Chapitre 6 - Ladine (1/4)

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L'air était chaud, étouffant. Le cliquetis de l'aiguille des secondes sur l'horloge de la salle résonnait à l'unisson avec les battements du coeur de l'homme. Ce dernier leva le bras pour entourer la femme à ses côtés qui dormait sur son épaule, tandis qu'une autre avait la tête posée sur ses cuisses et somnolait paisiblement.

Le Parfumeur souffla. Quelques gouttes de sueur dégoulinaient le long de son menton et de sa nuque. Sa serviette lui serrait l'abdomen. Cela faisait presque vingt minutes qu'ils étaient dans ce sauna et il avait besoin d'air. Ses cheveux mi-longs étaient huileux et lui collaient au visage.

Repoussant brutalement les deux filles, il se leva brusquement. L'une des femmes se réveilla et lui prit la main pour tenter de le retenir mais il s'écarta. Il poussa la porte du sauna et sortit. La brise d'air frais qu'il reçut en plein visage lui donna des frissons. Il tourna sur sa gauche et se dirigea vers les douches. Au bout de quelques pas, la serviette desserra son étreinte et tomba par terre. L'homme ne prit même pas la peine de la ramasser.

Il fit couler l'eau et s'assit sur le marbre glacial de la douche, s'adossant contre le mur face à l'entrée. L'eau était tiède et nettoyait toute la sueur du sauna. Il leva la tête et laissa l'eau ruisseler sur son visage.

Le Parfumeur aimait ces moments de détente où il pouvait se reposer et être lui-même. Son rôle de chef le lassait. Lorsqu'il était arrivé à Ladine quelques années auparavant, il avait été dévasté de voir la situation de la capitale. Une anarchie totale régie par des têtes vides qui avaient besoin d'une poigne de fer pour rester dans le droit chemin.

C'était là son rôle. Manipuler les gras aristocrates avait été plus simple qu'il ne l'avait imaginé, et se faire adorer du peuple avait été un jeu d'enfant. Quelques gouttes de sa formule magique et toutes les têtes s'étaient tournées vers lui : Le nouveau venu, le sauveur.

Le mélange était pourtant des plus simples, car après tout le Parfumeur n'était pas parfumeur, il n'était qu'apprenti. Formé à Saon dans une école prestigieuse, son ambition et ses recherches douteuses avaient repoussé les professionnels de le prendre sous leurs ailes, malgré son talent et ses facultés olfactives indéniables. Cette dernière partie de la formation étant nécessaire, cela ne lui permit pas d'avoir son diplôme ainsi que le statut de Parfumeur Officiel. Ce sobriquet était donc en quelque sorte assez ironique.

Suite à cela, il chercha à s'exiler sur un endroit calme pour continuer ses recherches. Il parti d'abord sur Kentoria, la station des mercenaires, afin de pouvoir se procurer sans mal les différends ingrédients qu'il recherchait. Il donnait ensuite des pots de vin aux mercenaires pour qu'ils lui servent de cobayes pour tester ses formules.

Après toute une année de recherches et d'efforts, il avait décidé de voir le fruit de ses travaux sur une population qu'il jugeait « sous-évoluée ». Il s'était donc arrêté sur Mosmo Era, où l'urine et la poussière embaumait l'air du désert.

Sans surprise, son stratagème fonctionna sans effort et tout le monde tomba à ses pieds. La misère du monde se délectait de ses odeurs fraîches et fruitées, si rare ici. Son influence à la capitale grandit au fur et à mesure qu'il perfectionnait son mélange.

Son pouvoir était tel que les aristocrates lui vouaient maintenant un culte aveugle. Un simple claquement de doigt et il pouvait se débarrasser sans mal des gêneurs aux dents longues.

Mais la toute puissance a un parfum fade sans rebondissements. Les seuls moments de la semaine qui l'amusaient étaient les passages des pilleurs dans la capitale. Ces fourmis d'hommes qui fuyaient son hégémonie et défiaient son autorité comme des enfants le sortaient de sa monotonie.

