Chapitre 7

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7

Vendredi 20 décembre 2019, 09h46

   Jon jeta un coup d’œil par la fenêtre du véhicule que Jason conduisait de façon plus ou moins appliquée, et avisa les rues désertes. Les trottoirs étaient maculés de déchets en tout genre, de verre brisé, de vêtements déchirés. Quelques voitures étaient visiblement sorties de la route, et s'étaient écrasés dans les façades, dans les barrières en métal qui longeaient parfois l'asphalte pour prévenir de possibles accidents. Des traces d'essence maculaient le goudron, des traces de pneus, des morceaux de carrosserie gisaient ci et là, loin de leur squelette d'origine.

Ses muscles se tendirent à la vue d'une poussette abandonnée contre un banc.

La vie semblait s'être brusquement arrêtée au profit d'un tableau désastreux.

À côté de lui, Eden semblait dans le même état, les dents serrées et les yeux plissés.

Le jeune homme portait un nouveau sweat trop grand, et avait rabattu la capuche devant ses yeux, le nez retroussé.

— On est d'accords, lança Jason à la cantonade, j'ai accepté que vous veniez car vous connaissez mieux les lieux, mais j'aimerais si possible que vous restiez près de moi, ok ?

Sur le siège passager, Nathan hocha la tête, repoussa ses cheveux blonds en arrière, et darda son regard dans le rétroviseur pour prendre note des vagues réponses de ses camarades à l'arrière.

— Tu aurais pu éviter de t'habiller en mode boule disco, railla t-il en désignant Jon du menton.

— Quoi ?

— Si l'idée était de passer inaperçu, bah on en est loin. Prend exemple sur Morticia Adams, lui au moins il a opté pour le noir.

— Il s'habille tout le temps en noir ! C'est pas sa tenue de circonstances !

Eden les observa d'un regard circulaire, avant de ramener ses genoux contre sa poitrine et de lâcher un long soupir.

— En étant tout à fait honnêtes avec nous-même, il y a peu de chance pour qu'on trouve qui que ce soit là-bas. Je veux dire, s'ils avaient dû être en vie, ou conscients, ça ferait longtemps qu'ils nous aurait rejoints.

— Positivité ? tenta de sourire Jason.

— Non, réalisme.

L'éducateur tourna légèrement la tête pour tenter de capter le regard du jeune homme, en vain. Eden gardait obstinément les yeux rivés sur ses mains, à plat sur ses cuisses.

De toute son unité, Eden était de loin le plus mature de tous les jeunes qu'il encadrait. Et pourtant, il n'était pas le plus vieux, seize ans seulement. Mais, sa façon de parler, de réfléchir, de voir les choses, tout faisait de lui le parfait exemple d'une maturité acquise trop tôt et surtout, trop rapidement. Parfois, ils discutaient de l'avenir, de la vie en général, et Eden était clair : la vie était inutile et franchement ''surcotée'', il ne voyait donc pas l'intérêt d'en profiter plus que ça. Tout le contraire d'un Jon qui, loin d'être aussi pessimiste que son voisin de chambrée, aimait à dire que le meilleur restait toujours à venir.

Était-ce encore le cas maintenant que la vie avait pris un virage à cent-quatre-vingt degrés ?

— Il doit forcément rester des gens là-bas.

— Et on fera quoi si on tombe sur une Maëlle bis ? Des extincteurs, ça se trouve pas si facilement, souligna Nathan en s'étirant.

— C'est pas drôle Nate.

Le grincement de Jon étonna le conducteur qui en perdit son latin quelques secondes. Par le rétroviseur, il vit le plus jeune du trio couler un regard attentif à Eden, tout en s'abstenant de le toucher. Et pourtant, Dieu seul savait à quel point le toucher était important pour Jon. Sentir, se rendre compte de la présence, de l'aspect physique des gens qui l'entouraient. Avec Eden, il avait dû s'adapter : le jeune détestait qu'on le touche, et encore plus lorsque lesdits gestes relevaient d'une preuve de pitié ou de condescendance.

— D'où ma demande que vous restiez près de moi.

— Tu nous as pas dit que tu avais été soldat ? Tu pourras leur casser la gueule easy non ?

