Chapitre 25

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25

Vendredi 26 décembre, 23h31

    Lorsque Amali rouvrit les yeux, il faisait nuit noire dehors. Allongée sur la banquette arrière d'une voiture, elle porta instinctivement ses mains à son visage, qui l'élançait d'une façon aussi douloureuse que désagréable. La sensation de sentir ses muscles pulser sous sa peau lui était encore inconnue, et elle la détestait. Ses doigts se heurtèrent à plusieurs pansements, et un bandage plus imposant qui semblait faire le tour de son crâne. Quelques mèches de cheveux collaient à son front, par la sueur ou le sang, elle n'en savait trop rien. Ses souvenirs étaient flous et disparates, elle ne se rappelait plus de grand chose après la première détonation d'une longue série, après le hurlement de Erwan.

… Erwan, les enfants. Dans un sursaut, elle se redressa, s'agita pour tenter de sortir de l'habitacle lorsqu'une portière s'ouvrit du côté conducteur. Jelena apparut, un gobelet de café à la main.

— Tiens.

Sans plus de préambules, elle le lui tendit et s'assit sur le siège conducteur, couvrant l'éducatrice d'un regard inquiet.

— Comment va ta tête ?

— Comment vont les enfants ?

— Bien pour la plupart. Eden est encore dans le coaltar à cause du coup de tranquillisant qu'il s'est pris mais ça va. Rien de bien méchant.

Amali opina, les lèvres entrouvertes, ne sachant pas quoi répondre à sa vis à vis. À la place d'une réponse, elle enfouit son nez dans son gobelet, but une gorgée de café brûlant, grimaça.

— Ce café sort de la machine, tu t'attendais à quoi ? Bois doucement.

Amali ne répliqua rien, préférant observer par les fenêtres de la voiture, l'agitation qui régnait à l'extérieur. Matteo courait sur ce qui lui semblait être un parking d'aire d'auto-route, coursé par Erwan, Théo et Elies, ainsi que par un Mehdi moins rapide à l'arrière. À quelques mètres d'eux, Yannick, le caporal et les adolescents buvaient tranquillement dans des gobelets similaires à celui qu'elle tenait entre les mains. Seul Eden manquait à l'appel.

— Où on est ?

— Aire d'auto-route un peu en-dessous de Gap. On roule en direction de Toulon.

— Quelle heure il est ?

— Pas loin de minuit. On a pas arrêté de rouler depuis notre... accrochage au barrage.

Jelena se mordilla la lèvre, le regard fuyant. Elle ne semblait pas à l'aise à l'évocation de cet épisode et Amali le respectait : après tout, elle avait tout de même appris par le biais de leurs test qu'elle était positive, et avait manqué se faire embarquer pour ces fameux centres que le caporal semblait tant redouter.

— Tu savais pour Eden ? demanda t-elle distraitement pour changer de sujet.

— Non. Et pourtant Jon semblait être bien au courant lui. Tu me diras, ces deux-là sont les pros des cachotteries en tout genre.

— C'est super impressionnant comme truc, murmura Jelena. Il a pas... pas eu de pitié avec eux.

Amali but une nouvelle gorgée, tout en écoutant Jelena lui narrer les dernières minutes au barrage, qu'elle avait loupées, drapée dans son inconscience. Avec un certain mal, la militaire lui expliqua le dernier ordre de Eden, avant qu'il ne succombe au sédatif de l'homme qui l'avait attrapé, les hurlements du policier lorsqu'il avait commencé à tirer sur ses collègues.

— Jelena tu sais Eden est... il a eu quelques...

Elle s'interrompit, alors que Théo venait d'apparaître à la vitre, sur laquelle il frappait avec entrain.

— Amali ! Amali ça va mieux ? Tu as pas trop mal à la tête ? Tu veux une compote ? Ou une couverture ? Erwan ! Ramène une couverture pour Amali !

La jeune femme ouvrit la bouche pour protester mais déjà le petit garçon partait rejoindre Erwan, le sourire d'une oreille à l'autre. Assez émue, ses lèvres se refermèrent sans qu'aucun mot ne les ait quittés.