L'une des femmes entra dans les douches et sortit le Parfumeur de ses pensées en disant.

— Virgile souhaite vous voir, monsieur.

— Très bien, répondit sèchement le Parfumeur en regardant la femme.

Cette dernière quitta la pièce et l'homme se leva et arrêta l'eau. Il s'étira puis sortit à son tour. Il attrapa un peignoir accroché près de la porte du sauna et l'enfila. Le tissu était chaud, doux et agréable sur la peau. Il franchit une porte, puis une autre et atterrit dans sa chambre. Il se sécha entièrement, mit une tunique de soie longue et entreprit de se maquiller. L'homme s'installa à son bureau, devant un gigantesque miroir entouré de lampes, et commença sa transformation.

Rares étaient les gens qui avaient vu son vrai visage à Ladine, et rares étaient ceux qui s'en souvenaient encore. Il avait pris cette habitude de rajouter un peu de mystère au personnage qu'il s'était crée. Ici, personne ne connaissait son vrai nom, ni son passé, et c'était mieux comme ça. Lui-même avait fait une croix sur cette période de sa vie en venant sur Mosmo Era. Le jeune apprenti qu'il était avait laissé place au puissant Parfumeur. Plus puissant encore que ne l'étaient ces stupides chimistes citadins qui avaient refusé son aide sur Saon.

L'homme détendit son visage et prit la poudre blanche. Il se recouvrit tout le visage jusqu'à rendre son teint aussi clair que de la craie. Il reposa ensuite la poudre en face de lui et saisit un tube noir rempli d'un liquide couleur d'ébène qu'il étala en belles lignes parallèles sur ses joues, son front et son nez. Ceci fait, l'homme fixa son reflet dans la glace pour y voir le résultat. Ses yeux sombres allaient de pair avec les traits noirs sur sa peau devenue laiteuse.

Pour terminer, il ouvrit un tube de rouge à lèvres et s'en appliqua. La couleur était semblable à du sang et ressortait comme une blessure faite dans la neige. Sa transformation était presque terminée. Auparavant, cela pouvait lui prendre des heures avant d'être satisfait de sa nouvelle apparence. Il n'avait pas non plus l'habitude d'utiliser du maquillage. Mais maintenant, il avait pris le coup de main. Il pouvait se préparer en un instant.

Terminant d'affiner les détails, le Parfumeur se leva et posa une sorte de couronne sur sa tête. Celle-ci était ornée de métaux précieux et scintillants et de roches polies provenant des montagnes entourant la capitale. Cette couronne était un cadeau des aristocrates au Parfumeur afin de montrer leur allégeance sous sa souveraineté. Il ne la portait que lorsqu'il devait les voir ou lors de discours officiels car la couronne était en réalité très inconfortable et peu stable. L'homme suspectait qu'elle fut auparavant destinée à la tête d'un aristocrate qui décida de lui en faire don. Mais peu importait, il n'y prêtait pas attention. Il ne la portait qu'en leur présence.

Ajustant une dernière fois la couronne sur sa tête, il alla vers une table près de son lit, sur laquelle étaient posées plusieurs fioles et éprouvettes. Il prit une fiole contenant un mélange ambré, la déboucha et versa un peu de liquide sur le dos de sa main. Avec cette dernière il se frotta le cou et l'arrière des oreilles, puis versa à nouveau le mélange sur ses poignets.

C'était là la touche finale. Le secret de la réussite, celui qui l'avait élevé au dessus des hommes. Le parfum qu'il avait crée et qui lui avait valu ce nom. Il était enfin prêt pour le spectacle.

La partie haute de la cité n'avait pas bougé depuis son départ. Revoir ses rues illuminées ravivaient en lui les souvenirs douloureux de sa période d'esclave. Edward arpentait les allées, le reste du groupe sur ses talons. Cette partie de la ville détonait avec celle, plus basse, par laquelle ils étaient entrés. Les rues étaient propres, lumineuses et dégageaient une certaine chaleur. Mais Edward savait que cette chaleur n'avait rien de chaleureux. C'était un mélange de sueur et de sperme dû à tous les bordels présents dans ces quartiers. Ceux-ci laissaient souvent les fenêtres ouvertes pour permettre aux citadins d'entendre les jeunes filles crier.

