Chapitre 12

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12

Vendredi 10 décembre 2019, 10h59

   Yannick fut plutôt surpris, en constatant les arrivées de Amali et Jason, à seulement quelques minutes de différence. L'une, assise sur le siège passager d'une ambulance, paraissait exténuée derrière le rideau de cheveux qui lui tombait devant les yeux. Au volant, une jeune femme habillée d'un uniforme militaire avait une expression de celles qui font frissonner : dure, froide, les sourcils arqués. Il devinait les enfants dans l'espace arrière, ne put s'empêcher de se demander pourquoi le minibus avait disparu.

Jason pour sa part, tassé derrière son volant, s'éjecta presque du minibus à peine garé pour attraper Jon, sur la banquette arrière, lequel plié en deux, hurlait à s'en déchirer la gorge. Eden et Nathan le talonnaient, les yeux amplis d'une ombre concernée dirigée vers leur ami.

Erwan à ses côtés, posté à la fenêtre, l'interrogea d'une légère pression sur l'avant-bras.

L'éducateur lui indiqua de rester à l'intérieur avec les petits, tandis qu'il s'élançait à la rencontre de son collègue.

— Yannick ! s'exclama Nathan en l'avisant. Jon il...

La fin de sa phrase mourut entre ses lèvres serrées, tandis que Amali, Mehdi, Vasco et Elies les rejoignaient à leur tour. Les enfants lui parurent agités au premier coup d’œil, et ce sentiment s'accentua lorsque leur visages se tournèrent vers Jon, pantelant.

— Qu'est-ce qu'il a ? s'affola Amali en effleurant la joue de l'adolescent d'un revers des doigts.

— Reculez.

La voix sèche de la militaire Arcos tétanisa l'éducatrice qui, après avoir fait volte-face, se retrouva nez à nez avec l'arme de service de sa vis à vis braquée sur Jon.

— Non mais ça va pas ? Baissez ça !

— Vous voulez tous être contaminés ? Lâchez ce gamin et reculez !

L'ordre était froid et sans émotion. Il n'ouvrait pas la place à la discussion, excluait toute tentative de négociation.

— Essayez seulement.

Le ton glacial de Eden surprit tout le groupe. Debout entre Jason et la militaire, il s'affirmait comme barrière humaine au geste que prévoyait la soldat Arcos.

Nathan le rejoignit bien vite, et releva le nez, dédaigneux.

— Il a raison. Essayez.

— Écoutez les gosses, peut-être que vos chers éducateurs vous ont fait miroiter une alternative positive à tout ce qui est en train de se jouer, mais je vais vous apprendre un truc : votre copain là, il ne va pas tarder à vouloir vous déchirer la gorge avec ses dents alors, bougez.

— Des preuves, réclama Eden. Vous savez ce qui se passe exactement, comment cette... ''chose'' fonctionne ? Très bien, dans ce cas-là on vous écoutera. Pour le moment, j'exige que vous m'expliquiez ce qui va se passer, dans les détails, soldat.

Nathan jeta un regard en biais à son ami, impressionné. Il savait Eden doué en argumentation, mais jamais il ne se serait douté que tenir tête à une militaire armée pouvait faire partie de ses aptitudes.

Amali retint son souffle, tenta de ramener Eden vers elle en lui attrapant un pan de sweat, mais contre toute attente, l'arme s'abaissa, et la soldat Arcos recula.

— S'il commence à se montrer agressif, je n'attendrai pas que tu te mettes entre mon arme et lui.

— Deal.

Yannick était ébahie par la solidité des jeunes face à la figure d'autorité évidente que représentait la jeune militaire. La façon de redresser la tête et de parler posément qu'avait adopté Eden le laissait sans voix.

Jon gronda, rappelant ainsi sa présence aux restant du groupe.

— On va l'allonger et lui donner quelque chose pour la douleur, lança Jason en s'élançant vers la porte ouverte du pavillon des Grands.

À l'intérieur, les petits observaient la scène avec intérêt, interloqués pour la plupart. Erwan et Théo, lorsque leurs camarades passèrent à leur tour la porte, les interpellèrent avec désarroi.

Qu'est-ce qui arrivait à Jon ? Pourquoi était-il dans cet état ? Et puis, pourquoi y avait-il une militaire avec eux ?

Vasco s'approcha d'eux, et soupira avant de désigner Nathan et Eden du pouce.