— Ils se sont beaucoup inquiétés, lui indiqua Jelena. Ces gosses tiennent à toi comme à la prunelle de leurs yeux.

— Actuellement, et même si ça me tue de l'admettre, Yannick et moi sommes pour eux ce qui se rapproche le plus d'une figure parentale. Les leurs sont aux abonnés absents, on a essayé de les joindre avec Jason le soir où tout est parti en vrille. Personne a répondu.

Jelena opina, tout en se remémorant les quelques heures qu'elle avait passée au volant de la voiture à l'arrière de laquelle elle avait jeté le corps inanimé de Amali. Vasco s'était contorsionné pour attraper dans le coffre ce qui se rapprochait le plus d'une trousse à pharmacie, et avait nettoyé le visage de son éducatrice avant de bander les blessures les plus inquiétantes. Il avait également fait avaler un comprimé d'anti-douleur à Amali, avant de la couvrir de sa veste pour la laisser dormir. Nathan à l'avant, l'avait aiguillé en s'informant sur internet des meilleurs façons de soigner les contusions dont souffrait la jeune femme, que la policière n'avait pas loupée. Elle se souvenait surtout du « Tu as bien fait de la plomber cette pute » plus que sincère de Vasco, qui les dents serrées, gardait un œil attentif sur son éducatrice endormie

Elle qui avait toujours cru que le travail des éducateurs était d'accompagner sans créer de réel affectif avec les jeunes, voilà qu'elle se confrontait de plein fouet à la réalité de terrain, celle où enfants comme adultes se raccrochent les uns aux autres pour tenir. Bien sûr, la situation pouvait y jouer pour énormément mais ce lien qui les liaient, ne datait pas du jeudi dix-neuf décembre dernier.

Théo et Erwan revinrent en courant, et ouvrirent la portière arrière à la volée pour tendre une couverture que Amali sembla reconnaître au vu de son air interloqué.

— C'est la couverture de Jon ça ?

— Il te la prête, sourit Erwan. Il a dit que tu en avais plus besoin que lui pour le moment.

— Je vais bien les garçons, vraiment. C'est pas deux trois coups de pieds qui vont me...

Théo secoua la tête, repoussa ses lunettes sur son nez, avant de la pointer d'un doigt accusateur.

— Tu restes tranquille. Et tu gardes la couverture.

— … oui chef ?

— Matteo dit que tu as peut-être un traumatisme crânien, on rigole pas avec ça.

La jeune femme se pencha en avant pour étreindre les deux petits garçons sous le regard attendri de Jelena, le sourire aux lèvres.

— Quel est la suite du programme donc ? On va à Toulon c'est ça ?

La militaire se lança dans une explication plus ou moins détaillée de la suite des événements : une fois Toulon atteint, et en fonction des nouvelles et des recherches concernant les centres, ils pourraient tenter de rester sur place et de trouver une solution alternative à la fuite, que Iverick avait déjà en partie planifiée. Pour lui, il était désormais clair que quelque chose clochait, et dans le mauvais sens du terme. D'après Jelena, il était question de bateau et de fuite temporaire vers l'Italie, de refuge politique, de mise en sécurité. Pour le moment cependant, personne n'était pour : Yannick et Jelena trouvaient ça démesuré, quant à Matteo, il ne savait pas trop comment interpréter l'attaque du barrage. Pour lui, il manquait des pièces au puzzle, restait trop de zones d'ombre pour se décider. Et après tout, comme le souligna Jelena, ils ne connaissaient le caporal que depuis deux jours.

— On te connait depuis une semaine, rétorqua Amali, amusée.

— Si on te laissait le choix : tu peux partir avec moi, ou avec le caporal, tu choisis qui ?

Amali fit mine d'hésiter, replia ses jambes en tailleur sous ses fesses, se mordilla la lèvre.

— Hum... difficile comme choix. Le caporal est quand même pas moche.

— Sérieux Amali ?

— C'est le traumatisme crânien qui parle.

