Chapitre 18

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18

Samedi 20 décembre 2019, 21h12

   Parfois, lorsqu'il n'avait rien de mieux à faire ou simplement parce que la situation demandait un certain repli, Jon s'asseyait en tailleur, fermait les yeux, et réfléchissait. Il repensait à lui, à ce qu'il était, avait été, et deviendrait. Il songeait à la vie en générale, à l'être humain, à ce qui faisait d'eux la race animale suprême. Ils avaient évolué, encore et encore jusqu'à acquérir un savoir, un savoir faire et un savoir être conséquent, quelque chose d'énorme qui leur permettait de dominer, et d'être respecté.

C'est pourquoi, étendu du mieux qu'il le pouvait sur la banquette arrière de la voiture, sa tête contre l'épaule de Eden et ses jambes repliées sous le siège avant, il réfléchissait.

Peut-être que sa force nouvelle, les explosions de Vasco et la capacité qu'avait Matteo à faire surgir de la végétation du sol représentait la phase suivante de l'évolution et que, tous ceux qui devenaient fous n'étaient juste pas assez coriace pour survivre.

Darwinisme.

Nathan était encore éveillé à l'avant, et écoutait de la musique sur son portable, les écouteurs enfoncés dans les oreilles. Il ne prêtait guère attention au fait que Jon lui aussi, ne parvienne pas à trouver le sommeil.

Amali était dehors, sûrement en train de discuter de la poursuite des événements avec Jelena, Yannick... et Matteo. Cet infirmier sorti de nul part, aux capacités hors normes et au discours rassurant, voilà qu'ils se retrouvaient garés dans sa cour, assez proches du porche pour être éclairés par l'éclairage extérieur.

Vasco en arrivant chez l'infirmier, avait peu à peu repris connaissance, et pour le bonheur de tous, n'avait pas réitéré l'expérience du parking de l'hôpital. Ses paumes affreusement abîmées, étaient restées neutres, sans vie.

Il avait tant effrayé Jon. Et pas seulement lui : Mehdi, Erwan, Théo et Elies avaient eux aussi pâlis face à la force destructrice qui émanait des mains de l'adolescent. Qui sait ce qui se serait passé si Eden ne lui avait pas administré un coup de boîte de conserve ?

— Pourquoi tu dors pas ?

Jon haussa un sourcil, et coula un regard à Nathan, dont le chuchotement l'avait surpris.

— … uh ?

— T'es là le regard perdu dans le vide comme une vache dans un pré, c'est flippant.

— Je te retourne la question.

— J'écoute de la musique. Heathens de Twenty One Pilots.

Jon acquiesça, fit cependant signe à Nathan de parler moins fort car, contre lui, Eden remuait légèrement.

Quelques secondes passèrent, avant que le plus jeune ne reprenne la parole :

— Nate ?

— Hum ?

— T'es triste pour Jason ?

Étonné par la question de son ami, Nathan coupa sa musique, se retourna d'un quart de tour sur son siège pour pouvoir considérer le visage ému du plus jeune. La faible lumière qui s'échappait du porche de Matteo faisait danser de drôles d'ombres autour des yeux de Jon.

Durement, Nathan se mordit la lèvre, détourna les yeux, avisa Amali, assise sur les marches en bois qui menaient à l'entrée de la maison de l'infirmier.

— … ouais. On a beau nous dire, quand on arrive au Phoenix que les éducs sont pas là pour remplacer notre famille... je suis désolé mais je suis pas d'accord. Je veux dire, mon père est un branleur et ma mère une pauvre femme. Si je suis condamné à avoir qu'eux comme famille, bah bonjour la déprime.

Jon attendit car à l'expression du visage de son vis à vis, il voyait bien que l'autre n'avait pas terminé.

— Donc ouais, ça me fout les boules que Jay soit mort. En plus, techniquement, il serait pas mort si lui et Amali s'étaient pas mis bille en tête de nous prendre en charge depuis le début de ce bordel.