Comme une compétition, le bordel le plus bruyant était considéré comme le plus populaire. Sa mère et sa soeur devaient sûrement être dans l'un d'entre eux. L'adolescent serra les poings et continua d'avancer.

— Cet endroit aussi est désert, s'exclama soudainement Denita.

La Swatrozi avait raison. Ce quartier riche était habituellement bondé et plein de vie. Mais l'endroit était vide, même certaines lumières sur les enseignes des bordels clignotaient. Edward réfléchit un moment, puis répondit.

— S'il n'y a personne, c'est que le Parfumeur va bientôt faire un discours.

— Les gens sont si obnubilés par lui ? Demanda Shad.

— Vous n'avez pas idée, dit le garçon, les gens sont attirés par lui comme des lucioles autour d'une lampe. Ils déplacent pour la moindre de ses actions.

— Où fait-il habituellement ses discours ? S'enquerra Bergins.

— Un peu plus haut, sur ce qu'ils appellent « la Grande Place ».

Le garçon avait indiqué la direction avec son doigt et ils repartirent. En montant plus haut, le groupe tomba sur les maisons des aristocrates. Gigantesques et luxueuses, elles étaient pour la plupart construites en pierre polie solide qui contrastait avec les habitations miteuses faites de bois croisées auparavant.

Edward s'arrêta devant la plus grande des maisons, dont la partie supérieure du portail formait un S d'or.

— C'est là, dit le garçon entre ses dents.

— C'est cosy, s'exclama Shad.

— Pas maintenant, chuchota Bergins à l'oreille de l'adolescent.

Ce dernier détourna le regard et continua son chemin. Au bout de quelques minutes, le groupe finit par croiser les premiers citadins.

Un vieil Humain était assis sur un petit banc en pierre, se massant frénétiquement la jambe. Il gémissait d'une voix insistante. Sa bouche ouverte laissait entrevoir ses dernières dents encore en état. Denita s'accroupit près de lui et demanda.

— Un souci, monsieur ?

Ce dernier sursauta à la vue de la Swatrozi et s'exclama.

— Qui êtes vous ?! Que voulez-vous faire de mes vieux os !

Bergins calma l'homme de sa voix ferme.

— Rien, monsieur. Nous allions voir le discours du Parfumeur.

— Ah le Parfumeur ! Cria l'Humain, brave homme que celui-ci.

— En quoi est-il brave ? Rétorqua Edward, agacé par la remarque.

— Il nous a apporté la paix ! Oui monsieur, la paix, il a resserré les boulons de ces gros aristocrates joufflus. Ces arisgrocrates !

— La paix ?! S'exclama l'adolescent stupéfait. De l'esclavage, vous appelez ça de la paix ?

Le vieil homme se leva brusquement et frappa le torse du jeune homme avec la paume de sa main.

— Je vois, monsieur est un jeune réactionnaire. J'ai quarante ans d'esclavage sous le coude, et cela existait bien avant votre naissance. Esclave est un métier comme un autre, et c'est celui que j'ai choisi. Votre mère doit sûrement travailler dans des bordels pour que vous ayez de telles pensées. Je l'entends d'ici crier et jouir à pleine voix !

Edward était sur le point de laisser éclater sa rage lorsque le bras de Bergins s'interposa.

— Il a perdu la tête, cette discussion est stérile, allons-y.

Le ton calme mais toujours ferme de l'Humain refroidit l'adolescent nerveux. Il acquiesça et desserra les poings.

Le groupe quitta le vieil homme qui continuait de pester et de vanter les mérites du

Parfumeur à quiconque voulait l'entendre. Il déballait toutes les qualités du « Conquérant ».

Edward ne lui en trouvait aucune.

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