Chapitre 22

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22

Jeudi 25 décembre 2019, 11h01

   Le président ne s'adresserait plus à son peuple. La nouvelle était tombée le matin même, et fit les gros titres de toute la France : le virus avait eut raison de la lucidité de l'homme qui par folie, avait finit par se jeter par la fenêtre du troisième étage de l’Élisée. Il n'avait pourtant, selon les sources, pas approché de personnes malades, et n'avait en règle générale depuis son allocution, côtoyer que très peu de monde.

Le major Meunier soupira, sa cigarette entre les doigts. Il s'était mis à neiger à Nancy depuis la veille, et la route était recouverte d'une couche épaisse de poudreuse qui tiendrait sans doute jusqu'à la fin du week-end. Lui et sa division avait été déployés depuis leur base militaire de Chalon-en-Champagne afin d'assurer la protection des civils confinés à leur domicile. Leur rôle était ni plus ni moins, de surveiller à ce que la population reste chez elle, et que les seules sorties réglementées soient contrôlées et surveillées de près. Avec la mort de leur président, il se doutait que le maintien de l'ordre en prendrait forcément un coup, c'est pourquoi en ce début de matinée, il s'octroyait une dernière cigarette avant la prise de son service.

Depuis le premier discours de leur président, le centre d'accueil de Nancy avait recensé plus d'une dizaine de jeunes qui suite à leur infection, avaient développé des aptitudes étranges, surnaturelles, voir effrayantes. Il avait lui-même été témoin d'un tremblement de terre créé par la colère d'une jeune fille de quatorze ans.

En une semaine, sa considération sur ce qui était auparavant normal et incongru avait été revu à la hausse.

— Major Meunier !

Lentement, il tourna la tête vers l'un de ses caporales, un homme d'une trentaine d'année à l'allure dégingandée, qui accourait vers lui avec un semblant de sourire au coin des lèvres.

— Que se passe t-il ?

— Du grabuge au centre commercial près de l'hôpital major, plusieurs malades ont attaqué le centre et tentent de s'emparer du contenu des caisses.

— Partiellement conscients donc ?

— Oui major. Mais, aucune unité de police n'est disponible, ils sont presque tous mobilisés sur la manifestation qui a débutée sur la grande place en centre-ville euh...

— On se fiche du nom de cette place. Qu'est-ce qu'ils veulent qu'on fasse d'infectés cupides ?

Le major Meunier soupira à nouveau, ferma les yeux pour retrouver une contenance avant de poser une main amicale sur l'épaule de son caporal.

— Envoie donc l'escouade du caporal Iverick. Il sera ravi de devoir gérer cette situation des plus... intéressantes.

— Vous êtes dur avec lui.

— Ce petit emmerdeur a bien faillit nous coûter l'avantage lors de la reprise de l'hôpital mardi dernier, il serait temps qu'il apprenne à se canaliser.

Et sur ces mots, il congédia l'homme d'un signe de la main, et retourna à la contemplation de la neige, la mine basse : ils seraient bientôt en infériorité numérique face aux infectés et à ce moment-là, lorsque même l'armée serait dans un pic de contamination, ils n'auraient plus qu'à prier. Au-delà du virus et de ses effets, c'était bien la peur qui menaçait de faire plier la nation. Et la peur, au contraire du virus, personne ne pouvait y échapper.

— Erwan viens nous aider !

Le petit garçon, sur le pas de la porte, observait ses amis se débattre avec une boule de neige presque aussi grosse qu'eux, où terre et neige se mélangeaient dans une couleur boueuse.

Le jardin de Matteo était plutôt grand, et la neige qui était tombée toute la nuit en recouvrait une bonne partie. Seules les traces des pneus de la moto qu'avait emprunté Jelena pour se rendre au supermarché trahissait d'un mouvement hors de l'habitation. Erwan leva le nez, inspira la bonne odeur qui s'échappait par la fenêtre entrouverte de la cuisine, reconnut tout de suite la senteur de cookie.

— Vous voulez de l'aide ?

Émergeant de la maison, Jon doubla Erwan pour rejoindre les deux autre enfants qui n'arrivaient plus à bouger la boule de neige.

