trois fois. L'un d'eux me répond. Ils ne dorment pas encore. Si quelque chose se passait, ils auraient entendu.

Je finis par m'endormir lorsque quelqu'un ouvre ma porte. On entre. Un poids se place à mes côtés. Je place ma main sur me bouche pour que l'on ne m'entende pas gémir tant j'ai peur. Mon cœur s'approche de l'explosion. Ça remue. Le lit grince. Trop effrayée, s'échappe de moi un petit cri.

« T'inquiète pas ma chérie, y a rien de grave, dors, demain t'as l'école. »

Il n'y a donc pas une personne étrange, genre un revenant qui s'est immiscé dans mon lit ?! Que fais- tu là ? Il a du se passer quelque chose avec papa. Désormais, je guetterai chaque soir derrière la porte.

Autobiographieisolementrelation mère/filleviolence conjugale
Tous droits réservés
11 chapitres de 3 minutes en moyenne
Commencer la lecture

Commentaires & Discussions

Chapitre 1Chapitre0 message
Chapitre 2Chapitre0 message
Chapitre 3Chapitre0 message
Chapitre 4Chapitre0 message
Chapitre 5Chapitre0 message
Chapitre 6Chapitre0 message
Chapitre 7Chapitre0 message
Chapitre 8Chapitre0 message
Chapitre 9Chapitre0 message
Chapitre 10Chapitre0 message
Chapitre 11Chapitre0 message

Des milliers d'œuvres vous attendent.

Sur Scribay, dénichez des pépites littéraires et aidez leurs auteurs à les améliorer grâce à vos commentaires.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0