Samedi 27 décembre 2019, 10h47

   Toulon sur Mer était une ville que Nathan n'avait jamais connu que par cartes postales ou par images sur un écran d'ordinateur. Il savait pour la vue imprenable sur la mer, le port immense et les marchés, sa mère lui en avait souvent parlé avant qu'elle ne commence à sombrer, à l'image des bateaux qu'elle aimait tant. Elle était fan de la côte d'Azur, de la pêche matinale et des verres de rosée en terrasse. Fouler les rues de Toulon avait toujours été une promesse qu'elle lui faisait, à chaque début d'été, avant que sa dépression ne mette un stop à leurs projets : trop loin, trop cher, et puis c'est bien la Bretagne quand même !

Avec un soupir nostalgique, il suivait le trajet par la fenêtre entrouverte de la voiture.

— Et on va se poser où ? À l'hôtel ? ricana t-il avec aigreur.

— Plus ou moins. Le caporal connaît un gérant d'hôtel à l'extérieur du centre-ville.

Nathan roula des yeux, avant de couler un regard à Amali sur la banquette arrière. Occupée à faire une partie de Uno avec Vasco, elle ne portait pas grande attention à ce qui se passait autour d'eux. Comment pouvait-elle être autant alerte, malgré ses blessures et la fatigue qui chez tout le monde, pesait comme une enclume d'une tonne ? L'adolescent ne s'était jamais vu avec autant de cernes mais d'après Jelena, la fatigue n'était pas la seule cause des poches violacées : le stress aussi, et Dieu seul savait à quel point la menace de se faire rattraper par les forces de l'ordre lui nouait l'estomac.

Ils avaient fait un massacre, bien que techniquement, seule Jelena eut été ''coupable'' d'un assassinat. Elle était la seule a avoir pressé la gâchette, entraînant la mort. Eden à son compteur, avait bien plus de morts à se reprocher mais, techniquement, il n'avait tué personne. Une s'était suicidée, et les autres avaient été éliminés par un collègue devenu fou.

— Tu fumes des oreilles à te concentrer comme ça, sourit Amali.

Elle tapota le haut du crâne de Nathan, attirant son attention ailleurs que sur les rues qui défilaient à l'extérieur de l'habitacle.

Alors qu'il commençait à se retourner, un gémissement douloureux échappa des lèvres de Jelena. Les mains crispées sur le volant, elle venait de se voûter, le visage tourné face au sol.

— Jelena ça va ?

— On va s'arrêter cinq minutes je...

Elle ne prit pas la peine d'achever sa phrase, donna un coup de volant su le côté de la route et se gara de façon assez sauvage sur un trottoir inoccupé. À peine garée, elle bondit hors de l'habitacle pour s'éloigner, les épaules tendues.

— Qu'est-ce qu'elle a ? demanda Vasco.

— Je vais voir ça.

Amali s'extirpa à son tour de la petite voiture, et rejoignit la militaire en trottinant, les sourcils froncés.

— Jelena ça va ?

— Dégage Amali j'ai besoin d'être seu...

Un nouveau gémissement lui déchira la gorge. Emportée par une impulsion aussi violente qu'incontrôlable, elle s'agenouilla sur le goudron, les bars resserrés autour de son torse.

Amali s'accroupit près d'elle, tenta de capter son attention, en vain : comme Jon et Vasco avant elle, Jelena était déconnectée de ce qui l'entourait, repliée sur elle-même et sur la douleur qui semblait la consumer.

— Jelena, est-ce que ça va ? Tu m'entends ?

Plus de gémissements : un cri guttural explosa aux oreilles de l'éducatrice qui ne comprit pas tout de suite pourquoi Jelena, brutale, la repoussait en arrière. Sur les fesses, elle observait la jeune femme se tordre en tous sens, la mâchoire crispée, des larmes dévalant ses joues. Bientôt, des pas retentirent derrière elle e le caporal apparut, les sourcils froncés.

— Elle mute ? devina t-il avec froideur.

— Je pense oui. Elle allait bien pourtant dans la voiture et d'un coup, elle a commencé à gémir.

Iverick hocha la tête, se rapprocha de sa collègue militaire pour tenter de distraire son attention de la douleur, en vain : comme pour Amali, elle le rejeta avec violence.

