Chapitre 65 : Les inquiétudes de Flint

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Estelle, 16 ans
Passe une bonne journée

— Je n’en reviens pas… dis-je en refermant le téléphone de Scottie.

— Quoi ? demande celui-ci.

— Elle a tentée de s’enlever la vie.

— Hein!? Comment ça?

Je prends une grande respiration après avoir déposé le smartphone sur le comptoir, puis je retourne mon regard vers la vaisselle où Jake est en train d’essuyer les assiettes. Je vais l’aider. Je suis quand même capable de faire deux choses en même temps. L’eau dans la bouilloire est déjà en train de bouillir. Il essuie ses mains et s’éloigne dans la chambre des invités afin d’aller chercher des pochettes de thés.

— Akira m’a expliqué qu’elle s’est senti coupable pour tout ce qui se passe à ses parents et a voulu en finir, expliqué-je. Ce n’est pas tout. Il semblerait que dans le fond, elle fuyait vraiment ce mariage arrangé dont j’ai cru qu’elle avait inventée sous toute la lettre.

— Ouais, c’était bien spécifié dans la gazette qu’elle était promise à un homme de la famille Francoeur, à l’âge de ses seize ans.

— Akira ne m’a vraiment spécifié comment, mais il m’a expliqué brièvement que Yuki s’est fait agresser sexuellement par l’homme qu’elle devait marier. Elle a toujours refusée d’en parler à son père parce qu’elle était aussi victime de chantage.

— Ça rendrait n’importe qui détraqué, tout ça, soupire Scottie.

— Écoute, je suis sceptique et une partie de moi ne veut pas croire à cette histoire, mais elle s’est quand même passé une ceinture au cou…

Il se prend la nuque par réflexe et tremble de peur à cette idée.

— Akira a fini notre conversation pour me dire que je ne suis pas obligée de reprendre contact avec elle, seulement elle m’envoie ses excuses par lui puisqu’elle n’arrive pas à parler, continué-je. J’ai entendu des drôles de sons rauques derrière lui, elle essayait de dire quelque chose. Il a aussi dit qu’elle s’en allait vraiment à Kalos cette fois et qu’elle a décidée de suivre une thérapie afin de se sentir mieux et de passer à travers son traumatisme.

— Ses parents plongent en plein divorce, ça ne risque pas d’être facile, commente Jake en revenant de la chambre des invités.

— Et vous savez quoi ? Ça ne me donne quand même pas envie de redevenir amie avec elle, dis-je avant de placer une assiette lourdement sur le comptoir.

— Euh, évite de casser la porcelaine de ton père, hein ? remarque Scottie.

— Non mais… Elle a le culot de venir me déranger même quand je suis en vacance ! Elle aurait dû crever, cette maudite… espèce… de… face… de mes… deux… Ah puis flûte !

Je pousse un grognement sonore et me croise les bras en me penchant vers le coin qui relie le comptoir à l’évier de la cuisine. Je suis hors de moi, mais je sais que ça ne se fait de souhaiter la mort d’une personne en détresse. Je vais devoir me calmer.

— Elle va recevoir du charbon dans son chausson de Noël, grogné-je. C’est moi qui vous le dit !

J’agrippe une pomme dans le bol de fruits qui se trouve près de moi, sur le comptoir, et prends une grande bouchée afin de me changer les idées.

— Je crois que ça serait une bonne idée d’aller prendre un peu d’air, me propose Scottie en pointant la porte de sortie d’un signe de tête. Laisse-moi m’occuper du reste de la vaisselle.

Je hoche la tête rapidement et me dirige vers la sortie. En passant près de la table de la cuisine, je remarque que Braségali était profondément endormi sur le plancher. Autant ne pas le réveiller, je n’ai pas envie de le mettre de mauvais… poil ? Il n’a pas de poil, je ne peux pas dire mauvais poil. Tant pis. Je vais simplement prétendre que je n’ai rien dit.

