Chapitre 14

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14

Vendredi 19 décembre 2019, 19h56

Quinze jeunes. Ils avaient quinze jeunes à prendre en charge.

Tandis que les adolescents du groupe des Grands finissaient de préparer leurs affaires et que Vasco et Mehdi s'occupaient d'orchestrer les préparatifs de leur propre groupe, Amali et Jason chargeaient les coffres d'eau et de boites de conserve.

— Je m'occupe des trois ados et de Vasco dans ma voiture, Yannick prends en charge le reste de mon groupe, et toi tu prends le minibus avec les Touts Petits. Tu es le plus à l'aise avec ces engins, ça te va comme ça ? Gabriel montera avec les plus petits dans le minibus.

Jason se redressa, s'extirpant du placard de la cuisine centrale dans lequel il venait de s'introduire pour attraper une boîte de raviolis, et considéra sa partenaire.

— J'ai pas le choix de toute façon ?

— Non, effectivement. Qui a des traitements dans ton groupe ?

— Les trois. Jon à son traitement pour son hyperactivité, Nate à du Tercian, et Eden à ses... inhibiteurs, je crois que c'est comme ça qu'on dit ? Bref, tout est dans le placard en bas.

— Pareil pour les miens. Tout est dans le placard sur notre groupe. Pense bien aux ordonnances et à prendre notre stock. Surtout pour Elies.

Jason opina, puis récupéra son immense sac en toile bleu floqué de la marque suédoise Ikéa avant de rejoindre le parking sur lequel stationnait le minibus dont il tiendrait bientôt le volant.

Amali l'imita, déposa son propre sac dans le coffre de sa voiture, et croisa le regard attentif de Jelena perdu dans leur direction. Il faisait nuit désormais et chaque minute comptait, elle n'avait pas le temps de s'attarder sur la militaire.

De retour dans la salle commune du groupe des Grands, elle intercepta Nathan, sa couette et son oreiller entre les bras, l'air mal à l'aise.

— Nate, tout va bien ? Vous avez bientôt fini ?

— … ouais. Et vous ?

Amali lui adressa un sourire qu'elle espérait convainquant, et désigna la cuisine de la main.

— Je récupère vos médocs et quelques papiers, et on sera bon.

— Ok. Je vais poser ça et récupérer le reste de mes affaires après.

Nouveau hochement de tête positif. L'éducatrice rejoignit la salle commune et récupéra rapidement les traitements indiqués sur les ordonnances des trois adolescents, avant de s'attarder sur celui de Eden : la boîte de Leptoprol était flanquée de la date vingt-trois décembre deux-mille dix-neuf..

— Eden ? appela t-elle sans lâcher la boîte des yeux.

Tandis qu'elle emballait les médicaments des deux autres adolescents, Eden la rejoignit d'un pas traînant, un sac à dos sur l'épaule.

— Hum ?

— Tu avais rendez-vous mardi pour ton injection ?

Le jeune homme haussa un sourcil, sembla réfléchir quelques instants avant que ses yeux ne se posent sur la boîte en carton abandonnée sur la table de la cuisine.

À sa simple vue, il sembla à l'éducatrice le voir perdre plusieurs teintes, les lèvres tremblantes.

— Panique pas, le rassura t-elle en étreignant son épaule.

— Tu crois qu'avec ce qui se passe là-dehors, une infirmière va trouver le temps de me faire mon injection ? Moi je crois pas.

— Je le prends avec nous, on trouvera bien une solution.

— Amali, si je saute ne serait-ce qu'une injection, je prends le risque que tout revienne.

— C'est pour ça que je t'assure qu'on va trouver une solution à ce problème. Allez mon chat, ça va aller. Tu en es où avec tes affaires ?

Malgré son ton qu'elle voulait rassurant et son grand sourire, Eden la dévisageait toujours avec une angoisse glaciale au fond de ses yeux clairs. Mais que pouvait-elle lui dire de plus ? Elle n'avait aucun moyen de savoir si et comment ils procéderaient à l'injection de Leuproréline, elle comprenait l'anxiété de l'adolescent à ce sujet. Ça tombait plutôt mal ; de ce que lui avait expliqué Yohan, le référent de Eden, les injections avaient lieu une fois tous les trois mois. C'était bien leur chance que la dernière de l'année tombe aussi mal.

Une fois les médicaments en main, et le nez enfoui dans les dossiers, elle se sentit faiblir. Malgré leurs appels, leur ronde le matin-même pour tenter de retrouver les autres jeunes, ça n'avait rien donné. Impossible de savoir s'ils étaient morts, blessés, perdus, ou... changés. Un peu à la façon de Jon, qui sait ?