— J'étais maître chien, soupira Jason en se passant une main sur le visage. Mais... oui, je pourrais éventuellement tenter de nous défendre si ça tourne mal mais... j'aimerais mieux éviter, ok les mioches ?

Hochement de tête collectif.

Le collège était enfin en vue. Perdu au milieu d'un décors désert et sans couleurs, son aspect massif et oppressant n'en ressortait que plus puissant encore.

Jon se concentra sur les deux larges portes de l'entrée principale qui, béantes, semblaient ouvrir sur une cavité dont on ne ressortait pas. Sur le genre de lieu hostile et si dangereux que le simple visuel de l'endroit devrait suffire à démotiver quiconque en approcherait.

— Tu as des nouvelles de Amali ?

— On est partis en même temps, donc je doute qu'elle soit d'ores et déjà à l'hôpital.

Sa prise se raffermit sur le volant.

Le matin-même, autour d'un café, il avait été décidé que la matinée se déroulerait d'une façon différée pour les trois éducateurs. Yannick resterait au foyer, avec les plus petits et tenterait à nouveau de joindre collègues, parents, familles, tout ceux qui pouvaient les aider, récupérer les enfants, faire bouger les choses. Amali de son côté, avait pour mission d'aller récupérer Elies à l'hôpital, et avait pris avec elle Mehdi et Vasco, les deux jeunes les plus âgés de son groupe, préférant laisser les trois derniers à son collègue au Phoenix. Enfin, Jason avait été affublé de la tâche la plus ingrate des trois : faire le tour du collège et des écoles, et tenter de retrouver les jeunes manquant à l'appel.

Autant dire que malgré ses beaux discours, il était loin d'être optimiste sur ce qu'ils trouveraient au collège.

Il n'avait presque rien dormi de la nuit, alerte face au sommeil perturbé de Jon et Nathan. L'un comme l'autre n'avaient pas cessé de se relever pour aller boire, aller au toilette, s'assurer auprès de lui que les plus jeunes dormaient bien en bas, et que rien d'anormal ne se passait.

Des excuses pour se rassurer bien sûr, les jeunes avaient simplement besoin de vérifier qu'il était toujours là, étendu sur le canapé en tissu jaune immonde de la salle commune de l'étage.

Eden ne s'était pas relevé, mise à part une fois où Jason l'avait entendu parler avec son voisin de chambre. Il ne savait pas ce qu'ils s'étaient dit, mais savait que ni l'un ni l'autre à ce moment-là, n'étaient sortis de la chambre pour quémander son soutien ou son aide. Ils avaient réussi à se gérer seuls, à se rassurer sans lui.

Le fait est que, durant ses longues heures d'insomnie, il avait consulté les informations, suivi des débats radiophoniques, essayé de comprendre ce qui se jouait là, dehors. Mais il n'y comprenait rien. D'un côté, on parlait de la rage qui aurait mutée. De l'autre, on parlait d'une intoxication des eaux, avec un virus inconnu. Enfin, et cette explication restait de loin la plus folle qu'il ait entendu, il pourrait s'agir d'un dérèglement de l'atmosphère créé par un changement dans les rayons du soleil.

Une chose était en tout cas certaine : en France, en Espagne, en Allemagne, e Italie, en Europe en général, c'était la merde. Il n'avait pas encore entendu parler de l'Asie, de l'Afrique, des Amériques et de l'Océanie mais nul doutes qu'eux non plus ne seraient pas épargnés longtemps.

Un dernier coup de volant avant que le minibus ne se gare enfin sur une place de parking désert, dehors, il faisait un froid de canard, et c'était bien la seule cose de normale.

Nathan sorti rapidement, attrapa sa sacoche qu'il passa autour de son épaule, et considéra Jon un long moment. Le plus jeune était prostré, les mains dans les poches de sa veste, son bonnet enfoncé sur sa tête comme une sorte de masque. Ses yeux rivés au sol ne laissaient pas l'opportunité à ses camarades de capter son regard.

Jason s'approcha de lui, et passa une main dans ses cheveux pour attirer son attention.

— Tout va bien se passer.

Mensonges.

Jason se mordit la lèvre, et secoua la tête. Il était temps d'entamer les recherches, temps de passer les doubles portes béantes.

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