Une fois à l’extérieur, le soleil m’aveugle un peu mais me réchauffe déjà. Les odeurs de l’île me chatouillent les narines alors que je vois Kylie passer devant moi, toute essoufflée.

— Dis donc, combien de fois as-tu fait le tour de la maison !? demandé-je, surprise

— J’ai arrêté de compter au bout de dix-sept… dit-elle, les yeux écarquillés.

— Non, mais repose-toi, banane !

Kylie m’obéit et s’écrase, tête première dans le gazon.

Je m’assois sur les marches de l’escalier qui mènent sur la deuxième véranda de notre maisonnette, puis je regarde mon amie qui se tourne sur le dos, respirant un bon coup.

Les récents évènements me font penser à travers quoi Jake a dû passer durant les derniers mois, afin d’en arriver à prendre cet emploi à Alola. On se souviendra de son ami Sam qui est mort d’un caillot de sang, puis de notre dispute bizarre dans l’ascenseur, suivi du baiser… et ces tensions entre Kylie, lui et moi… en plus de la Team Rocket qui l’a torturé… Jake pouvait bien ressentir le besoin de changer d’air. Pauvre chou… Ça doit expliquer pourquoi il n’a pas hésité à prendre l’offre du Professeur Euphorbe. Il a envie de se sentir utile.

Plus ça va et plus je me rends compte à quel point mes trois amis ont tous des personnalités complexes. Ils sont tous si charmants et si attachants que je n’imagine plus ma vie sans eux. Savoir que Jake compte rester ici quelque temps me chagrine.

Puis, il y a Yuki… Je suis très en colère contre elle, mais je ne peux m’empêcher de ressentir de la pitié.

Elle m’a déjà dit au téléphone, un jour :

— Nous ne sommes pas si différentes toi et moi… On ferait tout pour protéger notre famille des gens qui nous veulent du mal.

Sur le coup, je n’avais pas fait attention à ce qu’elle disait. C’était un appel à l’aide qu’elle dissimulait dans une simple conversation sur nos parents. J’enfouis mon visage dans mes mains, me rapprochant de mes jambes recroquevillées. Je grogne de frustration.

— Qu’est-ce que t’as ? demande Kylie. C’est Jake, n’est-ce pas ?

— Oui et non… Ton frère a reçu un coup de fil de la part d’Akira. Tu savais que Yuki a essayé de se tuer ? Parce qu’elle récupère présentement à l’hôpital de Parmanie.

— T’es sérieuse ? La grosse pouffe a fait une tentative de suicide… ?

Elle s’est assise sur le gazon et me regarde comme si elle n’en revient pas.

Je lui explique donc en détails comment elle s’est faite malmener durant plus de cinq ans par l’homme qu’elle devait marier. Elle se faisait abuser depuis l’âge de neuf ans et elle a été victime du chantage de Léonard Francoeur. Tous les mensonges, toute la manipulation qu’elle a faite par la suite, c’était que pour protéger son père et sa famille. Je lui ai aussi expliqué que les nouvelles dans la gazette l’ont poussé à bout et qu’elle ne pouvait pas risquer que son père apprenne que sa fille s’est fait abuser ainsi par le fils d’un ami de leur famille.

C’était très dur à digérer tout ça, mais plus je répète le tout dans ma tête, plus ça commence à peindre un tableau épouvantable… Le même tableau d’où vient cette Coordinatrice si colorée… cette adolescente qui a tant essayé d’apporter un peu de joie durant les compétitions, à ses fans, en chantant puis en dansant avec ses Pokémon. Shuriyuki Okami vit un calvaire en silence et tout ça à cause de son code d’honneur. Son entêtement à vouloir protéger son père lui a causé tant de problèmes. Il m’est impossible d’ignorer cela. Elle a été brave… mais en même temps, si faible. Et si la situation avait été inversée… aurais-je fait la même chose ?

Monsieur Okami est loin d’être un saint, mais j’espère pour lui qu’il réalisera que sa fille ne voulait que son bonheur, ce pourquoi elle s’est tût.

