Chapitre 1 - Entre les murs (2/4)

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— Celui-là n'a même pas crié ! Il a tout craché dès qu'il a vu la pince ! hurla le Taeil, hilare, probablement à l'un de ses hommes.

Ethan toqua, et un silence s'en suivit. Quelques minutes plus tard, des pas s'approchèrent, et cinq doigts bleutés vinrent leur ouvrir. Une tête curieuse passa le pan de la porte et trois grands yeux, inquiets, les fixèrent.

Dicey reconnut Baden, le médecin de la prison. Il était sûrement présent lors des interrogatoires pour empêcher la mort des prisonniers. Car bien que la torture soit autorisée à Bellnitch, le chef de la sécurité n'avait pas le droit de tuer les détenus. Le docteur avait donc l'obligation d'intervenir si la santé du prisonnier atteignait un seuil critique. Baden ne supportait pas les souffrances infligées aux captifs mais c'était son travail de prendre soin d'eux. Il ne faisait aucun doute qu'il rêvait d'être muté dans un hôpital ou un cabinet. Le seul qui appréciait son travail était Johnson, impulsif et sanguinaire. Même ses acolytes lâchaient une discrète expression de remords à chaque os brisé ou membre désarticulé.

Baden était un Karin. Les Karins étaient plutôt faibles et chétifs, mais possédaient deux cerveaux qui leur permettaient une concentration fortement supérieure à celle des autres espèces. Leur tête ovale remontait en forme de flamme. Elle abritait trois grands yeux disposés en triangle. Au centre se trouvaient deux fentes pour le nez et, plus bas, la bouche. Ne possédant pas d'oreille, les Karins avaient la capacité de lire sur les lèvres, ce qui les rendait très compétents dans le domaine de l'espionnage. Ils excellaient également en médecine et en informatique, grâce à leurs deux mains disposant de cinq longs doigts. Privilégiant la diplomatie, les Karins étaient une espèce calme et réfléchie. D'ordinaire bleue pour les hommes, et verte pour les femmes, leur couleur de peau se grisait lorsqu'ils vieillissaient. Connaissant leur aversion pour la violence, Dicey s'étonna de voir Baden supporter cette corvée sans devenir dingue.

Ouvrant complètement la porte, le Karin les laissa entrer. Dicey s'avança, Ethan sur ses talons. Il balaya la salle du regard. Sombre. Froide. Seule une faible lampe éclairait la chaise en métal sur laquelle était assis le prisonnier agonisant. Ce dernier avait les mains et les pieds ligotés, les ongles ensanglantés. Ceux-ci avaient sûrement été arrachés de leurs doigts respectifs. Sa joue avait gonflé et doublé de volume. Face à lui se trouvait Johnson, le grand Taeil, hilare. Voyant arriver sa nouvelle victime, le chef s'exclama.

— Remballez-moi cette loque et faites de la place au petit nouveau.

Se tournant ensuite vers Ethan, il continua.

— Toi, le petit, retourne à ton poste.

Dicey sentit le sang du garde bouillir dans ses veines devant tant de sans-gêne. La courtoisie était secondaire chez les Taeils, et bien souvent les formules de politesse ne faisaient pas partie de leur vocabulaire. Ne voulant pas causer de problème, Ethan souffla et tourna les talons. Il sortit de la pièce et retourna à son poste.

Voyant le garde repartir, Johnson sourit.

— Alors Dicey, content d'être là ?

Dicey ne prit même pas la peine de se demander comment le chef connaissait son nom, il supposa que, sadique comme il était, le Taeil épluchait le dossier de ses victimes afin de connaître leurs pires craintes.

— Tout est relatif, lâcha le détenu d'un ton désinvolte, qui ne sembla pas plaire au Taeil qui fronça les sourcils.

— Allons, détendons-nous un peu, viens t'asseoir, répondit Johnson en indiquant la chaise en métal sur laquelle se trouvait la victime précédente.

Comprenant qu'il valait mieux coopérer, Dicey s'avança timidement avant de s'asseoir. Les assistants de Johnson le menottèrent aux accoudoirs et lui nouèrent les chevilles avec une corde épaisse. Saucissonné, l'orgueil du pilote chuta. Posant ses puissantes mains à trois doigts sur les cuisses du prisonnier, Johnson approcha son visage de Dicey, et murmura.

— Maintenant que tout va bien, on va pouvoir commencer le jeu.

Son haleine putride, un mélange d'oignon et de fromage moisi, arriva aux narines de Dicey. Le détenu fit tout son possible pour ne pas vomir de dégoût. Quelques larmes coulèrent sur ses joues. Il se contenta de garder un visage impassible. Johnson n'avait pas l'habitude de voir un détenu afficher aussi peu de réactions devant ses techniques d'intimidation, et il en perdit son sourire. Il tourna autour de la chaise comme un prédateur qui surveille sa proie, et s'exclama.

— Tu vas te mettre à table mon petit. D'habitude, je fais venir les gens ici dès leur incarcération, mais toi, tu sais pourquoi je ne t'ai pas fait venir plus tôt ?

— Non, mais tu vas me le dire.

