Chapitre 28

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28

Lundi 29 décembre 2019, 19h02

    Elies était terrifié, bien qu'il n'en montra rien à Nathan au moment où l'adolescent commença à nager. Il se retenait à Nathan de toute ses forces, et se concentrait ardemment afin de ne pas faire baisser la qualité des sphères lumineuses qui le suivaient toujours. Une fois la porte de leur cabine passée, le trajet était simple : il leur fallait tourner sur la gauche, remonter un étroit couloir jusqu'aux escaliers qui salutaires, les mèneraient tout droit à la surface. Cependant, l'obscurité, la position du bateau, et l'eau qui les entourait rendait leur localisation difficile et laborieuse. Les bras que Nathan avait passé autour de ses jambes se resserrèrent au moment où la forme des escaliers se distingua. Nathan nageait vite, ses poumons contractés, sa gorge en feu. Pourtant, il n'était pas totalement immergé depuis si longtemps que ça : l'angoisse de se retrouver confiné dans la carcasse du bateau inondé devait y jouer pour beaucoup dans son sentiment de pression au creux de la poitrine.

Erwan et Théo le talonnaient. Tous deux portés par l'ordre indiscutable qu'Eden leur avait soufflé avant le départ, ils nageaient comme jamais il ne l'avaient fait auparavant. Vite, souple, efficaces, ils ne perdaient pas de vue les sphères de Elies qui brillaient toujours devant eux. Les escaliers étaient en vue, Théo manqua en soupirer de bonheur. Bientôt, les sphères de Elies disparurent, tout comme la masse sombre que représentait le corps de Nathan : ils avaient atteint la surface. Leurs yeux les brûlaient terriblement, le sel aussi violent que de l'acide.

Vasco commençait à paniquer. Il n'y voyait plus rien, l'eau était d'un noir d'encre et ses yeux le faisaient atrocement souffrir, à force d'être en contact avec le sel de la mer. Il ne voyait plus ni Elies, ni Erwan et Théo. De plus, le corps assez lourd de Mehdi sur son dos le pesait, l'empêchait de nager aussi vite qu'il ne l'aurait voulu. Sa façon de se déplacer était d'autant plus affectée que pour la sécurité de son ami, il lui fallait garder en permanence une main appuyée sur sa bouche et son nez afin qu'il ne se noie pas. C'était intenable.

Il nageait à l'aveuglette, se heurtait aux murs peu espacés du couloir, qu'il frappait de sa main libre afin de tenter de se retrouver dans le néant qui le berçait.

Son air lui manquait cruellement, il n'avait presque plus de force. Depuis combien de temps tournait-il en rond dans ce bateau abominable ? Il imaginait le pire, ne jamais retrouver la sortie, transporter le corps déjà mort de Mehdi sur son dos, arriver à la surface et ne rien trouver d'autre qu'une mer déchaînée et à perte de vue. En plus de l'asphyxie, l'angoisse le submergeait, le rendait fou. Sa main s'apposaient de partout où elle le pouvait, cherchait la rampe des escaliers, la sortie, l'air libre.

Avant de s'inquiéter de l'état de Mehdi et de la mer, il lui était primordial de survivre.

Il commençait à suffoquer lorsqu'une main se referma sur son poignet et le tira en avant, d'une force telle qu'il ne put opposer aucune résistance. Il avait l'impression d'être tracté par un animal marin expérimenté et d'une puissance absolue et pourtant, lorsque quelques secondes plus tard, sa tête perça la surface de la mer, il ne vit que les traits de Jon, plus qu'affolé. Il haletai, avait les yeux rouges et les cheveux collés au front.

— Est-ce que ça va ?

Une vague les submergea, forçant le passage de son eau salée dans les narines et la gorge de Vasco. À nouveau sous la surface, il tressaillit, hoqueta, avant que Jon ne le tire à nouveau.

— Vasco, respire allez.

Vasco inspira à pleins poumons, se perdit dans une toux rauque et douloureuse. En face de lui, Jon n'attendit pas sa réponse, et replongea immédiatement, sous son regard ahuri. Épuisé, les muscles las et le souffle court, Vasco tenta alors de comprendre où il se trouvait exactement, et surtout, où étaient Nathan et les autres. La mer était déchaînée, menaçait de l'engloutir à tout moment. Il pouvait se réjouir d'une chose, dans cet enfer de vagues et d'eau salée : la main qu'il avait plaquée sur le nez et la bouche de Mehdi était toujours en place et bien que faible, il sentait toujours le souffle de son ami contre ses doigts.