Il se tut enfin, et Jon frissonna, mal à l'aise. Il était rare que Nathan et Eden ne parlent aussi ouvertement de ce qu'ils ressentaient : de leur semblant de trio, il était bien souvent le seul à oser poser des mots sur ce qui n'allait pas. Alors, de voir Nathan s'ouvrir, se livrer de la sorte, lui faisait un drôle d'effet.

Il savait bien que son ami et l'éducateur entretenaient une relation particulière, que Jon s'amusait souvent à comparer à celle entre deux frères, alors il comprenait tout à fait les yeux brillants de Nathan.

— Et puis, ça fait chier pour Amali aussi, poursuivit-il, la voix tremblante. Je pense qu'elle s'autorise pas à être triste à cause de nous.

— Elle a pleuré la nuit dernière avant de remonter en voiture.

— Elle vient de perdre son... fiancé ? Ils étaient pas mariés si ? Fin bref, c'est pas deux ou trois larmes qui vont guérir le problème.

— Régler le problème plutôt non ?

— Tu m'as très bien compris Jon.

À nouveau, le silence s'abattit à l'intérieur de l'habitacle. Jon se tortilla un peu, afin de se retrouver mieux caler contre Eden qui lui-même, venait d'ajuster sa position contre la portière.

Nathan abaissa doucement son siège, afin de ne pas écraser les jambes des passagers arrière, et déplia son plaid. Il ne faisait pas fondamentalement froid dans l'habitacle, Amali avait insisté pour laisser le chauffage en route, mais il était certain qu'ils ne tiendraient pas longtemps dans de telles conditions. Le froid, la fatigue, l'insécurité, créaient un cocktail explosif qui peu à peu, commençait a avoir raison des esprits les plus forts.

Nathan commençait tout juste à battre des cils lorsque la portière du côté conducteur s'ouvrit doucement, pour laisser s'engouffrer une Amali frigorifiée. Rien que de la sentir à quelques centimètres de lui, l'adolescent percevait la fraîcheur qui émanait de ses vêtements, de ses mains.

— Tout va bien ? demanda t-elle, un maigre sourire aux lèvres.

— Et toi ?

— Fatiguée, mais ça va.

Nathan hocha durement la tête, ne fit aucun commentaire sur les yeux rouges de la jeune femme, et préféra remonter le plaid qu'il serrait au creux de ses poings. L'éducatrice de son côté, attrapa sa propre couverture abandonnée sur la banquette arrière, près de Jon, à qui elle adressa un sourire doux.

— Tout finira par s'arranger.

" — Tout finira par s'arranger, promit Jason.

Eden battit des cils, retint un énième sanglot qui menaçait de percer la barrière obstinée de ses lèvres serrées. Il sentait les larmes dévaler ses joues au rythme des tremblements qui agitaient ses épaules, qui le rendaient fou : il détestait craquer, surtout face à l'un de ses éducateurs. Le mur contre son dos, le goudron sous ses fesses, tout lui paraissait si lointain, il se sentait mal. Recroquevillé, tassé en boule, il entendait au loin la musique enjouée diffusée par les enceintes qu'avaient emmenées Maëlle et Flavie du groupe des Petits. Aux chansons diffusées, il devinait qui avait la main sur les choix musicaux, raison de plus pour rester ici, loin du monde et de l'agitation.

Jason restait à bonne distance, accroupi afin de se trouver à sa hauteur, le sourire aux lèvres. Lui et Farah étaient les deux seuls éducateurs de son groupe à être présents pour le barbecue annuel du Phoenix. D'ordinaire, il y avait plus de monde mais cette année-là, le chef de service avait décidé de fêter les vacances d'été en début de mois de juillet : à choisir entre le barbecue du foyer et un repas estival avec d'autres personnes, des proches ou de la famille, le choix avait été vite fait.

Ses doigts se crispèrent un peu plus sur le tissu de son short, un reniflement disgracieux fit rire l'éducateur en face de lui.

De la main, Eden essuya la morve qui commençait à s'écouler, avant de considérer sa main souillée d'un air dépité.

— Classe, sourit Jason en lui tendant une serviette en papier.

— Laisse-moi tranquille !

Son glapissement le répugna : trop haut, trop aigu, trop fille.

