Chapitre 6

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 Le déjeuner se déroula dans le calme et l'ordre, comme la famille en avait l'habitude. La discussion se centra sur les futures fiançailles de Melya, qui gonflaient le couple royal de fierté et de joie. Alrich étant souffrant, il ne participait pas au repas, et sa frimousse enjouée manqua à Andora. Elle se promit de lui rendre visite plus tard dans la journée afin de prendre de ses nouvelles et de lui tenir compagnie. Cependant, ses projets d'après déjeuner étaient tout autre et la menaient en dehors de la citadelle, au village d'Asylia. La princesse désirait retourner à la Taverne depuis l'instant où elle avait quitté la petite bourgade enveloppée de sa bulle protectrice, et puisque ses parents étaient occupés aux préparatifs de la fête, elle pouvait se permettre de s'absenter quelques heures afin d'assouvir sa curiosité sans que sa disparition ne fut remarquée.

La fin du repas lui parut d'une longueur sans fin, et elle se rua sur sa tenue d'équitation lorsqu'elle parvint finalement à rejoindre sa chambre. La Taverne était quasiment vide, et Andora s'approcha à grands pas de la barmaid.

  • Merk est-il présent ?
  • Je ne l'ai pas vu encore, lui fit savoir la rousse. Rog est dans sa chambre si tu veux.
  • Ce n'est pas lui que je suis venue voir. Mais s'il me faut attendre le retour de Merk, autant discuter avec lui.

La princesse s'engouffra dans l'escalier qui menait à l'étage des chambres et prit le couloir de gauche en comptant quatre portes avant de toquer fermement à celle du brigand tatoué. Ce dernier l'invita à entrer et elle pénétra dans la chambrette en prenant soin de refermer derrière elle. Rog était assis sur le lit simple qui remplissait pourtant la moitié de l'espace et leva les yeux vers elle.

  • Votre affaire en ville s'est-elle déroulée comme vous le souhaitiez ?
  • Comme toujours, déclara-t-il d'un air fier et triomphant.

Andora remarqua immédiatement son regard légèrement voilé et son attitude excessivement nonchalante. De plus, l'odeur de l'alcool avait envahi la petite pièce, ce qui froissa le nez de la princesse. Toutefois, elle préféra ne pas relever l'ivresse du brun, et engagea une nouvelle conversation sur leur possible future expédition. La jeune femme n'oubliait pas que son vœu le plus cher était de visiter tout le royaume et que son guide était son seul moyen d'y parvenir.

  • Tiens donc, tu te souviens que j'existe ?

Le ton employé par le voleur surprit la jeune femme.

  • Que voulez-vous dire ?
  • Tu n'es pas venue ici pour me voir cet après-midi.
  • C'est exact. Je venais discuter avec Merk.
  • Alors tu n'as qu'à lui demander de t'emmener voir du pays.

Andora fit claquer sa langue pour signifier son agacement et se plaça devant lui, le regard dur.

  • Je pensais que vos récompenses vous motiveraient plus que cela, mais s'il vous plaît de les laisser à d'autres, libre à vous.
  • Tu penses que tu peux tout t'acheter avec l'argent du royaume, hein, cracha Rog en se levant et en écrasant la princesse par sa carrure imposante. Tu penses pouvoir m'acheter avec quelques piécettes et que je suis à ton service comme un vulgaire larbin, disponible quand tu claques ds doigts. Je ne te sers à rien d'autre qu'à assouvir ta petite curiosité malsaine et maladive.
  • Vous êtes ivre, et je ne m'engagerais pas dans cette conversation avec vous.
  • Dans quoi d'autre refuses-tu de t'engager avec moi ?

Andora le regarda fixement en fronçant les sourcils. Les insinuations que proférait Rog la rendaient perplexes et sans voix et l'attitude agressive du voleur commençait à effrayer la jeune femme.

  • Je te fais peur, remarqua le tatoué en s'approchant un peu plus d'elle.
  • Oui, je l'admets.
  • Tu fais bien d'avoir peur. Tu crois peut-être que le monde est sans danger et inoffensif, mais détrompe-toi. Ton rang t'a toujours préservé de tout, mais il est temps que tu vois la vérité en face.
  • Pourquoi êtes-vous en colère, messire Rog ? Ai-je fait quelque chose qui vous aurait déplu ?
  • Pauvre petite princesse en mal d'affection qui recherche l'approbation d'un homme. Depuis quand ne pas me décevoir t'importe-t-il ? Depuis quand la princesse s'intéresse-t-elle à ce qu'un roturier hors-la-loi peut ressentir ?
  • Messire Rog, vous me faites réellement peur à présent, arrêtez je vous prie.