— Quelle idée de faire un truc aussi gros ?

Avec admiration, Théo et Elies le regardèrent soulever la boule à bout de bras, le sourire au lèvres, pour aller la poser là où se trouvaient déjà le reste des futures parties du bonhomme de neige. Erwan en le regardant faire, se fit la réflexion qu'il était drôle de voir quelqu'un faire usage d'autant de force, sans pour autant ressembler à un monstre fait de muscles. Jon était resté le même, malgré l'acquisition de cette force surhumaine. Un adolescent lambda, qui ne faisait pas forcément peur lorsqu'on le voyait de loin.

Sentant ses doigts frigorifiés, Erwan battit en retraite et retourna à l'intérieur. Devant la télévision dans le salon/dortoir, Vasco et Mehdi discutaient bruyamment tout en jetant de temps à autre de furtifs regards à l'écran sur lequel était diffusé un épisode de Dragon Ball. Le petit garçon en se rapprochant, remarqua les petites explosions que générait Vasco au creux de ses paumes, malgré ses bandages et l'interdiction formelle de Amali de jouer avec son don à l'intérieur.

Il ne fit cependant aucun commentaire, et rejoignit Nathan, assis en tailleur, en train de jouer au solitaire.

— On fait une bataille ? proposa Erwan.

— Si tu perds, pas de larmes de crocodile pigé ?

— Hum.

Depuis bientôt une semaine qu'ils stagnaient chez Matteo, les jeunes avaient eu le temps de faire le tour des différentes possibilités pour s'occuper. De la télévision aux jeux de carte, les minutes s'égrainaient difficilement. Au fil des différentes parties, tous avaient pu se redécouvrir dans le contexte de la compétition et une chose était certaine : de tous les jeunes, Erwan était le plus mauvais joueur.

Tandis que Nathan mélangeait les cartes, il releva les yeux vers Erwan, un sourire en coin.

— Essaye de les mélanger toi. Avec ton truc.

Erwan fronça du nez afin de marquer son hésitation face à la requête de son vis à vis mais, après tout, Amali et Yannick ne semblaient pas rôder dans le sparages alors il pouvait bien essayer.

Nathan reposa les carte entre eux, et après une dernière vérification, Erwan leva les mains, paumes ouvertes, en direction du paquet. Aussitôt, les cartes du dessus de la pile se mirent à flotter, une par une, jusqu'à ce que l'entièreté du paquet ne se trouve en lévitation au-dessus du matelas. Nathan, impressionné, regardait le plus jeune opérer, les yeux brillant d'une lueur blanchâtre. Les doigts de Erwan commencèrent à se mouvoir et afin de mélanger les cartes qui dans un ballet étrange, se rencontrèrent dans les airs, s'effleurèrent, se superposaient.

— C'est dingue, murmura Vasco en se rapprochant d'eux. Tu gères de ouf Erwan !

— Le déconcentre pas.

Les cartes continuaient de voler en tout sens, puis, à mesure que la luminosité de ses yeux baissait, les cartes retrouvèrent le sol, dans un paquet parfait.

Vasco et Mehdi le fixaient avec fascination lorsqu'il battit des cils pour retrouver une vue plus nette sur la situation.

— On peut dire que toi pour le coup, tu as un sacré don !

— Tu arrives à faire léviter des choses plus lourdes ?

Le plus jeune haussa un sourcil cherchant dans la pièce quelque chose de plus lourd à faire voltiger. Son intérêt se porta alors sur une mappemonde qui de ses doigts, décolla du sol avec un léger tremblement. Il n'était pas très à l'aise, et sentait bien qu'à tout moment, l'objet pourrait chuter.

— Erwan !

La voix de Amali le surprit tant qu'il n'y eut pas de baisse douce dans sa concentration : l'objet chuta dans un fracas sonore, se fractura sur le carrelage.

— Pardon Amali, murmura t-il en se tournant vers son éducatrice.

— Hé fais pas cette tête, je vais pas te houspiller.

