Morituri te salutant

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 Perdu sur une arène, je ne sais depuis quand, je ne sais pourquoi : ah reine, épargne-moi...
 Depuis longtemps les Muses me mettent au supplice ; une demi-déesse m'est tombée dessus spécialement, et désormais sur mes épaules de sélénite repose toute la pesanteur terrestre : une pesanteur en creux, signée au plus profond de ma poitrine et de mes entrailles, soif que rien ne peut étancher.

 On s'amuse volontiers de la formule, d'amour et d'eau fraîche, tant il paraît si évident que c'est si accessoire par rapport à ce qui est véritablement vital. Mais un rêveur quant à lui sait combien c'est tellement vital et tellement plus vital, que tout au monde. Par-delà cette écorce charnelle, cette carcasse qu'il traîne sur le sol et qui paraît froide et inerte comme une armure, ou agitée peut-être comme peut l'être une marionnette il y a quelque chose, à l'intérieur, quelque chose d'indicible et qui produit une soif insatiable. On se plaît volontiers bien entendu à l'enjoliver, à l'inventer, à la repoétiser : mais je vous jure qu'en disant soif insatiable je ne m'exprime pas métaphoriquement. Mais réellement.
 Une étrange fatalité logée au fond de moi me pousse, me force, à m'offrir à la lame qui me percera : qu'alors gicle cette sève cachée qui se précipitait vers l'extérieur sans pouvoir sortir !... Une étrange fatalité me pousse à me présenter à César, c'est-à-dire, à ma tsarine. Et quoique je me sois bâti comme une cathédrâle, ou peut-être un château dans le Ciel, un continent englouti sous les mers : quelque réalité de l'ordre du rêve, quelque royaume dont je suis le Premier Citoyen et le Premier Serviteur, que je produis souverainement pour immédiatement signer un pacte de soumission. Mes yeux et ma bouche brûlent d'exiger enfin qu'elle pose une marque de ses doigts sur cette lettre de cachet, comme si je leur présentais mon cou. Que voulez-vous ? c'est mon battant qui là s'écoule chaud, s'écoule brûlant, et il se présente à son soleil par gravité, par la gravité que confère la grandeur, la magnitudo, la magnétation...

 Oui je divague, je ne fais que ça. Toute la soirée, des heures durant, j'étais les vagues que produisait sur les mers intérieures le souffle vibrillonant de la musique. Toute la soirée. Impossible de faire autrement. Toute la soirée mon coeur a pleuré. A comme arraché la peau et les vêtements pour se déshabiller à l'instant : présentant son torse nu et ensenglanté à la flèche que Cupidon envoie à travers une pauvre mortelle, qui sans doute n'a rien demandé...

 Rilke dit, je me répète, que celui qui pourrait vivre sans poétiser n'est pas poète. Je crois que depuis toujours je l'ai pris au mot avant même de le lire. Si mon nom n'était nulle part sur la liste, l'anthologie, - comme à l'inverse si son nom est sur la liste des filles aux entrailles déchirées -, si je savais que cette dyonisie démoniaque dont je suis possédé devait partir sans laisser de traces, même ensanglantées, si je savais que je serais perdu pour l'éternité comme poète, alors peut-être ces entrailles précisément les ouvrirais-je moi-même... Celui qui a, même seulement entraperçu, son Destin, est heureux et malheureux, dépositaire d'un fardeau lourd comme l'est l'étoile de notre système, comme s'il portait en lui un fragment du trou noir qui trône au centre de notre immense Voie dont le nuage de lait ne saurait apaiser qu'un coeur inapaisé, qu'un coeur ouvert à la grâce, sachant sa béance infinie et éternelle...

 ...Ah, je divague, je divague encore, et peut-être je mens comme un arracheur de dents... - Et cependant je le jure pas en disant que je ne peux vivre non poète, que toute ma vie suinte la poésie.
 Si je fais retour sur moi-même, je dois admettre que les mathématiques également, la programmation, les paradoxes et tout ce qui les accompagne, je les vis encore comme poète. De même la philosophie. Comment un être qui a touché la vérité brute - vous comprenez, je veux dire, la vérité en soi comme démon et comme voie, voie épineuse et broussailleuse - pourrait faire autrement ? que de s'y jeter absolument, pur ? J'ai dit : l'art est le début et le commencement...

