Chapitre 4

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4

Jeudi 19 décembre 2019, 18h12

   Trente minutes plus tard, lorsque Yannick arriva enfin, le constat était dramatique : parents et collèges injoignables, informations plus qu'alarmantes à la radio, enfants de plus en plus paniqués.

Dehors, il faisait nuit noire.

— Les parents de Vasco ne répondent pas non plus, soupira Jason en raccrochant.

Amali, convulsivement, tira sur ses pointes de cheveux tout en faisant les cent pas dans le petit bureau. Assis sur un siège, Yannick relisait une énième fois les informations sur internet : rien de nouveau ou de rassurant. Un pli s'était formé entre ses sourcils tandis qu'il parcourait les pages web d'un œil critique.

— Comment ça a pu vriller comme ça ?

Il secoua la tête, se passa une main dans les cheveux, et soupira.

— Vous avez appelé l'hosto, pour Eli ? Et les autres éducs ?

— Injoignables. Je pense que les lignes téléphoniques sont saturées, le signal est faible et pollué.

Yannick soupira à nouveau, avant de se prendre la tête entre les mains.

C'était lui, le doyen ici. En face de lui, il n'avait que deux petits jeunes, des bleus avec à peine un d'expérience pour l'un, et trois ans pour l'autre.Vingt-cinq et vingt-trois ans, que pouvait-il faire d'eux ? Cependant, à quoi pouvait bien lui servir ses trente ans de foyer à cet instant ? À rien, diablement rien, si ce n'était relativiser, et rassurer les gamins.

— Vous savez quoi ? Je vais aller faire à bouffer. Ça occupera les gamins, et ça vous laissera le temps pour réfléchir, lança Amali en s'éclipsant du bureau.

Yannick eut le temps d'entendre les exclamations des enfants ravis de la voir enfin quitter la pièce avant que la porte ne se referme derrière elle.

Le poste de radio grésillant à côté de lui, crachotait des informations entre l'horreur et l'inimaginable, dignes d'un mauvais film de science fiction des années soixante-dix. On parlait ''épidémie'', ''contamination ultra-rapide'', ''zombies'' même. Les deux premières citations pouvaient s'avérer justes, pas la troisième. Il avait vu de ses propres yeux, ce que ce ''virus'' faisait aux gens. Ça ne les tuait pas, non. Ça les rendait juste fou. Fou de quoi, pour combien de temps, à quelle mesure ? Aucune idée.

— J'espère que tu as pris ta brosse à dent, parce que j'ai bien l'impression qu'on va passer la nuit ici, soupira Jason en s'étirant. Je vais essayer d'appeler mes parents.

Yannick hocha la tête. Lui, il n'avait personne à prévenir. La seule à qu'il aurait pu passer un coup de fil avait claquée la porte des années plus tôt, en l'accusant de ne vivre que pour le Phoenix. Il n'avait pas objecté.

— Tu fais bien. De toute façon, on ne pourra rien faire ce soir.

— Je vais quand même aller jeter un coup d’œil chez les Petits. Apparemment Eddie a mis un coup d'extincteur à Maëlle. Je vais aller voir si... enfin tu vois quoi.

Yannick hocha la tête.

Il appréciait bien Jason. Un petit gars de vingt-cinq balais, un gamin en somme. Avec ses airs un tantinet ''m'as-tu vu'' et sa moto, il s'était attendu à avoir à ses côtés un éducateur au ras des pâquerettes. Pas plus bon qu'à passer ses services en pause cigarette et à se la péter auprès des adolescents qu'il suivait.

Pas du tout. Il était même plus performant que certains autres, pourtant visuellement plus à même de représenter le métier. Jason avait le mérite de savoir parler aux enfants, de garder la bonne posture, la bonne distance, tout en s'évertuant à devenir une figure à suivre, un modèle à atteindre pour les ados dont il s'occupait.

...

   Mehdi secouait activement le fouet dans le saladier, espérant voir les ingrédients se mélanger, former quelque chose de visuellement acceptable, en vain. Cela faisait pourtant cinq bonnes minutes qu'il s'acharnait en y mettant tout son cœur.

— T'as l'air dans la merde frère.

Vasco, derrière lui, observait d'un œil critique l'infâme bouillie hétérogène qui stagnait au fond du saladier, un sourcil haussé.

— Tu sais faire mieux peut-être ?

— Mec, je suis le plus grand d'une fratrie de six, alors oui, je sais mieux faire.

— Tu veux dire qu'il y a encore six spécimen dans ton type là dehors ? Je pensais pas que les portos baisaient autant.

