Chapitre 6 - Ladine (2/4)

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Les Parfumés terminaient de mettre en place la scène. C'était ainsi qu'étaient appelés les gens qui avaient la chance de travailler pour le Parfumeur. Ce dernier avait enfilé une tenue extravagante pour son discours. Colorée et composée de tissus fins et soyeux, la tenue avait un col orné de plumes multicolores. Le Parfumeur la trouvait trop peu sobre mais elle était confortable à porter et il avait besoin d'elle pour attirer le regard de la masse.

Comme à chacun de ses discours, cette dernière s'était agglutinée sur la Grande Place pour venir le voir. Le Parfumeur jeta un coup d’oeil par la fenêtre de sa tour et vit une marée humaine l'attendre avec impatience.

Les derniers ventilateurs étaient bientôt en place. Il avait mis au point ce petit stratagème pour diffuser plus facilement et plus rapidement son parfum parmi la foule.

— Tout est prêt pour votre discours, monsieur, dit un jeune garçon à l'air un peu maladroit.

— Très bien, répondit le Parfumeur d'une voix rauque.

Le garçon s'inclina et détala en manquant de trébucher.

Le Parfumeur s'avança lentement vers les rideaux qui marquaient son entrée. Ce n'était pas la première fois qu'il faisait un discours devant une telle foule mais il ne pouvait à chaque fois s'empêcher d'être légèrement nerveux. Il inspira profondément et s'avança. La lumière du coucher de soleil arriva sur sa tenue qui resplendissait de couleurs. Les ventilateurs dans son dos faisaient virevolter les plumes de son col et commençaient à diffuser son parfum.

La foule, bruyante et sauvage quelques secondes plus tôt, s'était tout d'un coup figée. Toutes les têtes étaient levées vers le Parfumeur qui allait démarrer son discours. Les bouches, comme les yeux, étaient grandes ouvertes et le silence pesait en attendant que l'homme prenne la parole. Ce dernier patientait un peu pour que son parfum ait le temps de pleinement se diffuser sur la place.

Après quelques minutes de calme où seul le vent rythmait la scène, le Parfumeur prit une grande inspiration et commença.

— Mes frères, mes soeurs ! Vous vous êtes réunis aujourd'hui pour recevoir ma bénédiction. La vie m'a mise sur votre chemin pour que je vous éclaire de ma lumière divine. A vous, mes amis qui se nourrissent de terre et de votre sang pour survivre et à vous, mes chers compatriotes qui vous complaisez dans votre vie de fortune. Vous travaillez main dans la main pour essayer de construire un avenir meilleur pour la ville de Ladine. Et à vous, mesdames, qui vendez votre corps pour le plaisir de la chair. Je vous bénis, et vous apporte ma protection contre l'ennemi.

Ces pilleurs sanguinaires qui infiltrent notre cité et pervertissent nos enfants. Ces pilleurs qu'aucune loi n'arrête, si ce n'est celle du sang, et qui vivent comme des barbares. A eux, je ne leur souhaite que de l'agonie et de la souffrance. Puisse la colère de Dieu s'abattre sur ces infidèles et que la foudre transforme leur vie en enfer !

Il avait crié cette dernière phrase et levé les bras au ciel. Une marée de cris et d'applaudissements vint ponctuer et féliciter son discours et le Parfumeur eut un sourire. Ce qu'il disait était dénué de tout sens mais la masse était totalement absorbée par son personnage qu'elle buvait ses paroles. Une fois encore, il venait d'avoir une preuve de son hégémonie dans cette ville misérable.

Certains mendiants pleuraient de joie comme s'il venait de leur annoncer qu'ils pouvaient sortir de leur condition alors que c'était tout le contraire qu'il venait de faire. Plus il enfonçait l'écart entre les classes sociales et plus les semblaient l'adorer. Cette masse stupide était aveugle de sa propre misère, et c'était la raison pour laquelle le Parfumeur était là. Cette ville était incapable de se gouverner elle-même. Personne n'en avait les épaules, sauf lui.

Il fit un dernier salut à la foule et retourna dans sa tour, qui culminait à plusieurs centaines de mètres de haut, accroissant ainsi encore plus sa position de dieu vivant dans cette ville de pauvres mortels.

Les paroles importaient peu pour Denita. Seule l'odeur fraîche et sucrée qui mettait ses narines en transe attirait son attention. Elle aurait pu restée ici des heures entières et ne pas se lasser de la voix envoûtante de l'homme perché sur sa tour et de son parfum mielleux. Elle avait subitement oublié tout ce qu'elle savait, et se contentait de sourire bêtement et d'acquiescer sans réfléchir à ce que déclamait le Parfumeur. Il effectuait sur elle sur attraction incontrôlable, et elle aurait rêvé être à ses côtés à cet instant pour s'imprégner de son odeur.

Autour d'elle, Denita remarqua que tout le monde subissait le même sort. Certains, parmi les plus vieux, avaient même un filet de bave dégoulinant qu'ils ne prirent même pas la peine d'essuyer. Le pouvoir du Parfumeur était époustouflant, et Denita se demandait vraiment si cet homme était si mauvais. Tous ces gens avaient l'air tellement heureux, pourquoi Edward le considérait donc comme un imposteur.

La Swatrozi jeta un oeil sur ses coéquipiers et remarqua qu'elle était la seule dans cet état. Tous les autres semblaient ne pas prêter attention à l'odeur que le Parfumeur dégageait et ne réagissait pas face à son éloquence. Elle secoua la tête et tenta de s'éclaircir l'esprit. Sa sensibilité et ses sens avaient eu raison d'elle, et elle avait été envoûtée par le Parfumeur et, d'après Edward, c'était ce qu'il espérait.

En dégageant la brume laissée par l'odeur dans son cerveau et en se concentrant, elle put distinguer les paroles du Parfumeur. Celles-ci n'amenait en rien la sérénité et la paix pourtant revendiquées par les habitants de Ladine. Son discours les enfonçait, au contraire, plus profondément dans leur misère.

Denita regarda une seconde fois la foule, en émoi, et fut attristée par tant de cécité.

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