L'éducateur secoua la tête, changea de position pour se retrouver assis en tailleur face à l'adolescent, avant de sortir son paquet de cigarette de son bermuda en jean.

— Tu diras rien à ce vieux m'sieur Petit ?

Eden hocha négativement la tête, regarda avec une certaine admiration l'éducateur allumer sa cigarette avant de la porter à ses lèvres dans un geste tranquille.

Même s'il ne le lui avouerait jamais, Eden aimait bien Jason. Une fois son image de ''kéké'' des bacs à sables passée, il en ressortait quelqu'un d'investis, et de toujours prêt à prendre de son temps pour écouter, comprendre, parler lorsqu'il y en avait besoin. Et ça, ce n'était pas le cas pour tous. Son éducateur référent était par exemple l'un des pires déchets que Eden ait pu croiser sur Terre, après sa mère bien sûr. Distant, froid, peu intéressé par son sort, Eden était persuadé que l'homme le détestait, et bien caché au fond de sa poitrine, il en connaissait la raison.

— Non mais c'est une plaisanterie ? Tu fumes avec un gamin ?!

Comme sortie de nul part, Amali se rapprocha d'eux d'un pas vif avant de donner un coup de claquette derrière le crâne de son petit ami. Jason glapit, lui adressa une grimace à mi-chemin entre la vraie douleur et l'amusement, avant de lui tendre sa cigarette.

— Et quelle crédibilité j'aurais après ça ? s'offusqua t-elle en repoussant la cigarette.

— Dégage, on se fait une contre-soirée entre mecs.

— C'est pas vous que je venais voir spécifiquement : on a perdu Timéo, vous l'auriez pas vu ?

Jason et Eden échangèrent un regard, avant de désigner les garages à vélo dans un même mouvement.

— Encore ?

— Donnez-lui ses putains de rollers à ce pauvre gosse : une fois qu'il se sera éclaté par terre une fois, il voudra pas y retourner, ricana Jason.

— Grand pédagogue, bravo.

Amali s'éloigna, aussi rapidement qu'elle n'était venue, après avoir répondu d'un grognement au doigt d'honneur de son petit ami. Leur bulle retrouvée, l'éducateur expira une nouvelle bouffée de sa cigarette, le nez en l'air, en appui sur ses avants-bras.

— Un conseil Eden, reste célibataire, les meufs c'est un vrai casse-tête.

— T'en pense pas un mot.

— … c'est vrai. Et puis, tu auras toujours besoin d'une bonne âme pour te faire à manger.

— Amali ? Elle cuisine comme un pied, rétorqua Eden.

Les sanglots commençaient à se tarirent, et à la simple pensée des plats infâmes qu'il avait dû avaler lors de son passage sur le groupe des Petits, il grimaça. Amali était adorable mais mieux valait pour le bien public qu'elle reste loin des plaques à gaz et des fours. Elle avait déjà réussi à louper une pizza surgelée en laissant le carton circulaire fournis dans l'emballage, dans le four. Quelle franche rigolade une fois que tout le foyer – jeunes et éducateurs – réunis sur le parking visiteur apprirent la raison de l'alarme incendie.

Le silence s'installa à nouveau entre eux, troublé par les rires au loin, les réprimandes de Amali envers un Timéo en larmes et les cris hystériques de Vasco et Nathan, dans la piscine.

Jason les perçut également, car son regard revint lentement vers l'adolescent qui, mal à l'aise, se recroquevilla un peu plus.

— Tu sais que tout le monde s'en f...

— Pas moi.

— Tu peux garder ton tee-shirt si tu veux ?

— J'ai dit : non.

Jason leva les mains en signe de capitulation, et soupira en écrasant son mégot sur le goudron brûlant.

Il savait bien que les garçons de son groupe s'en fichaient, qu'ils n'en avaient même rien à faire de ces quelques caractéristiques physiques qui le raccrochaient encore à l'ancien Eden, celui qu'il voulait oublié mais, lui ne pouvait juste pas. Et puis, il savait bien que si les autres garçons de son groupe et de celui des plus jeunes avaient accepté, ce n'était pas le cas de tous les adultes, à commencer par son cher et tendre référent.