 Pourquoi s'en va-t-elle ? cette forme mystérieuse m'est pour toujours inaccessible. Je fais silence, le chemin qu'elle sème derrière elle est parallèle à la voie que je dois suivre. Et puis soudainement, elle apparaît là, sans crier gare : debout, juste derrière moi et alors que je dis une débilité ; ou assise, juste à ma droite, comme si son ombre me hantait, malédiction délicieuse. Il n'y a rien de plus vrai que cette magie dans ses apparitions et disparitions. Et elle m'en a laissé le sortilège en moi, et une évocation, un souvenir, une image, me jette en cet océan pour des minutes ou pour des heures. Et la musique alors m'est nécessaire, et je sublime ma douleur et dolorise ma sublimation, et je recommence et je recommence encore, comme ouvrant les portes du Ciel. Béance intérieure.

 Ce soir je me perdais dans la musique car m'éperdais en elle, et j'ai mille fois été tout entier flamme et déclaration qu'il était impossible de laisser sortir... Pas maintenant, non, pas maintenant... Comme ce serait criminel en effet d'annihiler tous ces instants futurs, moments partagés, où mes yeux la dévoreraient en silence comme pour répondre à la lame en mon âme qui me lacère malgré elle. Et comme ceux-ci sont par là-même criminels, comme j'ai honte et comme je suis, comme je suis...
 Alors, j'ai imaginé mille fois de lui dire, de jeter ce fardeau de toute la force que me le permettent mes bras, au loin, loin de moi, - si jamais c'est possible...
 J'étais exalté, et par le travail collectif, et par un travail individuel, par la pensée en général, et par le coeur aussi, par le coeur premièrement, par le volcan qui bout en moi... Je n'ai rien su faire, que me jeter à corps perdu dans la musique, toujours les mêmes chansons, mais si vraies, qu'en disant encore je dis encoeur...
 Peut-être je vous écoeure, et je le comprendrais. Je ne peux faire autrement. Pour tout dire, j'espère infiniment que ses yeux passeront par ici et liront mes lignes criminelles, comme espérant me rendre au tribunal qui prononcera la peine capitale.
 Je la revoyais, je revoyais son écharpe qui change de couleur comme selon ses humeurs, le tissu qui glisse par les airs et qui la signe superbement, je voyais ses yeux et... Je voyais ses mystères et sa malice, son sourire en coin, son grand sourire, son sourire chaud, son sourire entier... Une parole qu'elle a dite, un regard, un geste... Tout m'est mobile et arme du crime, tout m'assassine et je finis par me demander comment je saurai rédiger les épitaphes à tant de tombes où doivent reposer les parties de moi-même... Mes sentiments amoureux pour parler franchement s'éparpillent, se jettent en tous sens, sans raison, je suis à toutes, je suis à tant d'elles qu'où je vole je manque d'air : mais si une fois j'en aime dix, je l'aime mille fois et mille fois encore. Tous les jours sont pour moi des hara kiris...

 J'ai tant de vérité en moi et face à moi, tant de présence, tant de vie. Celui qui s'est retranché si longtemps dans sa chambre noire, sans espoir d'en sortir, quand la lumière du jour perce à travers, par un petit trou minuscule, par un mince rai, par un mince rail, le souffre comme on prend une balle, il est comme les soldats dans la barque qui part de Dunkerque et qui est percée de trous et de mort sans pouvoir rien y faire et qui attendent leur sort.
 Qu'est-ce que c'est qu'un jeune qui par l'exemple de Rimbaud se trouve déjà vieillard, et qui déjà est face à la mort, dont son daimon, ses Muses et sa demi-déesse sont les gardiens impassibles ? qu'est-ce qu'un jeune qui presque se demande comment il vivra son agonie qu'il espère pourtant longue - des dizaines d'années ? Une espèce d'extra-terrestre porteur d'une existence bizarre qui doit grimper de hautes montagnes malgré le poids que celle-ci lui fait. Dont toutes les faces A ont des faces B, qui est féminin et masculin, grotte et vague, souffrance et amour, vie et mort, non et oui, et qui ne fait que d'alterner, jouant une partition inconnue, recherchant une harmonie divine que peut-être jamais il ne trouvera, sinon quelques miettes pendant le parcours.
 C'est la nuit que je salue, nuit qui sans doute seule me comprend... A Dieu vât...

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