Autour d'eux, quelques passants commençaient à s'agglutiner autour d'eux, animés par la curiosité morbide que représentait la mutation de Jelena.

— Faut appeler les urgences !

— Non la police ! C'est une infectée !

— C'est surtout une personne en souffrance, ne soyez pas ridicules !

— Elle va nous transmettre sa merde, reculez !

Jelena exhala, racla le trottoir de ses ongles, avant de hurler à la foule de reculer.

Le portable de Amali se mit à vibrer dans sa poche :

— Oui Yannick ?

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Jelena est en train de muter je crois, elle va pas super bien là.

L'homme au bout du fil murmura quelque chose comme « C'est bien notre chance tiens » avant de demander à sa collègue si elle avait besoin d'aide.

— Iverick est avec moi. Juste, surveille que Vasco et Nathan quittent pas notre voiture.

— Amali la voiture est vide. Ils sont à quelques mètres de vous.

La jeune femme redressa la tête, balaya les alentours d'un regard aiguisé, pour finalement localiser les deux adolescent à quelques pas d'elle, les yeux rivés sur Jelena.

— Je vous avais pas dit de rester dans la voiture ?

— Il faut pas rester là, contra Nathan en secouant la tête. Ils ont appelé la police ça craint. Il faut qu'on bouge.

Amali gronda entre ses dents serrées, jeta un regard à Iverick qui opina, passa ses bras sous les épaules de Jelena pour la redresser.

— Retourne dans ta caisse, je te renvoie les deux gamins qui étaient avec moi, et je garde Jelena à l’œil ok ?

Tous hochèrent la tête dans une synchronie presque parfaite. En deux temps trois mouvements, Jelena fut chargée contre son gré dans la voiture de Matteo et Iverick, tandis que Jon et Eden faisaient leur retour dans la voiture de Amali. L'un et l'autre se hâtèrent d'interroger leurs amis pour plus d'informations sur ce qui dévorait Jelena, inquiet pour l'un, curieux pour l'autre.

— Ce qui est incompréhensible, c'est que toi t'as pas eu mal comme ça, lança Nathan.

Ses yeux posés sur Eden, il arqua un sourcil pour appuyer son propos. L'autre adolescent haussa les épaules, tout en jetant un coup d’œil à la voiture derrière eux.

— Erwan non plus.

— Ça a peut-être à voir avec la nature de la mutation non ? Enfin, regardez : Vasco et moi on a vraiment passé un sale moment lors de notre mutation mais nos nouvelles capacités bah... elles jouent directement sur notre physique. Moi je suis renforcé de partout et toi tu arrive à faire jaillir des explosions de tes paumes, c'est pas rien.

Il marqua une pause, constata que toute l'attention était braquée sur ses paroles.

— Erwan et toi vous arrivez à faire des trucs de fou mais... avec votre tête. Fin votre cerveau mais t'as compris.

— C'est pas bête du tout ce que tu dis Jon, sourit Amali en accélérant dans une rue déserte. C'est vraiment pas bête oui ! Ça voudrait dire que Jelena aurait une mutation de type... comment on pourrait dire ? Corporelle ?

— C'est ça. C'est ce qui me semble le plus logique pas vous ?

Chacun songea aux deux autres porteurs de don avérés avec concentration. Matteo n'avait pas parlé d'une douleur spécifique, là où Iverick avait été clair sur la déchirure de ses tissus au moment de la sortie de ses griffes.

La théorie de Jon était plus que plausible, et elle expliquerait beaucoup de choses, comme l'invisibilité des dos de Erwan et Eden, jusqu'à ce qu'ils ne les utilisent pour la première fois. Ils avaient eu mal à la tête bien sûr, mais rien de comparable avec les vagues de douleur qui avaient manquée faire tourner de l’œil à Jon et Vasco.

Amali s'apprêtait à rajouter quelque chose lorsque son portable vibra à nouveau.

— C'est Matteo, lança Nathan.

— Décroche.

L'adolescent s'exécuta, avant de sursauter, sidéré par le ton horrifié de Matteo :

— Jelena a pris feu ! C'est la merde !

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