Un craquement retentit. Le poing massif de Johnson venait de traverser la mâchoire de Dicey, qui sentit un filet de sang lui remplir la bouche. Le Taeil semblait avoir un sang-froid et une patience très limités. Après tout, pour Dicey, le jeu ne faisait que commencer, et il trouvait cela très amusant pour le moment.

— J'en ai connu des coriaces, mais des insolents et des culottés comme toi, c'est une première, cracha Johnson au pilote.

Il prit le menton de Dicey dans sa main droite et lui écrasa les joues de sorte que le visage se déforma sous la poigne puissante.

— Je connais ta réputation Dicey, je sais que tu n'as pas été engagé comme un simple sbire. J'ai interrogé tous tes complices, ils ont tous été recrutés par des intermédiaires, comme par hasard. Mais toi, c'est différent. Je sais qu'on ne recrute pas un pilote de ton calibre avec un intermédiaire, tu as forcément collaboré avec un poids lourd de la contrebande. Et ce que je veux, c'est un nom.

— La Compagnie de l'Azur.

La gifle partit sans prévenir. Johnson n'esquissa même pas un sourire de satisfaction. Il prenait plaisir à torturer les gens, mais avec Dicey, il se montrait sérieux. C'était sa seule chance d'attraper un gros poisson, les autres ne pouvaient lui apporter que du menu fretin.

— Épargne-moi ton humour, Dicey. Pas la peine de gaspiller ta salive à jouer au plus malin avec moi, tu risquerais d'avaler ta langue.

— Avoue que t'aimerais bien me la faire avaler.

Si les Taeils avaient eu la peau claire, Johnson aurait été écarlate. Il roula des yeux et souffla un moment avant de poursuivre. Dicey sentit qu'il faisait de son mieux pour ne pas l'étrangler.

— Là n'est pas la question. Je veux des réponses. Que crois-tu gagner en gardant tes secrets ? Tu pourrais obtenir une sortie de prison pour collaboration si tu crachais le morceau. Mais si tu préfères mourir pour un vulgaire chef de gang, c'est ton problème.

— Tu l'as dit toi-même. On ne recrute pas un pilote de mon calibre avec un intermédiaire. Je doute donc que la Compagnie puisse me remplacer aussi facilement. Un contrat est un contrat, et je tiens toujours parole. Plutôt que d'avoir quelque chose à gagner, je préfère ne rien perdre en me taisant.

— Je vois, monsieur est loyal.

Johnson se tourna, dos au prisonnier, et se dirigea vers un coin obscur de la pièce. Dicey ne vit pas ce qu'il y faisait, mais les sons de métal lui indiquaient que le chef prenait probablement des ustensiles pour commencer la torture. Ils arrivaient à la partie préférée du Taeil : la souffrance.

— Nous verrons bien si monsieur tient toujours sa langue avec quelques membres en moins. Ce sera plus difficile de piloter si je te retire tes jolis doigts, n'est-ce pas ?

— Ils ne me seront guère utiles ici.

Revenant dans la lumière, Johnson s'était muni d'une pince massive. Souriant, il dit :

— Très bien, très bien. On veut rester silencieux. Comme tu voudras. Je t'arracherai les phalanges une à une jusqu'à ce que tu me supplies d'arrêter en me donnant le nom de ton employeur. Je ne te savais pas si joueur Dicey, mais sache qu'ici, c'est toujours moi qui gagne.

Au même moment, un bruit sourd retentit un peu plus haut dans la prison.

Ethan était rapidement remonté à son poste, grimpant les marches quatre à quatre. Il détestait son patron et sa personnalité répugnante. Même si les prisonniers étaient enfermés pour une bonne raison, il les appréciait, et ceux-ci le lui rendaient bien. De ce fait, les amener devant le chef de la sécurité pour qu'ils soient torturés était en quelque sorte une torture pour lui-même. Surtout lorsqu'il s'agissait de Dicey.

Bien que ce dernier soit arrivé récemment à la prison, Ethan et lui discutaient souvent le soir, pour s'occuper. Car il faut se l'avouer, Bellnitch avait beau être très grand, les détenus étaient plutôt calmes, et le travail était routinier. Ethan faisait en sorte que leur sentence ne soit pas trop pénible. Il organisait des activités, des jeux, et aidait les prisonniers à se réinsérer professionnellement lorsqu'ils arrivaient à la fin de leur peine. Il aimait bien Dicey, car ce dernier était pilote. N'ayant jamais visité autre chose que le centre-ville de Saon, sa planète natale, le garde adorait entendre le jeune homme lui racontait ses aventures spatiales.

Arrivant à l'étage des cellules, Ethan fit un petit tour dans le couloir pour vérifier si les détenus dormaient encore. Une volée de ronflements lui apporta la réponse, et il tourna les talons pour se diriger vers son bureau. S'asseyant sur sa chaise, il observa les écrans de surveillance de la prison. Tout était tranquille. L'horloge affichait trois heures du matin, et dans quelques minutes, Norbert allait effectuer la relève de nuit, lui permettant de récupérer un peu de force avant les activités matinales. Ne voyant aucune perturbation, il se décida à allumer la télévision pour se détendre. Il n'était pas d'humeur à dormir, pas sans savoir ce qu'il allait advenir de Dicey. Dans le coin d'une des caméras, une ombre bougea.

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