Lorsque j’ai terminé d’expliquer l’histoire à Kylie, elle bouille de rage et pleure en silence.

— Je ne l’ai sûrement pas aidé en étant si froide envers elle, dit-elle.

— Tu ne peux pas t’en vouloir Kylie, dis-je. Tu ne pouvais pas savoir ce qu’elle ressentait au plus profond de son âme.

— Je sais… Mais si elle était morte, ça serait en partie de ma faute. Je lui ai envoyé une longue lettre le soir où tu l’as bloquée pour l’insulter de la tête au pied.

— Oh, je ne pense pas qu’elle l’ait lu. Après que j’ai bloqué son numéro et celui de Martyr, Akira m’a dit qu’elle a cassé son téléphone.

— Bah j’espère pour elle qu’elle ne trouvera pas cette lettre, grogne Kylie.

— Tu peux toujours essayer de contacter Akira, il te passera Yuki afin que tu puisses faire tes excuses. Mais honnêtement, je crois qu’il serait mieux qu’on leur laisse du temps à récupérer de toute cette histoire. Elle a quand même l’intention d’aller en thérapie.

— Vraiment ? Wow… Elle m’étonne.

Elle essuie ses larmes rapidement puis se relève. Elle a envie de continuer de marcher autour du chalet. Cela lui permettra de se changer les idées. Je décide de la suivre et nous commençons à parler de tout et de rien alors que son frère et mes parents nous observèrent un moment avant de rentrer à l’intérieur.

Un moment plus tard, nous nous sommes installés sur la véranda où se trouvaient les chaises, puis nous avons discuté de nos plans pour la veille de Noël. Kylie est toute aussi excitée que moi d’assister au banquet de Monsieur Pectorius

¤*¤*¤

Flint, 32 ans
Désire une grosse famille

Je suis à l’intérieur du chalet et observe ma fille et son amie qui font le tour de l’immeuble. Scottie m’a expliqué pourquoi celles-ci semblent énervées. La jeune Okami a tentée de s’enlever la vie. Je trouve ça si triste d’apprendre que plusieurs de nos jeunes sont si dépressifs qu’ils décident de se tuer. Je ne connais pas toute l’histoire de l’adolescente, mais elle a quand même réussie à affecter ma famille, ainsi que notre entourage.

Gabriel a mal au ventre à force d’avoir trop mangé pour le diner, puis s’est allongé sur le divan de notre salon. Il visionne la télé en buvant une tasse de thé. Jake et Scottie sont dans la chambre des invités et jouent à un jeu de société que je garde dans un tiroir. Je décide de m’installer à côté de mon fiancé et m’appuie la tête sur son bras alors que nous regardons les nouvelles sur la chaîne locale.

— Tu ne m’avais jamais dit que tu as eu des problèmes des drogues, dit Gabriel. J’aurai cru que tu me ferais confiance pour m’en parler…

Je tourne la tête vers lui, gêné. Il est un peu triste et déçu, mais il n’utilise pas un ton agressif. Ça m’est tout simplement sorti de la tête.

— J’étais jeune et stupide, disais-je. Et pour être franc avec toi, je n’ai pas autant fumé que ça, après ton départ. Au moins trois ou quatre fois durant ma dernière année de lycée et ma première année universitaire. Après ça, j’ai arrêté de faire autant la fête. Tu me manquais…

— Je sais… Je suis désolé, chéri. J’ai vraiment tout fait pour essayer de convaincre mon père de rester à Kanto… Mais il ne voulait rien savoir.

— Je t’ai toujours aimé…

Je sens les larmes couler le long de mes joues, lorsque je revois Gabriel, adolescent, qui vient juste d’apprendre qu’il était enceint. Nous avons paniqué, puis on en a parlé à nos parents… Puis Randell Tabris a décidé de prendre son fils, qu’il voyait toujours comme sa fille et l’a emmené à l’autre bout du monde, en s’assurant de nous coller la justice au cul si jamais nous décidions de les retrouver.