Elle regroupa donc les trois dossiers de Nathan, Jon et Eden, et rejoignit la voiture où Vasco venait de jeter son sac, tendu comme un arc.

— Je comprends pas pourquoi on est obligé de se tirer comme ça ! On va aller où ? Notre maison c'est ici !

Amali secoua la tête, et indiqua à son vis à vis de ranger son sac correctement dans le coffre. Ils devaient réussir à entreposer un maximum dans un minimum de place.

Comment répondre autrement à Vasco ? Eux non plus ne savaient pas exactement où ils partaient. Ils savaient juste qu'ils devaient s'éloigner du Phoenix, que quelque chose pourrait s'y jouer dans es prochaines heures, et qu'ils ne pouvaient prendre ce risque.

— Tu as bien pris ton journal ?

— On s'en bat les couilles de ce journal Amali, non ?

— Non. Tu le tiens pour une raison précise, alors tu vas me le chercher, et presto. Et surveille ton langage.

— Oui maman.

Le jeune garçon grinça des dents, mais accepta tout de même de retourner sur le groupe sans autre protestations.

Près de Amali, Yannick claqua le coffre de la voiture dont il avait la charge, et se retourna vers elle en s'essuyant le front.

— On est bon de mon côté.

— Presque pour moi. Jason s'en sort avec les nains ?

— Il n'a pas hurlé ou envoyer des signaux de détresse donc on va dire que oui.

L'un et l'autre échangèrent un regard, mal à l'aise. Leur échange, la situation, rien n'était normal, rien n'était sécurisant. L'atmosphère tendue, le poids au fond de son estomac, tout déstabilisait Amali. Il lui semblait jouer son propre rôle, être une actrice fade et incompétente.

Le réel avait bel et bien disparu.

Jon inspira par le nez, tout en resserrant le plaid qu'il avait emporté avec lui dans la voiture. Comme le lui avait demandé Amali, il s'était armé de sa couette, son oreiller, une peluche à l'effigie de Mickey qu'il traînait partout avec lui depuis qu'il avait été pris à ses parents, et un plaid. Pas très épais, assez rêche, il lui était pourtant indispensable. Ce vieux plaid couleur rouille, c'était Eden qui le lui avait donné, lorsqu'ils avaient intégrés la même chambre sur le groupe es Grands. C'était le premier ''vrai'' cadeau qu'il avait reçu d'un autre jeune du Phoenix : il y tenait comme à la prunelle de ses yeux.

Pour le voyage qui s'annonçait, il avait choisit de prendre place entre la fenêtre et Eden, Vasco contre l'autre fenêtre, et Nathan sur le siège passager. À ses pieds, un minuscule sac à dos contenait quelques livres, quelques affaires qu'il n'avait pas trouver judicieux de mettre dans son sac de voyage dans le coffre, ou bien des affaires qu'il se devait d'avoir à porter de main, pour se rassurer.

Ses doigts se crispèrent légèrement sur le plaid, tandis que Eden venait s'asseoir près de lui, une grosse écharpe autour du cou, sa couette et son oreiller sous le bras.

— Il fait super froid bordel, gronda Nathan en entrant à son tour dans la voiture.

— Tu trouves ?

— Fais pas le malin mec, tu as l'enfant d'une écharpe et d'une couverture de survie autour du cou.

— Parce que Amali m'a forcé.

Nathan secoua la tête en les observant par-dessus l'appui-tête de son siège, avant de braquer son regard sur Jon.

— T'as pas l'air dans ton assiette Jonny, t'es tout blanc.

— Vous pensez que c'est à cause de ce qui s'est passé cet après-midi qu'on s'en va ?

Il se recroquevilla un peu plus sur son siège, spectateur du regard étonné qu'échangèrent Nathan et Eden.

— … je pense pas non, souffla Eden. Et puis, te rends pas malade pour ça. Il y a autre chose, les éducs ne nous l'ont juste pas bien expliqué. Ça va mieux au fait ? Tu as plus mal ?

Sous le poids des deux paires d'yeux qui le dévisageaient, Jon enfouit son visage entre ses bras, eux-même enroulés autour de ses genoux.

Il n'avait plus mal, non. Et pourtant, le matin-même, d'abord dans le minibus puis dans sa chambre, il lui avait semblé mourir de douleur plus d'une fois. Comme si chaque fibre de ses muscles se déchiraient une à une, la sensation de courbatures atroces et déchirantes, c'est ça qu'il avait ressenti. D'abord dans ses jambes, puis la douleur était remontée, lentement, insidieuse et dévastatrice. Après coup, il s'en était atrocement voulu d'avoir repoussé Eden et frappé Jason mais sur le moment, il ne pouvait pas faire autrement. Il avait eu tellement envie de tous les frapper, de les faire taire, de faire cesser la douleur en se concentrant sur autre chose, il avait pensé devenir fou. Heureusement, il avait réussi à garder le contrôle, là où il aurait pu se laisser dévorer par l'ivresse de la douleur à tout moment. Il ne savait toujours pas comment il avait réussi, mais l'important était là : il n'avait blessé personne.