Andora se retrouva rapidement dos au mur, le corps massif d Rog lui retirant toute retraite. Elle se sentait acculée par un prédateur et cette sensation lui fit couler une sueur froide le long de l'échine.

  • Si je te fais peur, imagine ce que d'autres pourraient te faire ressentir. Tu sais ce dont je suis capable, tu m'as déjà vu le faire. Je peux t'assurer qu'il n'y a pas que le sang de Graveh qui salit mes mains, déclara-t-il en les plaquant près du visage de la jeune femme. Tu veux découvrir le monde ? Peut-être aurais-je du le laisser terminer afin que tu expérimentes certaines choses. Ou préfères-tu que ce soit Merk qui t'apprenne, et est-ce la raison de ta présence ici aujourd'hui ? Tu sembles être très intéressée par lui, même si tu le nies.
  • Seriez-vous jaloux ?
  • Jaloux ? Je n'ai pas besoin d'être jaloux. Je peux obtenir ce que je veux, quand je le veux, et sans ton argent si précieux.
  • Et que voulez-vous, s'enquit Andora bien qu'elle sut qu'elle s'engageait sur une pente glissante.
  • Je veux te montrer la vie réelle, gronda le voleur d'une voix caverneuse et profonde qui n'inspira rien de bon à la princesse.

Cette dernière frissonna lorsque Rog agrippa son menton avec violence et plaqua ses lèvres contre les siennes de force. La princesse tenta de se dégager, mais la pression exercée par la masse du voleur contre son corps était bien trop importante et les doigts de Rog s'enfonçaient dans sa mâchoire à chaque mouvement, lui tirant des gémissements de douleur. La porte de la chambre s'ouvrit alors à la volée tandis qu'elle se débattait férocement, en vain. Merk pénétra dans la pièce et s'abattit sur Rog, les traits déformés par la colère.

  • Lâche-la ! Ôte tes mains de ma sœur !

Rog se recula et Merk en profita pour lui administrer un direct du droit dans la mâchoire, ce qui étourdit son compère qui chuta au sol. L'alcool et le coup de poing avaient calmé le tatoué, mais Merk s'avançait pour continuer l'escarmouche quand Andora le retint par le bras.

  • Laisse le. Je crois qu'il a dessaoulé maintenant.

Rog grogna à leurs pieds, et ils l'aidèrent à se relever et s'allonger sur son lit. Andora apporta un verre d'eau au brigand et celui-ci n'osa pas la regarder dans les yeux quand il la remercia.

  • Vous comptiez me l'avouer quand ?

Andora évita son regard à son tour. Merkan, quant à lui, préféra sourire en répondant.

  • Tu avais l'air fort occupé et bourré, je ne pensais pas que tu prêterais attention.
  • Je crois bien que c'est ça, plus que le coup, qui m'a dégrisé immédiatement.
  • Il est encore tôt pour être ivre, tu ne crois pas ?
  • Si tu restes pour me faire la leçon, tu peux repartir, merci. Mais avant, je voudrais bien avoir des explications.
  • Messire Rog, déclara solennellement Andora en désignant l'autre voleur, je vous présente mon frère, le prince Merkan, bien que je ne sois toujours pas entièrement convaincue.
  • Pourquoi ne me fais-tu pas confiance, s'indigna Merk.
  • Parce que tu ne pourrais être qu'un usurpateur, utilisant ta ressemblance avec Merkan pour te faire passer pour lui et ainsi t'accaparer le trésor.
  • Le trésor royal est sous bonne garde, petite sœur. Les Trésoriers ne se font pas tromper par une vague ressemblance.

L'évocation des Trésoriers par le jeune homme fit écarquiller les yeux d'Andora, qui sourit finalement avec tendresse à son frère, certaine à présent de son identité.

  • En as-tu parlé à quelqu'un ?
  • Bien évidemment que non. Comment voulais-tu que j'aborde le sujet ? Lors d'un repas de famille, entre le fromage et le dessert, lancer qu'en me promenant dans un village habité uniquement par des hors-la-loi et des criminels, j'avais rencontré mon frère qui est sensé être mort depuis des années ? Je ne sais pas quelle information les aurait le plus interloqués dans cette phrase.
  • Tu aurais pu demander des explications à Père.
  • Oui, en effet, quitte à être privée de lumière de jour jusqu'à la fin de ma vie, autant commencer par le bourreau qui exécutera la sentence.
  • C'est grâce à lui si je suis toujours en vie aujourd'hui, il aurait pu te fournir des réponses.
  • Des réponses que tu peux me donner sans qu'une punition ne m'attende comme conclusion, fit remarquer la jeune femme.
  • C'est exact, rit son frère, avant d'être interrompu par Rog.
  • Réponses que je voudrais bien avoir aussi, si ce n'est pas trop vous demander. J'aurais sincèrement pu te faire du mal le premier soir à cause de ces mensonges mon frère, et cela aurait pu éviter une situation particulièrement gênante.
  • Navré, je ne savais pas que tu avais un droit de regard sur les fréquentations de ma petite sœur.
  • Il n'en a pas, s'exclama Andora, les joues rouges d'embarras.