— Un jour, je me rappelle, commença Jason, j'étais en train de me doucher avec les gars de mon esquad. On sortait d'une séance d'entraînement infernale, ça sentait le putois : imagine, on était dix mecs de vingt piges dans des douches communes minuscules, l'horreur.

Jason rit, seul, avant de reprendre, les yeux pétillants.

— On était là, à beugler en se lavant, notre capitaine était dehors et nous hurlait de nous bouger le cul. Moi je m'en foutais de ses cris, parce que j'étais en train de rigoler avec Marc, un mec du genre ultra-balèze qui venait de me foutre minable pendant l'entraînement. Ce type, c'était une machine, un tank humain.

Nouvelle pause, durant laquelle Eden se pencha un peu en avant, intrigué par la moralité de l'histoire que lui narrait son éducateur.

— Ce type, il me défonçait toujours en tout : course, natation, tir, il était juste excellent. On était vraiment de supers potes à l'époque. Et ce jour-là, alors qu'il restait plus que nous deux dans les douches, et que j'étais en train de lui vanter ses mérites, il m'a interrompu.

Jason ferma les yeux, en repensant à la main qu'avait levé Marc pour exiger son silence. Il revoyait très bien l'expression solennelle de son ami, la façon presque effrayante qu'il avait eut de laisser un silence s'installer, avant de le briser, violemment. Jason rouvrit les yeux, commença à se redresser, se rapprocha de Eden et posa une main sur son épaule.

— Tu sais ce que m'a dit ce putain de mec ultra casse-couille parce que ultra-parfait ?

— … non, répondit Eden, doucement.

— Il m'a dit : « Jay, je te dois bien ça, vu que tu me lèches les bottes à chaque entraînement. Je vais te dire un truc que personne sait ici ».

Eden attendit, longuement, le nez levé vers son éducateur qui à son sourire immense, prenait un malin plaisir à le faire attendre.

— Il m'a dit « Toi qui m'appelle ''Marc le tank'' sache qu'il y a encore cinq ans, et pas mal d'heures à la salle en moins, c'était ''Marie le tank'' »"

   Eden ouvrit brutalement les yeux, les referma presque aussitôt, aveuglé par les rayons du soleil qui perçaient à travers le vitres de la voiture. Son dos l'élançait, tordu dans une position inconfortable contre la portière et, le poids de Jon, totalement affalé contre lui, n'aidait pas. À ce stade, il servait presque d'oreiller, à en croire la façon qu'avait son ami de s'être installé contre lui, sa tête au niveau de ses clavicules.Cependant, en constatant que Jon dormait toujours, Eden ne bougea pas, et préféra jeter un regard à Amali, éveillée, les yeux perdus à l'horizon.Ce jour-là au Phoenix, lors du barbecue des vacances, il se souvenait être allé se coucher avec une sensation étrange, presque tranquille, de l'une de celles qu'il ne ressentait pas souvent. Et puis, à peine couché, Jason était venu frapper à leur porte à Jon et lui, pour leur proposer d'aller se baigner, seuls et tranquilles. Il était alors minuit passé. Jon avait sauté de joie, et entraîné son colocataire qui, depuis ce jour, n'avait jamais remis en cause l'investissement de Jason envers eux. Amali tourna la tête vers lui, haussa un sourcil :

— T'as fais un cauchemar ?

— Non pourquoi ?

— T'es trempé de sueur.

Eden se tortilla légèrement afin de libérer une de ses mains et passer ses doigts dans ses cheveux trempés. Ce souvenir n'était pourtant pas un cauchemar. Seul le souvenir de ce qu'ils avaient tous perdus la nuit passée en était un.

— Quelle heure il est ?

Amali se pencha vers son portable, avisa l'écran avec fatigue, avant de lui répondre :

— Huit heures quinze.

— On repart quand ?

— On va réveiller les troupes, déjeuner, se doucher, et partir.

Eden hocha la tête, et regarda l'éducatrice quitter l'habitacle après lui avoir demandé de réveiller Nathan et Jon. Lentement, il s'étira, avant de poser une main sur l'épaule de Jon, pour le secouer.