Même quand ils sont revenus en l’espace d’une journée pour que mon petit ami accouche, je n’ai pas étés mis au courant de leur retour, sauf quand on m’a appelé au téléphone pour me dire qu’une enfant avait été abandonné à l’hôpital et qu’elle portait mon nom de famille. J’ai vite pris mes jambes à mon cou et j’ai filé en flèche à la recherche de cet fillette. Elle était mon seul espoir de retrouver Gabriel.

Hélas, quand je suis arrivé à l’hôpital, je savais déjà que je ne reverrais pas mon chéri. Un hélicoptère privé les avait déjà conduit à l’aéroport, son père et lui, pour qu’ils prennent ensuite un jet privé vers je ne sais où.

Je me suis donc déplacé jusqu’à la pouponnière médicale et c’est là que j’ai rencontré ma petite, pour la toute première fois. Elle était si belle…

Gabriel me caresse les cheveux après avoir posé sa tasse sur la petite table, près du divan.

— Je suis là, maintenant, me chuchote-t-il à l’oreille, avant de me faire des bisous dans le cou.

— Je sais, mon chou... C’est aussi grâce à toi si j’ai maintenant une raison de me lever à chaque matin, outre le fait que je suis un aviateur qui a soif d’aventures. Tu m’as donné une fille que je peux aimer et que je peux voir grandir… Et plus le temps passe et plus je sens la sens s’éloigner. C’est dur pour moi, plus j’y pense…

— Oh Flint…

— Bientôt, Estelle va complètement couper les ponts avec moi, si ça se trouve et je ne la reverrais plus jamais.

— Ne dis pas ça, chéri. Elle t’aime beaucoup.

— Je suis sûr que tous les parents pensent ainsi, de toute manière. Tous, nous avons peur que nos enfants nous quittent un jour ou l’autre.

— Elle ne t’abandonnera jamais…

Je tourne mon regard vers mon nounours humain, affligé par une profonde envie de pleurer davantage.

— Et nous dans tout ça… crois-tu qu’il est trop tard pour nous d’être de bons parents avec le prochain bébé qui s’en vient ? demandé-je.

— Mmm… fait mon fiancé. Ça te fait peur tant que ça de voir notre fille grandir ?

— J’ai toujours voulu avoir une grande famille…

— Je ne sais pas, dit-il en haussant des épaules. Je ne sais pas comment sera notre enfant quand il naîtra, mais je sais que je l’aimerai comme tout l’or du monde. Plus rien ne me séparera de vous…

Je le regarde qui caresse son bedon alors qu’il s’adresse aussi à notre bébé. Il se retourne alors vers moi et me dit :

— Nous allons avoir un garçon.

— Un… un garçon ?! couiné-je presque. T’en es sûr ?

Gabriel hoche la tête et m’embrasse sur les lèvres avant de poursuivre :

— J’aimerais qu’on lui donne le prénom de mon grand-père, si ça ne te dérange pas. Grand-Papa Christopher m’a toujours accepté tel quel. Il est mort bien avant mon père…

— Chris… ça serait un joli prénom pour notre bébé…

Gabriel hésite à ce qu’on raccourcisse le nom de notre enfant, mais hoche la tête. Il m’enlace et je lui rends son baiser.

Au bout d’un moment, alors que nous regardons la télé, je formule :

— Quand même, il est vrai que j’ai fait mon temps avec Estelle. Je ne sais pas si j’ai vraiment besoin de notre bébé pour combler ce vide ou si j’ai simplement besoin d’occuper mon esprit. J’ai souvent cette impression qu’elle est de plus en plus inaccessible, du coup, je m’ennuie d’elle.

— C’est normal, mon chou. Presque tous les parents passent par là lorsque leurs enfants quittent le cocon familial.

— Je pensais honnêtement que ces vacances allaient nous permettre de nous rapprocher un peu plus, mais elle est tellement occupée avec ses amis que je n’ai pas envie de l’interrompre. Je crois que je devrai être plus ferme avec elle et lui dire que j’ai vraiment envie de passer un peu plus de temps en sa compagnie. Mais je me demande bien où je pourrai l’emmener. Ce n’est pas les endroits touristiques qui manquent sur cette île, en tout cas… T’en pense quoi, Gabou… ?