— Non, ça va, souffla t-il.

— Hum, c'est pas super convainquant. Vous avez pris vos brosses à dents ? J'ai oublié la mienne, merde.

Vif, Nathan s'éclipsa de la voiture avant de claquer la portière dans un choc violent.

Restés seuls, Jon se tassa encore plus dans son siège pour se soustraire au regard incisif de Eden, toujours braqué sur lui. Cinq ans qu'ils se connaissaient et pourtant, toujours ce même sentiment d'être lentement déshabillé par le regard de son ami qui le pétrifiait sur place. Il y avait quelque chose au fond des yeux de Eden qui ne laissait pas de place à la fuite.

— Arrête de me fixer comme ça.

— Et toi arrête de vouloir t'enfoncer dans ton siège. T'as le droit de pas être en forme après ce qui est arrivé. Ça fait quand même deux jours qu'on se prend vague de merde sur vague de merde.

Eden détourna enfin les yeux pour inspirer à pleins poumons, exténué.

À ce mouvement, Jon bougea à son tour, se détendit un peu, laissa ses muscles se détendre.

— Au fait, lança t-il timidement. Même si ça servira sûrement plus à rien, j'ai pris notre calendrier. Tu devais avoir ton...

— Je sais, le coupa abruptement Eden. Amali a pris la seringue, ça va le faire.

Jon hocha la tête, sursauta presque lorsque Amali déboula à son tour dans l'habitacle, suivie de près par Vasco et Nathan.

— Papiers, objets importants pour vous, médocs, fringues, brosses à dents, dossiers...

Elle énumérait sur ses doigts tout ce qu'elle citait, les yeux clos. À la fin de sa liste, elle enfonça les clefs dans le contact avant de balayer les jeunes d'un regard maternant.

— Si vous avez oublié un truc, c'est maintenant ou jamais.

— On reviendra jamais ça veut dire ? couina Vasco en s'avançant pour être bien entendu.

— On reviendra bien sûr. Mais pas tout de suite.

Nathan jeta un regard au plus jeune de l'habitacle, et dû retenir un frisson lorsque Amali descendit la fenêtre du côté passager pour parler à Jason.

— Je passe devant ?

— On vas où, c'est ça la question, objecta Amali.

— On roule vers le sud, on prend de la distance, et on avise. Jelena prend ma moto.

— Elle vient avec nous ?

Étonnée, l'éducatrice ne se cacha pas de la surprise qui la secouait à l'entente de l'information. Aux dernières nouvelles, Jelena devait rejoindre son équipe à l'hôpital, pas les suivre. Jon remarqua la tension de Eden à côté de lui, son air mauvais dirigé vers Jason.

— On a pas besoin d'elle.

— Toute aide est bonne à prendre loulou, alors on se détend. Elle a paniqué, c'est pour ça qu'elle a tiré sur Jon.

— Moi quand je panique j'hyperventile, et au pire je m'évanouis. J'essaye pas pas de tuer les gens qui m'entourent. Et puis je vois pas pourquoi on devrait tolérer sa présence : oui, elle a été gentille de ramener Amali et le autres ici mais voilà, merci et au revoir.

Nathan pouffa, visiblement amusé face à l'agressivité et à la répartie d'un Eden qui les avait habitué au silence. Sur ses gardes, mordant, le voisin de Jon défiait Jason de renchérir, les yeux brûlant.

— De toute façon ce n'est pas toi qui choisit. Dors un peu ça te fera pas de mal.

Jason tapota la portière pour signifier à Amali de remonter la fenêtre avant de s'éloigner, les mains dans les poches.

Jon, muet, coula un regard interloqué à Eden avant de lui donner un léger coup de coude.

— Hé Eden, ça va aller tu sais. Je suis pas mort.

— Oui, seulement grâce à ce truc que t'as refilé madame Parmis ce matin. Sinon tu serais aussi chaud que Maëlle, tu vois le délire ? Laissez-moi tranquille.

Jon se recula, plus interloqué qu'autre chose par le retournement brutal chez Eden, mais n'en fit pas une formalité : ce n'est pas comme s'il n'était pas habitué aux changements d'humeur de son ami.

Amali de son côté, secoua la tête avant de démarrer, pour suivre Jason à travers la nuit noire.

Derrière elle, Yannick et Jelena l'imitèrent, tous phares allumés.

La nuit promettait d'être longue.

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