— Hé, tu m'écrases là.

Jon grommela, son souffle bouillant contre sa peau, avant de relever des yeux embrumés de sommeil vers lui. Le plus jeune battit des cils avant de s'étirer à son tour, sans vraiment bouger de sa position initiale.

— Amali a dit qu'on devait se lever.

— Je suis fatigué, murmura Jon.

— Tu vas pas me faire croire que tu as mal dormi, t'as ronflé comme un tracteur toute la nuit.

Jon grogna, avant de se redresser, libérant enfin le corps endolori de son camarade de chambre. Devant, Nathan s'éveillait à son tour, en douceur, les paupières lourdes. Dehors régnait déjà une agitation étonnante : Amali, Yannick et Jelena s'activaient autour des plus jeunes afin de faire régner un semblant d'organisation. Pendant que les éducateurs récupéraient des vêtements de rechange pour tout le monde dans les coffres de voiture, la militaire guidait tout le monde à l'intérieur de la petite maison de Matteo.

— Et mis à part le fait que ce type puisse faire pousser des navets à la simple force de l'esprit, on sait quoi de lui ? Je veux dire, on est là à squatter cher lui comme des nuisibles mais, on sait pas, il est peut-être mal-intentionné, marmonna Nathan.

— Il sentait la weed hier soir, rajouta Eden, pour ne rien arranger.

Les deux adolescents échangèrent un regard entendu avant de quitter l'habitacle, se faisant la promesse muette de garder un œil sur leur hôte. Jelena les interpella immédiatement, leur fit signe de la rejoindre après avoir récupérer un change. À côté d'elle, Théo trépignait d'un pied sur l'autre, les yeux encore bouffis de sommeil. Il régnait à l'intérieur de la maison une douce chaleur, rendue plus qu'agréable par l'odeur de chocolat chaud qui l'accompagnait. Un véritable vacarme de vaisselle provenait de la cuisine, où les trois adolescents trouvèrent Matteo en train de s'affairer à préparer le petit déjeuner tandis que Vasco, d'ores et déjà attablé, comatait devant un bol de cacao. Jon le rejoignit immédiatement, avisa sa blessure à la tête, lui demanda par trois fois comment il se sentait, avant que Vasco ne le foudroie du regard. En définitive, ils n'avaient pas beaucoup d'écart au niveau de l'âge : Vasco devait intégrer le groupe des Grands durant le mois de janvier. C'est pourquoi, irrité, il tourna la tête vers Nathan avant de hausser un sourcil :

— J'ai super mal au crâne, faites-le taire.

— J'essaye juste d'être gentil, s'offusqua Jon.

— Je m'en tape.

Nathan ricana, mais Eden lui, ne prit pas la chose sous le même angle et indiqua à Vasco de baisser d'un ton.

— Sinon quoi, tu vas me remettre un coup à la tête ?

— J'aurais dû te laisser exploser, ça nous aurait fait des vacances.

— Je t'emmerde.

— Quelle ambiance, lança Yannick en franchissant la porte, Elies dans les bras. Il est même pas neuf heures et vous lancez déjà les hostilités ?

Aucun des quatre jeunes ne pipa mots mais à leur regards, l'éducateur comprit l'arrière pensée de chacun. L'homme salua Matteo avant de déposer Elies, puis lui proposa son aide, que le jeune homme refusa poliment.

— Merci, mais je gère. Qui veut des Cocopops ?

Erwan, Théo et Mehdi, escortés de Jelena et Amali, répondirent dans une cacophonie étourdissante. Tous se tassèrent autour de la table, commencèrent à manger sous les demandes plus ou moins autoritaires de Yannick et Amali, sur la tenue à avoir. Pendant une bonne vingtaine de minutes, la conversation fut entretenue par Erwan et Théo, qui à eux deux réussissaient à meubler un silence tendu entre les adultes et les plus âgés du groupe. Théo raconta son rêve, où il était question d'une sortie à Aqualand, suivi de près de celui de Erwan. Lorsque les premiers eurent terminé leur petit déjeuner, Matteo proposa l'accès aux douches, à l'étage.