Les deux hommes rirent doucement de cette réponse hâtive et la princesse se redressa, atteinte dans son amour-propre. Elle se tourna vers son frère et plongea son regard brun dans les yeux noisette de l'aîné.

  • Je n'ai finalement pas eu la conversation que je souhaitais avoir avec toi, mais je crains de devoir reporter une nouvelle fois ces fameuses explications. Cependant, ne crois pas t'en sortir longtemps, je vais rapidement revenir, et j'exigerais tous les détails !

 Puis, Andora se détourna prestement des deux hommes. Aucun n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche pour répliquer qu'elle avait déjà disparu de la chambre.

Rog soupira lourdement et se pinça l'arête du nez, tentant de rassembler ses esprits. L'arrivée d'Andora dans sa vie avait été similaire à celle d'une tempête qui avait dévasté tous ses sentiments et ses certitudes. Au fil des années et des déceptions, il s'était forgé une réputation de libertin, aussi insaisissable que l'air et fougueux qu'un étalon. Mais depuis qu'il avait rencontré la princesse, son cœur s'était adouci et brûlait d'un feu nouveau. Il avait mis cela sur le compte de l'aventure entreprise, de la perspective de gagner beaucoup d'argent en faisant peu de choses, mais plus les semaines avançaient, et plus le doute s'immisçait. Cependant, l'alcool et la jalousie venaient de mettre à bas tous les efforts qu'il avait fournis et d'anéantir ses espoirs. Depuis l'arrivée fracassante de Merk, elle n'avait pas relevé les yeux vers lui, ni même adressé la moindre parole à son encontre, témoignant de son état d'esprit sombre. Mais ce qui le laissait le plus pantois était la nouvelle qu'il venait d'apprendre : Merk, son ami depuis des années, son ancien apprenti, celui qu'il considérait comme son frère, était le Prince de Kandris'ka dont le Roi avait annoncé la disparition dix ans auparavant, et se trouvait donc être le frère aîné de sa petite princesse.

Merkan, se méprenant sur l'origine du soupir de son compère, l'informa de la raison du départ de la jeune femme :

  • Elle ne pouvait faire autrement, elle doit finir d'aider à la préparation du grand bal de demain soir.
  • Quel bal, demanda Rog en sortant subitement de ses pensées.
  • Le roi organise un grand bal pour renforcer les liens avec ses alliés et officialiser les fiançailles de Melya. Tout le monde est au courant.

Rog grogna et oublia en un instant de questionner son acolyte sur son passé sombre. Une idée avait germé dans son esprit encore troublé et accaparait toute son attention.

Andora rentra au château avec précipitation. Depuis qu'elle avait croisé Merkan à la taverne, son image ne cessait de hanter ses pensées. Le jeune homme était le premier né de la famille royale et devait donc prétendre au trône. Cependant, tout héritier potentiel se doit de passer l’Épreuve du Jugement afin d'assurer sa place de roi de Kandris'ka et Merkan, à ses quinze ans, ne fit pas exception. Andora avait passé toute son enfance accrochée aux jambes de son frère aîné, tant elle l'aimait et appréciait le suivre dans son quotidien. Lorsque le jour du test arriva, elle était persuadée qu'il reviendrait victorieux. Toutefois, elle ne le revit jamais gravir les marches qui menaient aux sous-sols et à l'antre des Juges. Le roi était l'unique personne autorisée à assister au test, et son retour fut le seul dans la Grande Salle du Trône. Andora avait pleuré son frère pendant des jours, et ne s'était jamais totalement remise de sa disparition. Elle s'était alors plongée dans l'éducation et la Lecture afin de combler le manque qu'il avait laissé dans son cœur et sa vie.