Mon fiancé se gratte le menton en réfléchit un instant, puis souffle des narines avant de me dire :

— Pourquoi ne pas l’emmener voir un film au ciné ? Ce soir, nous sommes libres et nous n’avons rien de planifiés. Il n’y a que demain où nous sommes invités chez Pectorius. Je m’occuperai de faire un truc avec Jake et les jumeaux.

— Mmm… Bonne idée. Elle aime les films humoristiques et romantiques. Je crois avoir vu le nouveau d’une série qu’elle aimait bien l’an dernier… Je ne me souviens plus du nom, mais je me souviens du visage des acteurs.

— C’est pas l’un de ces films de ces faux vampires qui tombent amoureux des humains, j’espère ? Les réalisateurs ne savent vraiment plus ce qu’ils font de nos jours ! Je ne me suis jamais autant ennuyé en voyant l’un de ces films avec ma nièce, alors que j’étais toujours à Kalos.

— Euh non. Elle trouve ce genre de truc ridicule.

— Bah, va lui proposer une sortie dans cas ?

J’opine du chef en caressant le gros bedon de mon futur mari. Qu’est-ce que je ferais sans lui et ses précieux conseils ? Je me demande même quand notre bébé commencera à donner des coups plus fort dans son ventre. J’ai tellement hâte de rencontrer notre petit Chris…

Je prends quelques minutes avant de me décider à me lever, et je sors du chalet afin d’aller demander à ma fille si elle veut bien passer la soirée avec moi. J’espère qu’elle me dira oui…

¤*¤*¤

Yuki, 16 ans
Ferait tout pour son père

Papa et Maman sont arrivés ce soir même et discutent avec Akira à l’extérieur de la chambre d’hôpital. Celui-ci s’était donné pour mission de servir d’intermédiaire puisque je n’ai toujours pas retrouvé la voix. Je n’ai plus aussi mal à la gorge, sauf que le docteur qui me voit depuis mon arrivée m’a prescrit du miel et des somnifères afin que je puisse passer à travers ce mal.

Cette matinée, j’ai eu droit de sortir de ma chambre afin d’aller me promener un peu à l’extérieur. Je suis toujours sous intraveineuses et je ne peux pratiquement rien avaler, mais je reprends graduellement l’envie de vivre et de me battre. J’ai déjà vu un thérapeute durant les derniers jours, deux fois même. Puisque je ne peux pas lui parler, je lui écris des mots et il me donne des conseils dans le but de m’aider à canaliser ma colère et de la transformer en quelque chose de positif. C’est pourquoi je me suis mise au dessin et j’ai même commencé à peinturer ce matin. C’est médiocre, mais je m’amuse. Akira croit qu’avec le temps, je pourrai m’améliorer.

Je vais commencer avec de la peinture à numéro, ai-je écrit sur un bout de papier. Et non, je ne pense pas que je serais un jour une experte…

Il a ris, puis m’a mis une main sur l’épaule alors que je continuais à faire un paysage indescriptible sur mon tableau. Ma mère sera probablement gênée de voir tout ça lorsqu’elle rentrera dans ma chambre, parce qu’elle vend occasionnellement des tableaux à des soirées de charité. Elle est reconnue dans ma ville natale comme une artiste professionnelle. Mon côté amateur va sûrement lui faire honte.

Au contraire… Lorsqu’elle entre dans ma chambre, sa première réaction lorsqu’elle voit mon tableau est de sourire. Je sais qu’il n’est pas terminé et que ça prend normalement du temps pour finir une œuvre, surtout avec de l’acrylique.

— Oh par Arceus ! Ça me rappelle mon adolescence, dit-elle en souriant. Je faisais le même genre de paysage et mon tuteur trouvait que j’avais beaucoup de potentiel… Ah, c’était le bon temps…

— Bon… soir… Maman, murmuré-je.