— Tout le monde y va, c'est pas une proposition, trancha Yannick, lorsque les plaintes fusèrent.

Avec une organisation qui rappelait celle du Phoenix, des tours furent établis, afin que tous les jeunes – et tous les adultes – puissent passer à la douche et aux lavabos. Lorsque les jeunes furent répartis en deux groupes distincts et que les adultes se retrouvèrent enfin seuls dans la cuisine, Yannick lança les hostilités, sombre :

— On a un problème.

— Oh, si peu, grommela Amali, amer.

L'éducateur la dévisagea un instant, avant de reprendre en explicitant une théorie qui l'avait travaillé durant une bonne partie de la nuit. Pour Jon, ''l'infection'' était claire : il s'agissait du moment où il était rentré en contact avec le sang de madame Parmis. Cependant, en ce qui concernait Vasco, il n'avait pas subit de phénomène similaire, ce qui excluait donc la théorie du ''sang'', s'il pouvait l'appeler comme ça.

— C'était évident, souligna Jelena. Cette merde se propage pas par le sang, ce serait bien moins contagieux si c'était le cas. Non, moi je pense que c'est par l'air, ou par le toucher, c'est tout.

— Ce qui voudrait dire qu'on pourrait tous être infectés ?

— On l'est peut-être. Juste... on a pas les même symptômes que Jon, Vasco ou Maëlle.

Amali secoua la tête en portant une nouvelle tasse de café à ses lèvres. Tout ça n'avait plus aucun sens. D'abord Maëlle, et ces gens qu'elle avait vu s'agresser mutuellement en sortant de la pharmacie avec Théo. Dans ce premier cas, il était clair que l'infection avait fait des dégâts au niveau du cerveau, du système nerveux, que quelque chose clochait au niveau du comportement et de la perception. Et le second cas de figure, Jon et Vasco qui l'un comme l'autre, étaient les acteurs de phénomènes surnaturels impressionnants. Et enfin, ce qui les avait forcé à quitter le Phoenix, ces fameuses descentes dans les foyers de Haut de France et de Normandie.

— Peut-être que le virus varie selon l'âge ? proposa t-elle lentement.

Yannick, Jelena et Matteo qui débattaient jusqu'à lors de la meilleure stratégie à adopter, se tournèrent vers elle dans un même mouvement.

— Pardon ?

— Peu importe ce que c'est, les seuls exemples que nous avons de cette infection sont assez parlants, vous ne trouvez pas ? Matteo tu as quel âge ?

— … vingt-deux, pourquoi ?

— Maëlle en avait trente. Peut-être...

Elle se tut subitement, lorsque Jon apparue dans l'encadrement de la porte, un robinet dans la main. Les joues rouges et l'air honteux, il le déposa doucement sur la table de la cuisine avant de commencer à se tordre les mains.

— J'ai pas fais exprès.

— … c'est pas... grave, soupira Yannick en rejoignant l'adolescent. Ça doit pouvoir se remettre, viens.

D'un bras protecteur, il entoura les épaules du garçon et l'accompagna sur le chemin inverse en direction de la salle de bain. Jelena les regarda s'éloigner, avant de revenir à Amali qui crispée, s'était tassée au fond de sa chaise.

— Je regrette d'avoir tiré sur ce gamin.

— Hum. Ça nous fait une belle jambe. Tu diras ça à Eden, avant qu'il te foute un coup de boîte de conserve à toi aussi parce que pour le moment, il te déteste du plus profond de son âme.

— Je pensais...

— On pense tous à beaucoup de choses pas correctes et c'est pas pour ça qu'on allie l'acte à la pensée.

Les deux jeunes femmes se turent un long moment, jusqu'à ce que Yannick ne réapparaisse, l'air abattu.

— On te remboursera ton lavabo lorsque toute cette merde sera finie.

— Il l'a arraché ?

— Oh oui, et bien en plus. Le tuyau est parti avec.

Amali soupira à son tour, avant d'enfouir son visage entre ses mains pour reprendre une contenance. Au-delà du fait que ses jeunes commençaient à développer de drôles de symptômes liés à l'infection, il y avait en plus de cela le côté dangereux de la chose. Qu'il s'agisse de Jon ou Vasco, aucun des deux garçons ne savaient gérer et dans le cas du second, cela pourrait s'avérer problématique.