— On sait pas ce qui s'est passé, on était à l'hôpital nous.

— Même qu'on a faillit se faire attaquer ! lança Elies avec effroi.

Les jeunes formaient désormais un cercle, que Amali vint bientôt percer en s'y immisçant, les sourcils froncés et les traits tirés.

Vasco remarqua bien le tremblement des doigts de la jeune femme, mais ne fit aucun commentaire.

— On va aller boire un truc chaud dans la cuisine d'accord ? Jason s'occupe de Jon, tout va bien. Eden et Nathan vont nous rejoindre.

— Et toi, c'est quoi ton nom ?

À la question de Théo, Amali releva la tête et constata la présence de la militaire, à quelques mètres d'elle.

— Je pensais que vous deviez surveiller Jon.

— Je m'appelle Jelena, répondit-elle simplement.

— D'accord.

Amali la considéra longuement, s'attarda sur son regard dur, et repensa à son expression déterminée quelques minutes plus tôt, au moment de presser la gâchette pour mettre un terme à la vie de Jon.

Ses dents grincèrent, tandis qu'elle indiquait aux enfants de rejoindre la cuisine et de mettre du lait sur le feu.

Jelena la regarda faire, avant de hausser un sourcil.

— Vous ne deviez pas simplement nous accompagner ?

— Vous avez un gamin potentiellement infecté, et il est clair que personne ici n'aura la cran de régler la situation comme il s'impose. Alors je reste pour le moment.

— Comme vous voulez. Après tout, qui suis-je pour m'opposer à une militaire ?

Amali tourna les talons, attrapa la main de Gabriel, qui sortait à peine de la salle télé, avant de le guider jusqu'à la grande salle cuisine.

Vasco, parfaitement à l'aise dans son rôle de grand frère de son groupe, se tenait derrière la casserole de lait, et touillait le chocolat à l'intérieur avec peu d'enthousiasme. Les autres enfants le fixaient, les boucles closes, des airs piteux aux visages.

Erwan et Théo, assis l'un à côté de l'autre, fixaient leur tasse sans aucune expression, si ce n'est l'appréhension, et l'impatience.

Il existait au Phoenix, une hiérarchisation des liens, du care, de la protection. Bien que les éducateurs représentaient les figures dites ''responsables'', les enfants essayaient bien souvent de régler leurs problèmes entre eux. Et, tout en haut de la pyramide, se trouvaient évidemment les adolescents du groupe des Grands. Ceux qui avaient, selon les plus jeunes, le plus d'expérience, ceux avec qui ils se sentaient en sécurité. Le groupe comptait au total une dizaine de jeunes, mais dans le lot, la figure de Jon ressortait toujours. Le plus gentil, le plus conciliant, le plus à même d'écouter sans juger, puis de trouver une solution.

Nul doute que d'avoir vu leur idole dans cet état avait dû ébranler les enfants.

Amali rejoignit Vasco, passa une main dans ses cheveux pour attirer son attention, et lui désigna Mehdi du menton.

— Il faut qu'on aille récupérer un change sur le groupe, murmura t-elle.

— Tu veux que j'y aille ?

— Demande à Yannick, ou à Jelena de t'accompagner. Merci mon grand.

Vasco hocha la tête, fier d'avoir été choisi par son éducatrice pour cette mission. Il lui remit la cuillère en bois, et s'éclipsa de la salle cuisine sans porter attention aux questionnements de Elies et Gabriel dans son dos.

Yannick devait être à l'étage avec Jason et les trois autre garçons. Pas question qu'il sorte seul avec Jelena : sans l'intervention de Eden, elle aurait tué Jon sans hésitation, il ne pouvait pas lui faire confiance.

Un cri étouffé l'alarma quelque peu alors qu'il arrivait aux alentours de la chambre de Jon. Ses doigts se crispèrent et il sentit bien vite la douleur découlant de ses ongles enfoncés dans ses paumes.

Lorsqu'il passa la tête par l'entrebâillement de la porte, il constata que Jon était allongé sur son lit, retenu de force par Jason, tandis que Nathan et Eden l'observaient, horrifiés.

Yannick quant à lui, était debout contre la fenêtre, l'air abattu.

— Yannick, souffla Vasco pour attirer son attention.

L'éducateur releva la tête, et s'approcha de lui avant de refermer la porte derrière eux, une fois dans le couloir.