— Vasco !

Il battit des cils, en reconnaissant la voix de Amali, toute proche de son oreille.

— Viens avec moi.

À nouveau il se fit tracter, remorquer jusqu'à la coque d'un autre bateau duquel s'élevaient de nombreuses voix, dont beaucoup qu'il ne connaissait pas. C'était de là que provenait la lumière qui avait éclairée le visage de Jon au milieu des vagues. Ce n'était pas leur bateau cependant, celui-ci était bien plus gros.

Il sentit Amali les hisser, lui et Mehdi, avant de l'entendre hurler quelque chose comme « Jon a replongé ! Jon a replongé ! ». Puis, la voix disparut, remplacée par celle plus posée, de Yannick.

De sa main, l'éducateur repoussa les cheveux de Vasco qui lui retombaient dans les yeux, lui demanda si tout allait bien. Il voulait répondre, de toutes ses forces, mais son corps ne répondait plus : le stress, la panique et le manque d'air avaient eu raison de ses dernières forces.

    Jon ne savait plus ou donner de la tête : lorsqu'il avait perçut les battements effrénés du cœur de Vasco, il n'avait pas réfléchi et avait abandonné Eden derrière lui pour faire sortir les deux autres adolescents. Cependant, c'était désormais les pulsations erratiques de Eden qui le rendaient fou, couplé à ses propres poumons qui avaient du mal sous la pression, à faire leur travail correctement.

Les escaliers, le couloir, la salle... il se représentait le trajet en sens inverse dans sa tête, espérait vite retrouver son meilleur ami dans cet amas d'obscurité glacée. Au-delà de la noyade, Jon craignait surtout qu'Eden finisse par s'évanouir d'hypothermie, bloqué qu'il était depuis trop longtemps déjà dans la cale du bateau.

Les secondes s'égrainaient dans sa tête telle une minuterie menaçante. Il se guidait aux battements de cœur de l'autre adolescent, le retrouva au bout de trente-trois secondes de nage : il lui faudrait le même temps pour remonter, ce qui était déjà largement trop.

De ses mains, il chercha longtemps celles de Eden, ses poignets, ses chevilles, n'importe quoi : juste, quelque chose par lequel l'attraper et le tirer à sa suite. Ses doigts se refermèrent finalement autour de la ceinture de l'autre adolescent, qu'il tira à lui avec fermeté. Eden ne se débattait plus, bien que son cœur continue de battre. Jon sentit le sien louper un battement au moment où il serra contre lui le corps inerte de son meilleur ami. Par instinct, il se remit immédiatement en marche, se maudit de l'avoir abandonné au profit de Vasco, se détesta d'avoir été faible face aux yeux luminescents qu'Eden avait braqué dans les siens. Il n'avait pas parlé, ça n'aurait pas dû marcher mais, inconsciemment, il avait saisit le message, et avait obéit. Il avait sauvé Vasco et Mehdi, le laissant dans son sillage bien qu'à ce moment-là, il eut déjà été au bord de l'évanouissement. Ils n'auraient jamais dû perdre de temps au moment où Erwan avait ouvert la porte, il n'aurait pas dû le laisser faire, le laisser nager vers les couchettes pour récupérer il ne savait quoi. Il aurait dû être plus fort, dire ''non'', imposer ses choix.

Sa nage se ralentissait de seconde en seconde, à mesure que son énergie le quittait. Il savait pourtant qu'il était presque à la surface, qu'il ne lui manquait plus que quelques mètres pour atteindre la surface et le bateau venu les secourir.

Il ne pouvait pas mourir ici, pas comme ça, pas noyé alors que depuis plus de deux semaines, il luttaient bec et ongles pour leur survie.

Dans un ultime effort, Jon s'élança une dernière fois et enfin, sa main, son bras, puis sa tête retrouvèrent l'air libre. Tout comme Vasco l'avait fait quelques minutes plus tôt, il toussa à s'en déchirer la gorge, battit des cils pour chasser tout le sel qui lui brûlait les yeux, et enfin, pu couler un regard à Eden. Le visage de l'autre adolescent semblait apaisé contre son épaule, les yeux clos et la bouche entrouverte.

Son cœur battait toujours, mais si lent, si faible, que Jon manqua hurler.

— Aidez-moi ! À l'aide !