Elle n'était pas pour l'utilisation de ces dons dont ils ne savaient en définitive que très peu de chose, mais force était d'admettre que le petit garçon savait se servir de sa nouvelle aptitude. Ça n'avait pas été facile au début, avec la capacité de Erwan à manipuler les objets par l'esprit. Lors de sa ''mutation'' comme l'appelait Matteo, peu de temps après qu'elle n'ait surpris son regard animé d'une lueur éblouissante, bon nombre d'objets, petits ou gros, avaient volés à l'intérieur. À la façon dont Jon avait hurlé de douleur à cause de ses muscles, et Vasco à cause de l'incandescence de ses paumes, Erwan avait quant à lui ressenti un mal de tête exacerbé. Cloué au lit pendant de longues heures, il en était ressorti indemne, mais changé.

Elle rejoignit le petit groupe pour ébouriffer les cheveux de Erwan, avant de désigner la mappemonde du menton :

— Matteo va pas être content.

— Je lui en repaierai une.

— Avec quel argent dis-moi ?

Au moment où Erwan s'apprêtait à répondre, un cri strident interpella la jeune femme et le enfants. La voix, reconnaissable, était celle de Jon, visiblement animé par l'angoisse. Soucieuse, la jeune femme se redressa rapidement, et gagna la porte d'entrée pour se statufier sur place : au milieu de la neige, Jelena venait de tomber à genoux, visiblement épuisée, le corps d'un homme blessé sur le dos. Elle le tenait fermement, et ce malgré la carrure de l'homme, et ne le lâcha pas, même lorsque les enfants se rapprochèrent d'elle en courant.

— C'est quoi ce...

Amali partit au petit trot rejoindre l'attroupement qui s'était formé autour de la militaire et de son paquetage humain. À bout de souffle, Jelena désigna l'homme sur son dos, lui aussi paré d'un uniforme militaire et darda son regard dans celui de l'éducatrice :

— Il faut l'aider.

Puis, ce fut le silence : Jelena s'était évanouie.

   Eden ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait. Un instant il était tranquillement en train de discuter de livres avec Yannick pendant que l'éducateur cuisinait, et l'instant d'après, Amali déboulait dans la pièce, hors d'haleine, les mains couvertes de sang.

— Matteo !

Elle se précipita pour attraper les avants-bras de sa cible, et le tira hors de la cuisine sans lui demander son avis, trop agitée pour donner la moindre explication.

Yannick cessa de pétrir sa pâte, jeta un regard en biais à l'adolescent assis en face delui, avant de se précipiter à la suite de sa collègue.

Dans l'entrée, c'était le chaos : Amali était accroupie près d'un homme à l'agonie, le visage tordu par la douleur, tandis que Jon rentrait le corps inanimé de Jelena, elle aussi mal en point.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Bonne question, soupira Amali avec nervosité. Jelena vient d'arriver avec ce type sur le dos, et elle a tourné de l’œil avant de pouvoir s'expliquer.

— Et qu'est-ce qu'il a lui ?

Elle fronça les sourcils, grimaça de dégoût en soulevant du bout des doigts, les mains que l'homme tenaient crispées sur sa cuisse.

— Entaille super profonde au niveau de la cuisse, nota Matteo d'un œil critique.

— Et tu peux faire quelque chose ?

Pris au dépourvu, le jeune home sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine.

— Je suis qu'en première année d'infirmier, murmura t-il.

— Tu peux oui ou non ?

— Je peux essayer de faire quelque chose mais ça craint, on devrait l'emmener à l'hosto.

L'homme grinça des dents à l'entente de la proposition, battit des cils pour reprendre un minimum de contenance avant de dévisager Amali et Matteo.

— Pas l'hôpital, plutôt crever.

— C'est ce qui va arriver si vous y allez pas. Vous pissez le sang monsieur.

La remarque de Vasco fit frissonner Amali : les enfants ! Les enfants étaient encore tout autour d'eux alors qu'un homme se vidait de son sang sur le carrelage et que Jelena, inconsciente, gisait à quelques mètres.

— Allez dans le salon, ordonna t-elle.

Les plus jeunes obéirent immédiatement, sans piper mot, mais les quatre adolescents restèrent plantés devant elle, peu enclins à déserter la scène.

— Je plaisante pas, oust !

— « Oust » ? répéta Nathan, incrédule. Tu nous a pris pour des chiens ?