— Oh ça va Shuriyuki, dit-elle. Ton ami nous a déjà expliqué que tu ne dois pas parler. Ne te force pas trop, mon trésor.

— Où… est… Papa ?

— Oh, tu le connais… Il est parti se chercher une bière pour discuter avec Akira. Il y a beaucoup de choses que les hommes doivent se dire entre eux que nous les femmes, on ne peut pas tout le temps comprendre.

C’est un peu sexiste tout ça, mais elle n’a tort.

Des fois, il y a des nuances que nous ne comprenons pas des hommes, comme parfois ils ne nous comprennent pas.

Maman porte une robe bleu marine avec un sac à main sur l’épaule. Ses cheveux noirs sont attachés en chignon et je perçois une mèche grise qui tombe le long de son côté gauche. Elle est un peu ridée par endroits, mais elle est toujours si jolie.

— Le mariage est annulé, dit-elle en se tournant vers moi, alors qu’elle s’installe à côté de moi, sur mon lit. Nous avons reçu l’appel anonyme d’un membre de la famille Francoeur qui nous a révélé ce qu’il t’a fait pendant des années, suite au fiasco de ton père. Léonard a été arrêté vingt-quatre heures plus tard et passera en cours après s’être livré lui-même à la police.

— Qui… a… dénon… cé… Léon… ?

— Je l’ignore, mon cœur… Mais nous sommes en conflits avec leur famille depuis ton départ de Kalos. Les affaires se sont vites effrités entre ton père et le sien. Celui-ci accusait à notre famille de ne pas remplir notre part du marché, puis ton père s’est énervé et lui a balancé des tonnes d’insultes au visage. Ça s’est passé il y a un an et demi.

— Je… pari… que… c’est… sa… mère…

— Mme Francoeur serait évidemment la seule qui oserait dénoncer son fils. Elle est après tout un agent de la paix. Pauvre dame, il fallait que ça tombe sur elle. J’ai bien peur qu’elle va devoir quitter son emploi pour avoir gardé ce secret si longtemps. Mais ne t’inquiète, ma fille, Léon va payer pour ce qu’il t’a fait. Nous avons appris tout ça durant la dernière semaine… Tu aurais dû voir la tête de ton père lorsqu’il l’a appris…

— Mais… votre… divorce… marmonné-je.

— Nous sommes effectivement au milieu d’un divorce, mais je t’assure que ça n’a rien à voir avec la controverse dans les journaux. Ton père et moi nous sommes rendus compte que nous avions fait une erreur en nous mariant si jeunes et nous désirons tous les deux tenter notre chance avec d’autres gens, pendant qu’il en est encore temps.

— Ah… Je vois…

— Mais nous sommes toujours de bons amis, malgré que nous ne nous aimions pas. J’étais déjà au courant de ses actions dans les bars. Je l’autorisais à s’amuser alors qu’il me laissait inviter des gentlemen à la maison.

— Oh… misère…

— Mais tu sais quoi? Je suis heureuse d’une chose… Ce mariage sans amour nous a permis de te concevoir et toi, on t’aimera toujours sans condition.

— Je… ne… voulais… pas… mettre… la honte… sur notre… famille…

— Allons ! Qu’est-ce qui te fait dire une chose pareille ! Personne ne pouvait prévoir que Léonard serait si monstrueux ! Un pédophile, par-dessus le marché et un toiletteur d’enfant… Il me donne envie de vomir. Crois-moi ma fille, je ne t’abandonnerai pas. Il paiera pour ce qu’il t’a fait. Même ton père est du même avis que moi.

Elle soupire et replace la mèche folle qui pend devant son visage, derrière son oreille. Elle lève son regard vers le plafond de ma chambre et réfléchit un moment. Elle semble se remémorer quelques souvenirs.