— La ferme couscous.

Mehdi ricana tout en fourrant le saladier entre les mains de son ami, le sourire aux lèvres.

— Fais-toi plaisir, si jouer la femme au foyer c'est ton trip.

— Les garçons, j'ai rien dit jusqu'à maintenant, mais on arrête là.

Amali, les bras croisés, les fixait d'un sale œil depuis l'autre bout de la cuisine. Gabriel à ses côtés, s'amusait à étaler de la pâte à pizza avec un bocal à cornichon, et s'en réjouissait comme si cette activité était la plus hilarante de sa vie.

Mehdi haussa les sourcils, mais ne fit aucun commentaire, là où Vasco éclata de rire à son tour, mais pour des raisons autres que Gabriel.

— Lui il doit vraiment être autiste.

— Quand on a été placé parce que nos parents pouvaient plus voir notre gueule en peinture, on évite de se moquer des gens qui ont de vrais raisons de pas être bien dans leur tête, Vasco, railla Erwan en se rapprochant d'eux.

Le jeune homme s'arrêta de rire presque instantanément, et plongea son regard dans celui du plus jeune.

— T'as dis quoi là ?

— Tu m'as très bien compris je crois, m'oblige pas à répéter.

— Erwan, tu...

En deux enjambées, Amali se retrouva entre eux, bras écartés. D'un mouvement de tête, elle considéra chacun des partis, et mordit pensivement sa lèvre avant de soupirer.

— Alors même en période de crise, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous mettre dessus ?

— Rectification : même en période de crise, Vasco n'est pas capable de fermer sa grande gueule, rétorqua Erwan acerbe.

— C'est quoi le problème ?

Erwan, bras croisés, s'adossa au frigo de la cuisine, tandis que Vasco restait campé sur sa position, menaçant.

— Mehdi ?

Face au silence des deux autres jeunes, Amali s'adressa directement à lui, certaine qu'elle saurait en lui demandant, ce qui venait de se jouer entre les deux jeunes.

Mehdi était un bon gamin. Turbulent, toujours en première ligne pour faire des pitreries aux éducateurs et aux chefs de service, mais n'avait définitivement pas mauvais fond, là où la question se posait souvent pour Vasco. Et pourtant, ils formaient un véritable duo dynamique, où l'un emportait toujours l'autre dans les pires bêtises qui soient. Et étonnement, devant la directrice, les idées venaient tout le temps de Mehdi, lorsque le soir, confondu en pleurs et en excuses, elles venaient de Vasco.

— J'ai pas tout suivi, bafouilla t-il.

— Pas grave. Tu me feras juste penser à t'acheter un sonotone lorsque tout ça sera terminé, parce que franchement, tu as une très mauvaise audition pour ne pas entendre de quoi ils parlaient à seulement un mètre d'eux.

Il haussa les épaules, et s'éclipsa d'un léger « je vais rejoindre les petits ». Dans la cuisine ne resta alors que Amali, Vasco, Gabriel et Erwan.

— J'attends, déclara t-elle après une bonne minute de silence.

— Tu crois que c'est le moment pour s'attarder sur ce genre de chose ?

— Tu n'as pas à me dicter mon travail, Vasco. Même avec cette... crise. Ici c'est moi l'adulte, et j'aimerais savoir ce qui a mis Erwan de si mauvais poil.

Vasco renifla, grinça des dents, et se mura dans le silence.

Erwan de son côté, s'était finalement assis sur le plan de travail, ses courtes jambes battant l'air au rythme de la colère qui grondait en lui. Comment tout dire à Amali, alors même que Gabriel était à deux mètres ? Il avait une folle envie de balancer Vasco, mais ne voulait pas non plus afficher face à son ami le plus proche, ce qui avait été dit sur lui. Paroles anodines pour certain, dévastatrices pour d'autres. Comment savoir ce que cela déclencherait en lui ?

Avec les années passées au foyer, il avait appris à se taire, plutôt que déclencher une tornade à base de mots.

— Très bien, et bah vous savez quoi ? C'est la merde là-dehors, et on sait pas encore à quel point. Mais une chose est sûre : avec ce genre d'attitude, la vraie merde, c'est ici qu'elle va se jouer. Et vous m'excuserez la vulgarité, mais là on a d'autres choses à régler que ce genre de bêtises.

Et sur ces mots, elle congédia les deux suspects pour ne rester qu'avec Gabriel, qui durant l'échange, avait terminé d'étaler sa pâte et d'y disposer la sauce tomate.

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