— Comment u as su pour... le truc que tu as fais hier à l'hosto ?

— Faire pousser des plantes ? s'enquit Matteo en haussant un sourcil.

— Hum.

— J'en sais trop rien. C'est arrivé jeudi soir, pour la première fois. Je refaisais la perfusion d'un type en service cancérologie, et d'un coup, des lianes ont jaillit du tiroir de sa table de nuit.

Jelena l'observa, longuement, avant de le questionner :

— Tu étais contrarié ?

— Non. Plutôt... déçu : ça faisait plus de deux semaines que les enfants du type étaient pas venus le voir et ça le rendait super mal alors... j'en sais rien. Et puis ça change quoi d'abord ?

— T'énerves pas couillon, on essaye de trouver des pistes.

Le ton glacial de la jeune femme coupa toute envie à Matteo de renchérir. À la place, il tourna la tête vers la grande fenêtre qui donnait sur son jardin pour considérer les voitures et la moto garées dans sa cour.

— On y va ?

La voix grave de Vasco surprit tout le monde, tandis que l'adolescent, adossé au chambranle de la porte, les sondaient d'un air mordant.

— Tout le monde est prêt ?

— Je suis pas leur mère, j'en sais rien.

Le jeune homme avait dans la voix, une tension que Amali reconnut très vite comme la trahison de sa peur et de son insécurité, là où Yannick et Jelena ne virent que de l'arrogance.

— Vasco, baisse d'un ton, ordonna l'éducateur en roulant des yeux.

— Sinon quoi ? Je vous dis juste que je sais pas si mes chers camarades sont propres et prêt à partir, c'est quand même pas d'un irrespect absolu non ?

— Vasco...

Amali réagit trop tard car, à peine Yannick debout, les paumes de l'adolescent recommencèrent à crépiter, comme la veille à l'hôpital. Lumineuses, menaçantes, elle se tournèrent d'une façon défensive dans la direction de Yannick.

— On se calme, grinça Jelena. L'un et l'autre.

Comme un coup de tonnerre, sa voix surprit et apaisa le début de conflit qui grondait entre les deux hommes. Yannick secoua la tête, tandis que Vasco se détendait, dénouait les nœuds de ses épaules.

— Tu contrôles tes paumes depuis quand ?

— J'ai pas beaucoup dormi cette nuit donc je me suis entraîné.

— Dans ma maison ? hoqueta Matteo.

Vasco lui coula un regard las, avant de s'avancer vers Amali et Jelena, et d'ouvrir la main pour dévoiler de minuscules explosions en surface, qui ne le blessaient que très légèrement.

— Tu devrais laisser le temps à ta peau de se refaire, murmura Amali en attrapant la main tendu du garçon. Regarde ces brûlures... c'est bien que tu essayes de gérer mais c'est pas en te blessant que tu progressera sur le long terme.

Vasco la regarda, longuement, examiner ses plaies et tourner sa main en tout sens afin d'avoir un regard entier sur l'étendu de ses blessures. Bien sûr qu'il avait mal. Ces explosions que son cœur produisait, ses paumes qui étaient en un instant devenues des armes, le dépassaient et lui faisaient vivre un cauchemar. D'un côté, il souhaitait de tout son cœur réussir à maîtriser cette chose qui l'animait et avait bien faillit blesser ceux qui l'entouraient la veille, mais d'un autre côté, la douleur et l'horreur de voir ses mains s'embraser le révulsaient. La nuit passée, encore sonné du coup que lui avait porté Eden, il avait tenté de comprendre comment marchait les crépitements, puis les petites explosions. Il ui suffisait de se concentrer, d'imaginer ses paumes baignées de lumière et... ça marchait. Ça lui faisait mal, ça lui brûlait la peau, mais ça marchait. Restait qu'il se sentait capable de plus, de beaucoup plus, d'explosions digne de ce nom, de détonation assourdissantes, seulement voilà : il n'était pas sûr que son corps puisse le supporter.

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