Sa voix n'était qu'un murmure, il n'avait plus aucune force. Cependant, et contre toute attente, Iverick apparut près d'eux, accompagné de Amali. Chacuns l'aidèrent à gagner le bateau qui stationnait toujours près du cadavre de leur propre embarcation et, rapidement, il se retrouva sur le pont humide.

— Jon est-ce que ça va ?

Amali était penchée vers lui, lui tapotai les joues du bout des doigts, avait les yeux écarquillés par l'inquiétude. Jon haletait, mais parvenait à voir le bout du tunnel, la fin du calvaire de ses poumons.

Un haut-le-cœur le prit : il se pencha assez rapidement sur le côté pour vomir une gerbe d'eau salée qui termina de lui brûler la gorge.

— Où est Eden ? croassa t-il en se redressant.

Amali tourna la tête dans une direction que Jon suivi du regard, et tomba sur le corps inerte de son meilleur ami, étendu sur le pont.

Avec l'énergie du désespoir, il se redressa, et gagna le chevet de l'autre adolescent. À la lumière des éclairages du bateau, ses lèvres ressortaient d'un bleu glacé, et son visage, pas si apaisé que ça au final.

— Il respire pas, couina t-il en se mettant en position pour faire un massage cardiaque.

Ses mains au creux du sternum de Eden, il commença à appuyer, dix, vingt, trente fois, espéra que cela suffise. Pas de réaction : bouche à bouche, dix secondes, plus ? Il ne se rappelait plus du nombre exact de répétitions, du nombre de pression à opérer sur le sternum.

À nouveau trente répétitions, puis les lèvres de Eden, glacées contre les siennes tandis qu'il lui insufflait de l'air. Tandis que le cœur de Eden ralentissait de seconde en seconde le sien ne cessait de prendre en rapidité et en lourdeur.

— Respire putain !

Des paumes, il passa au poings, qu'il frappa avec force contre le torse de son meilleur ami, contre le ventre gonflé et rempli d'eau. Iverick le regardait faire, n'osait pas intervenir face à ses gestes et le désespoir qu'il mettait dans toutes ses tentatives.

— Respire allez !

Il donna une dernière salve de coup, senti un craquement sous ses doigts. Quelle ironie, les côtes cédaient, mais pas la gorge qui s'était refermée et refusait de libérait l'eau qui devait sans aucun doute remplir ses poumons.

Au moment où il s'apprêtait à donner une nouvelle salve, deux mains saisir ses poignets et le tirèrent en arrière.

Puis, il sentit quelque chose se poser contre son front, dur et froid. Quelques secondes s'écoulèrent, durant lesquelles il ne parvint pas à articuler la moindre syllabe.

— Positif, lança une voix qu'il ne connaissait pas. Emmenez-le avec les autres !

Horrifié, il vit Iverick se faire entraîner à sa suite, se faire éloigner du corps de Eden qui ne bougeait toujours pas.

— Non, qu'est-ce que vous faites? Lâchez-moi, Eden ! Eden !

L'homme qui le retenait ne s'attendait pas à ce qu'il se défasse de sa prise avec aise, pour retourner au chevet de l'autre adolescent.

— Respire merde !

— Oh, tu restes avec moi !

Sa vue se troubla de larmes lorsqu'une aiguille s'enfonça dans son bras, et que petit à petit, son monde commença à se troubler.

— Qu'est-ce qu'on fait de celui-là ?

Un homme en uniforme désigna Eden, le toucha du bout du bout de sa botte.

— On le laisse avec les trois autres, il survivra pas et même s'il s'en remet, son cerveau a dû prendre sévère.

Avant de perdre connaissance, il eut le temps de voir Amali, Yannick, et Mehdi poussés vers Eden, avant que tous trois ne soit débarqués du pont dans les supplications de l'éducatrice et les jurons de l'éducateur.

Jon voulut hurler mais enfin, après tout le temps qu'il avait passé à nager et à lutter pour tenir, ses paupières se fermèrent, et l'image se coupa.

    Yannick ne s'attendait pas à ce que le retour au contact de l'eau glacé soit aussi violent. Comme après un coup de pied dans le ventre, ses poumons se vidèrent d'une traite. La morsure du froid couplé à la douleur de son dos, et l'angoisse plus particulièrement, celle de se retrouver à la mer, au milieu de nul part tandis que sur le bateau, Jelena, Iverick, Matteo et les enfants étaient emmenés par la force.

— Vous pouvez pas nous jeter à la mer comme ça, supplia Amali encore sur le pont. Ils sont blessés, ils ont besoin d'être pris en ch...