Toutefois, tout ce sur quoi elle avait basé les onze dernières années de son existence venait de s'écrouler. La joie de revoir ce frère tant aimé était teintée de l'ombre du mensonge et de l'incompréhension. Le roi avait déclaré son fils mort à la population et à sa famille, et Merkan n'avait jamais réapparu suite au test. Et pourtant, il se trouvait près d'elle quelques heures auparavant, et son identité ne faisait aucun doute. Elle aurait voulu partager cette information avec sa famille et le monde entier, laisser exploser son bonheur et sa félicité, et voir la même satisfaction dans les yeux de sa mère, meurtrie d'avoir perdu l'un de ses enfants ; mais sa raison, ainsi qu'une petite voix dans son coeur, lui disaient de taire ce secret et de ne pas divulguer cette nouvelle, ce qui la déchirait intérieurement.

À cet instant, penser à Merkan lui fit rappeler l'état de santé de son petit frère, souffrant depuis la veille. Elle décida alors, après un crochet dans sa propre chambre, de rejoindre les appartements de l'héritier au trône. Une voix sourde lui accorda l'entrée lorsqu'elle frappa doucement au battant de bois, et elle pénétra dans la pièce avant de s'asseoir près d'Alrich sur son lit.

  • Comment te sens-tu, petit prince ?
  • Un peu mieux, mais mère refuse toujours que je sorte.
  • Ça ne doit pas être très divertissant.
  • Je crois que je préfère encore les leçons de Maître Bard, se plaignit le blond sous le rire moqueur de son aînée.
  • Je me suis dit que tu aimerais peut-être que je te fasse un peu de Lecture, proposa Andora en désignant l'épais volume qui reposait sur ses genoux.
  • C'est la Saga sur laquelle tu travailles en ce moment ? Je serais plus que ravi !

Alrich s'installa confortablement sous ses draps, sa tête blonde calée entre deux coussins moelleux, attentif au moindre mot qui franchirait les lèvres de sa sœur.

  • La quête d'Ivoch consistait à retrouver et rassembler les anciens dieux sous la bannière de la foi et de la croyance des hommes, afin d'instaurer un nouvel âge de paix et de prospérité sur le continent. Ses recherches furent longues et souvent infructueuses, et maintes fois la lueur du désespoir ternit son regard. Mais il persévéra, jusqu'à ce fameux jour où la réponse tant attendue lui vint de la mer. Chaque dieu régissait un domaine particulier, et une hypothèse voulait qu'après leur déchéance, les divinités s'en retournèrent dans leur élément de prédilection. Ivoch invoqua donc d'anciennes forces oubliées et à la suite de multiples incantations, l'appel fut entendu. Moi même je ne peux relater clairement la façon dont ces événements arrivèrent, car tout se passa comme dans un rêve, et les souvenirs m'apparaissent à travers un voile opaque et lointain. Cependant, la demande d'Ivoch de communiquer avec l'ancien dieu des mers fut acceptée et celle qu'on appelle La Naufrageuse sortit des eaux sombres de la Mer des Brumes. Elle apparut sur la berge, baignée de la lumière du crépuscule et le temps parut se figer tandis qu'elle avançait vers nous, le corps toujours à moitié immergé.
  • À quoi ressemblait-elle, s'extasia Alrich, coupant Andora dans son récit.

La princesse parcourut la suite du récit d'un rapide coup d’œil et son don de Lecture lui apprit instantanément le sens des phrases suivantes. Cependant, elle décida d'éluder certains détails en poursuivant sa lecture :

  • Une sirène merveilleuse. Un être d'une beauté imparable et inégalable, à la peau satinée et aux longs cheveux aussi pâles que les coraux qui tapissent le fond des océans. Des yeux aussi sombres que les eaux houleuses en pleine tempête. Le haut de son corps était entièrement nu, mais ne possédait pas de caractéristiques physiques propres aux femmes humaines. De petites coquillages constellaient sa peau lisse et luisante, ornant son corps comme d'autant de diamants précieux. Toutefois, la particularité de cet être résidait dans le bas de son anatomie : à l'instar des animaux aquatiques que nous avons pu observé lors de notre traversée, cette créature ne disposait pas de deux jambes, mais d'une seule réunie en une queue recouverte d'écailles irisées dont la couleur changeait en fonction de la luminosité. Cet appendice caudal ressemblait fortement à celui des requins, vertical et asymétrique. Mais le plus incroyable survint lorsque l'eau se retira autour de la Naufrageuse et que sa nageoire entra en contact avec le sable de la plage. En effet soudain, sa queue se scinda en deux parts et lui permit de se mouvoir sur la terre ferme, comme nous. Elle s'approcha alors d'une démarche incertaine et hésitante, tel un faon à sa naissance. Ivoch s'avança à son tour, tentant de paraître à la fois serein et inoffensif, bien que sa main tremblante était visible à des mètres. Nous avions face à nous un ancien dieu, un être d'une puissance phénoménale et d'une importance exceptionnelle, et cette rencontre restera à jamais gravée dans ma mémoire.