— Tu as très bien compris ce que je voulais dire Nathan. Allez s'il vous plaît...

L'homme poussa un hurlement strident, provoqué par la pression un peu trop forte des doigts de Matteo aux alentours de sa plaie. Le visage crispé par la douleur, luisant de sueur, tous purent entendre le grincement de ses dents.

Dans un murmure incompréhensible, Matteo sembla s'excuser avant d'envoyer Jon récupérer une trousse à pharmacie dans la salle de bain. Tandis qu'il déchirait le tissu du pantalon de l'homme afin de dévoiler sa blessure au grand jour, Amali se penchait en avant, nerveuse.

— Monsieur ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

— On s'est fait attaquer par un groupe d'infectés au supermarché, grogna t-il. Votre amie a réussi à tuer celui qui voulait me bouffer la jambe.

Amali retint son souffle, jeta un regard en biais à Jelena, que Nathan tentait de réveiller le plus doucement possible.

— Vous êtes militaire ?

— Caporal.

Elle acquiesça, au moment où Jon revenait près d'eux, une trousse énorme entre les mains. Matteo l'ouvrit le plus rapidement possible mais très vite, le caporal le repoussa, attrapa lui-même la trousse pour en sortir de quoi se soigner.

— Je vais m'en charger.

— Vous allez pas...

— Je préfère encore me recoudre tout seul que de te laisser faire. T'as l'air d'avoir les deux pieds dans le même sabot.

Amali s'était reculée pour se retrouver aux côtés de Yannick. Muet depuis le début de l'échange, son collègue considérait la scène d'un drôle d’œil, à mi-chemin entre l'hébétement et les soupçons.

Sans piper mot, Amali l'interrogea du regard, se heurta à son silence crispé. Sans réponse, elle décida donc d'aller prendre la température du côté de Jelena, qui doucement, revenait à elle.

La jeune militaire battait des cils tout en cherchant à fixer son regard sur un point, souleva un sourcil lorsqu'en face d'elle, le visage de Amali apparut, inquiet.

— Est-ce que ça va ?

La voix de la jeune femme lui paraissait si loin, et résonnait à ses oreilles comme les basses d'un tambours infernal. À la façon d'une gueule de bois exacerbée, elle ressentait chaque vibration, chaque mot avec une ampleur démesurée, une douleur atroce.

Elle se souvenait très bien de la scène au supermarché, de l'entrée du petit groupe d'infectés armés et de facto peu reconnaissables tant ils semblaient maîtres de leurs mouvements, jusqu'au moment où l'escouade du caporal Iverick avait surgit de l'extérieur pour repousser le groupuscule. Elle s'était joint à eux, informant le caporal de son propre grade et de sa division, avant de comprendre que la supériorité numérique des assaillants finirait par jouer en leur désavantage. Avant de récupérer le corps mutilé du caporal, elle se souvenait avoir été agrippé aux cheveux par un homme, avant que sa tête ne soit violemment frappée contre le rebord du tapis roulant d'une caisse. Malgré la douleur et l'étourdissement, elle avait réussi à se redresser, abattre son agresseur et récupérer le caporal pour fuir, abandonnant derrière elle un supermarché plein de civils condamnés.

Elle revint brusquement à elle lorsqu'elle sentit des mains bouillantes se refermer autour des siennes.

— Est-ce que tu m'entends ?

La voix de l'éducatrice termina de la tirer hors de son souvenir chaotique, et fit comme un déclic dans son cerveau anesthésié.

— Elle a une bosse énorme là...

Nathan du menton désigna un hématome assez proéminent qui s'étalait de la naissance des cheveux de Jelena, jusqu'à son arcade sourcilière.

— J'ai des framboises surgelées, si vous voulez ?

— Je vais les chercher.

Lorsqu'elle parvint enfin à se redresser sur un coude pour faire le point sur la situation autour d'elle, Jelena fut repoussée en arrière par la main autoritaire de Amali, toujours agenouillée à son chevet.

— Bouge pas.

— J'en ai vu d'autres, laisse-moi me...

Une injure acheva sa phrase, lorsque les doigts de la jeune femme à ses côtés se posèrent sans douceur sur sa blessure.

— C'est un ordre.

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