— Vasco ?

— Il faut que j'aille chercher un pantalon et un caleçon de rechange pour Mehdi, tu peux m'accompagner ?

L'homme hocha durement la tête, et emboîta le pas à Vasco tandis qu'ils reprenaient les escalier en sens inverse.

Resté seul adulte dans la chambre de Jon, Jason ne savait pas quoi faire. L'adolescent se tordait en tous sens pour se défaire de sa prise, souffrait visiblement beaucoup trop pour pouvoir passer outre, même avec le calmant que venait de lui administrer Yannick.

Ses doigts resserrés autour des poignets du jeune homme, il s'efforçait de lui demander d'arrêter de bouger, de se concentrer sur sa voix, rien n'y faisait.

— Jon, souffla t-il encore, proche de l'oreille du jeune homme. Essaye de respirer et de...

— Lâche-moi !

Il sembla à Jason, sentir les muscles de Jon se contracter plus fortement sous ses doigts. Comme lors d'une crise d'épilepsie, d'une convulsion. À la suite de la contraction, un autre grondement sourd déchira la gorge de l'adolescent.

— On a pas un truc pour l'endormir..., demanda doucement Nathan en faisant un pas vers eux.

— À part un coup de poêle contre la tête, rien. En plus, je ne suis pas certain que l'endormir soit la solution et que...

Il n'acheva pas sa phrase : Jon venait de se défaire de sa prise avec une force déconcertante. Comme le coup qu'il lui avait donné dans le minibus, quelque chose dans sa puissance ne semblait pas réel.

Jon n'était pas un violent, pas un gamin à se battre, il n'était pas si fort d'habitude. Les quelques fois où Jason avait dû le contenir pour une raison ou pour une autre, jamais il n'avait eu à forcer pour le tenir en place.

Il ne parvenait même plus à le maintenir à ce moment-là.

Jon se releva, le souffle court, les yeux écarquillés d'étourdissement. Ses joues étaient d'un rouge puissant, et de la sueur lui dégoulinait du front au menton.

— Pardon, s'excusa t-il aussitôt en avisant son éducateur, à quelques mètres de lui.

— Ce n'est pas grave mon grand.

Jason se maudit intérieurement, ferma les yeux pour se recentrer sur l'instant. Il ne pouvait pas laisser sa voix trahir son désarroi, alors même qu'il était accompagné de trois adolescents qui l'avaient pour seul modèle en cet instant. S'il flanchait, s'il s'avouait effrayé par la tournure inattendue que prenaient les choses, sur qui pourraient-ils se reposer ?

— Jon, rassied-toi, demanda t-il doucement.

Attentif, il avança d'un pas, les yeux rivés sur les faits et gestes de Jon. Ce dernier, loin d'être aveugle au comportement inquiet de son éducateur, fronça les sourcils et jeta un bref regard à Eden et Nathan, restés en retrait.

Il n'avait plus mal. Plus autant en tout cas ; ses muscles continuaient de se contracter bien sûr, et ce sentiment de brûlure n'avait fait que diminuer mais, il pouvait tenir debout, et c'était déjà une avancée.

Ses souvenirs étaient vague, entre leur départ du collège et ce moment où il avait discerné le visage horrifié de Jason, après qu'il l'ait repoussé.

— Eden, Nathan.

Le ton de l'éducateur était sans appel. Quelque chose clochait, et il leur interdisait tout mouvement. Mesure de précaution sans doute, qui fut perçue par les deux jeunes comme une menace envers leur ami.

Eden fut le premier à se rapprocher du jeune homme et à poser une main sur son épaule pour lui notifier sa présence.

— Eden bon sang !

Jon écarquilla les yeux, rua pour se défaire de la prise de son ami. Le contact, son toucher semblait ranimer la brûlure, l'intensifier.

— Ne me touche pas !

Son hurlement, colérique, brutal, tétanisa Eden sur place. Les yeux écarquillés face à la rage brûlante qui animait Jon, il recula d'un pas, les lèvres entrouvertes, le souffle court.Nathan le réceptionna en enroulant ses doigts autour de son poignet, manqua hurler lorsque la porte s'ouvrit à la volée, sur Jelena Arcos, arme en main, parée.

Et, sans que personne n'ai pu réagir, l'intercepter, la stopper, elle fit feu sur Jon.

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