— Vous avez prouvé que vous étiez débrouillards, après avoir butté les trois quarts du barrage de l'Ain alors, je suis persuadé que vous saurez faire preuve de ressource pour vous en sortir.

L'homme en face de la jeune femme avança, menaçant, la força à reculer. À quelques pas du rebord, Yannick vit qu'elle tenait comme elle le pouvait Eden, toujours inconscient et Mehdi qui, malgré son état, semblait être revenu à lui.

— Vous avez aucun honneur, c'est quoi votre problème ? Vous avez pas le droit de nous abandonner à la mer !

— Et qui le saura ?

Ce furent les derniers mots du soldat qui en face de Amali, la repoussa du manche de son arme. Comme Yannick quelque secondes plus tôt, elle retrouva la paralysie éphémère entraînée par le contact de l'eau glacée sur sa peau. Après le plongeon, et le poids de Eden en supplément, elle se sentit couler sur plusieurs mètres, avant que les mains de Yannick ne se referment sur le haut de sa veste pour la remonter à la surface. Mehdi battait fébrilement des pieds, le regard perdu dans la direction du bateau qui après les avoir débarqué, repartait pour la côte. Lorsque son éducateur réapparut à la surface, une main sur la capuche de Amali, l'autre passée autour de la taille de Eden, il battit des cils, n'osa pas interroger Yannick.

— Si on se débrouille bien, je pense qu'on peut monter sur la coque, lança t-il à sa collègue.

— Il faut se mettre à l'abri du froid et essayer de... de ramener Eden et...

Une vague les submergea, s'infiltra dans les narines de la jeune femme. Les canaux nasaux brûlés par le sel, elle grimaça, grinça des dents, tout en tentant de retrouver la surface, une nouvelle fois.

Il leur fallait grimper sur la coque du bateau retourné, coûte que coûte. Désormais intimement persuadée que les vagues n'avaient rien de naturels, elle savait que sans se mettre à l'abri, ils ne survivraient pas. Yannick, à quelques mètres d'elle, l'informa qu'il tenait Eden et qu'il cherchait un moyen de monter sur la coque. Restée seule aux côtés de Mehdi, elle continuait de battre des pieds pour ne pas couler, l'esprit embrumé par la fatigue et le froid.

— Amali, ils sont où les autres... ?

— Est-ce que ça va ? Vasco m'a dit que tu t'étais fais mal ?

— À la tête mais ça va. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Au moment où elle ouvrit la bouche pour répondre, une nouvelle vague l'engloutit, violente, et les firent couler elle et Mehdi, par le fond. Sans la lumière du bateau rempli de militaires et au milieu de la nuit noire, il leur était impossible de se diriger convenablement. L'eau lui brûlait les yeux, le nez et la gorge, rendait toute pensée cohérente impossible. La seule chose dont elle était certaine, alors que malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à retrouver la surface, c'était qu'elle allait mourir ici, au milieu de la mer méditerranée. Tout comme Yannick, comme Mehdi, et comme Eden qui pour sa part, était sans doute déjà parti.

Elle ne savait même pas si elle nageait dans la bonne direction, où était Mehdi, où était la surface. Et où était ce fichu bateau qui venait de leur arracher les jeunes, Jelena, Matteo et Iverick ?

Une main l'attrapa à nouveau, la fit ressortir de l'eau dans une impulsion brutale. Elle ne reconnaissait pas là la poigne, et ce ne pouvait définitivement pas être Mehdi.

En retrouvant la surface, une quinte de toux la plia en deux, la fit renvoyer une gerbe d'eau salée.

— Est-ce que ça va ?

Amali battit des cils, perdue. Elle ne voyait plus rien, le sel l'empêchait d'ouvrir les yeux, et le froid rendait les muscles de son visage douloureux.

— Amali ?

Dans un dernier souffle chargé de frustration et de remords, la jeune femme fondit en larmes, se raccrochant de toutes ses forces au tee-shirt trempé de celui qui venait à nouveau de la tirer de la noyade.

Elle avait perdu Jason. Son pays qu'elle aimait tant venait de prendre un virage à cent quatre-vingt degrés, lui avait arraché ses protégés, emmenés loin sur un bateau chargé de militaires. Seuls restaient Mehdi et Eden mais, comment pouvait-elle espérer les ramener sains et saufs sur la côte ?

Sous le ciel toujours nuageux de cette nuit de fin décembre, elle hurla de frustration, les yeux clos.

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