— Tu sais, dit-elle. Je ne l’ai jamais dit à ton père, mais ton grand-père m’a harcelé sexuellement durant plusieurs années avant qu’il ne meurt. C’était toujours une pincée de mes fesses par-ci ou l’une de ses mains baladeuses sur ma poitrine par là. J’étais furieuse et je ne pouvais rien faire, au péril de semer une controverse dans notre famille. J’étais très attachée à sa mère, ses frères et sa sœur. Mais tout le monde avait une si belle opinion de ton grand-père que je ne voulais pas causer d’ennuis à qui que ce soit. Finalement, je me suis tues jusqu’à sa mort, puis j’ai tout dévoilé à son épouse. Celle-ci était déjà au courant… Car il a déjà agressé plusieurs femmes avant moi. Donc, je comprends un peu ce que tu vis. Toute cette honte…

— Maman… est-ce… la… véri… té ? demandé-je en penchant ma tête vers la gauche, essayant de voir son visage.

Elle se tourne vers moi et sourit malgré les larmes qui coulent le long de ses joues. Elle hoche la tête.

— Il faisait aussi la même chose à certaines de tes tantes et je l’ai apprise que quelques années après sa mort, dit-elle. Bien sûr, on pourrait dire que tous les hommes sont des monstres, ça serait tellement facile… Mais ce n’est pas le cas. On ne peut pas prédire qui sont les grosses brutes…

— Papi… vous… faisait… ça ?

— Eh oui…

Elle me serre alors une main et l’embrasse en silence.

— Ce que tu as vécue, je l’ai vécue. Mais je n’ai jamais eu la force de me passer la corde au cou. J’ai souvent pensé à le faire moi aussi, mais je ne voulais pas te briser le cœur, ni t’abandonner, dit-elle. C’est pourquoi cette thérapie, tu ne seras pas la seule à le faire. Je serais avec toi jusqu’à la fin. Je t’en fais le serment.

Je suis choquée, à vrai dire.

Maman est si douce avec moi que je ne peux pas lui refuser cette demande. Je ne m’étais vraiment pas attendue à ce qu’elle m’annonce tout ça. Malgré tout, j’étais trop jeune pour me souvenir de mon grand-père lorsqu’il est décédé. Tout ce dont je me souviens de lui, c’est qu’il m’offrait des bonbons et… me touchait souvent un peu trop près de la cuisse… Oh merde… Au moins il n’est pas allé plus loin avec moi. J’aurai effectivement réussi à me tuer si c’était le cas.

Je suis dégoûtée rien que d’y penser.

— Ne laissons pas nos abuseurs nous intimider plus longtemps, dit-elle. T’as compris ma belle ? À partir de maintenant, nous arrêtons de fuir et nous affronterons la vérité en pleine face. Peu importe les conséquences, nous serons libérées de cette cage qui nous entoure lorsqu’on en aura fini avec ces horribles secrets !

Je fais un signe de tête positif en souriant. Je suis contente maintenant que je sais que je ne serais pas seule vers la voie de ma guérison. Je réalise aussi quelque chose d’important : demain, c’est la veille de Noël et je n’ai toujours rien trouvé à offrir à Akira. Oh merde alors ! Que vais-je faire ? Je prends mon bloc-note et j’écris un mot à ma mère. Elle le lit rapidement, puis hoche de la tête.

Quelques instants plus tard, elle s’éloigne vers la porte de sortie et revient avec un fauteuil roulant dans lequel je me suis installée. Nous allons nous rendre à la boutique des souvenirs qui se trouve au rez-de-chaussée, car j’ai l’intention de dénicher un petit quelque chose à mon compagnon de voyage.

Maman semble amusée de voir que je sois tant attaché à Akira. Elle me taquine sans arrêt et me pose mille et unes questions sur lui.

— Alors, finit-elle par me demander. Est-ce que vous êtes en couple ?

Cette question me fait rougir tellement dans mon fauteuil que je finis par me couvrir le visage de honte. Elle comprend alors que j’ai des sentiments pour lui, mais que ce n’est pas encore officiel entre lui et moi.

Je crois que je vais passer un drôle de quart d’heure avec elle…

Je prie pour mon âme.

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