 Andora marqua une pause dans son récit, mais ne reçut aucune critique de la part de son petit frère. Lorsqu'elle tourna la tête dans sa direction, elle remarqua alors ses paupières closes et son souffle régulier et lent. Un sourire tendre et affectueux étira ses lèvres tandis qu'elle refermait doucement l'épais volume sur ses genoux. L'aînée remonta délicatement le drap sur les épaules de son cadet et sortit de la chambre sans un bruit. Seulement à ce moment-là, elle se permit un long soupir et un froncement de sourcils. Elle n'avait pas lu l'intégralité du récit et avait modifié certaines phrases afin de convenir à la lecture d'un enfant de dix ans. Cependant, son don lui avait permis de découvrir des faits encore inconnus qu'elle voulait approfondir. Elle s'empressa de rejoindre ses propres appartements et s'installa à son bureau, empoignant une plume et encrier afin de fixer ses découvertes sur le parchemin. Elle retrouva rapidement le passage et reprit sa Lecture décrivant l'être surnaturel auquel avait eu affaire Ivoch et son dévoué second.

  • Elle apparut sur la berge, baignée de la lumière du crépuscule et le temps parut se figer tandis qu'elle avançait vers nous, le corps toujours à moitié immergé. Une sirène merveilleuse. Un être d'une beauté imparable et inégalable, à la peau satinée et aux longs cheveux aussi pâles que les coraux qui tapissent le fond des océans. Des yeux aussi sombres que les eaux houleuses en pleine tempête. Voilà à quoi nous nous attendions lorsque nous avions découvert l'existence de la Naufrageuse dans les légendes et récits des anciens. Cependant, la créature qui sortit des eaux à cet instant fut très différente de celle espérée. Durant l'âge d'or des dieux, la Naufrageuse devait être magnifique. Toutefois, la déchéance que subirent les divinités affecta autant leur puissance que leur apparence physique.

Andora se plongea dans le déchiffrage du texte erroné qu'elle avait lu à Alrich quelques instants plus tôt. L'identité des anciens dieux était pratiquement inconnue et bien que l'expression « Par les Douze » entrât dans le langage courant, peu de personnes savait qui ils étaient réellement, et la princesse avait l'occasion de découvrir l'apparence et le sort subi par ces divinités d'un autre temps.

  • La sirène arborait une longue chevelure sombre et plaquée autour de son visage maigre aux pommettes aussi saillantes que les récifs. Toutefois, en s'approchant, je remarquai alors qu'elle ne possédait pas de cheveux, mais que son crâne était recouvert d'algues verdâtres et noires à l'aspect presque huileux qui tombaient sur ses épaules osseuses. De sa face blanchâtre, nous ne remarquions que ses grands yeux sans paupières, recouvert d'un voile protecteur opaque lui permettant sans doute une vision sous-marine optimale. Ses immenses pupilles noires bougeaient sans cesse, évaluant nos positions et nos attitudes comme un chasseur près à bondir sur sa proie. De micros écailles sombres et ternes parsemaient la peau de ses joues, ainsi que son buste et sa nageoire caudale. Cependant, plusieurs était tombées ou avaient été arrachées, et les plaies que cela avait engendré n'étaient toujours pas cicatrisées, laissant apparaître des pans de peau nécrosée. Ses mains palmées se terminaient pas des ongles aussi acérés que des griffes et ses jambes nouvellement acquises durant son arrivée sur la plage étaient aiguisées comme des couperets. Lorsqu'elle ouvrit la bouche afin de converser avec notre Capitaine Ivoch, de l'eau trouble sortit de sa bouche en même temps que ses mots gutturaux, et j'aperçus des dents gâtées et noircies.

Des coups frappés à la porte firent relever la tête d'Andora. Rosa passa la tête dans l’entrebâillement et baissa les yeux vers la princesse assise à son bureau.

  • Le dîner est servi, mademoiselle. Et si ce n'est pas trop vous demander, demain, nous devrions choisir une tenue pour le bal des fiançailles.
  • Tu as raison. Merci.

 La gouvernante referma doucement la porte et Andora regarda une nouvelle fois la Saga avant de quitter sa chambre afin de rejoindre ses parents et sa sœur dans la salle à manger. La description de la Naufrageuse relatée dans ce précieux ouvrage lui avait donné des frissons et matière à réflexion. Les dieux devaient chérir les hommes et leur apporter prospérité et fortune en récompense à la foi des mortels. Lorsque ces derniers se détournèrent des immortels, ceux-ci perdirent leur puissance et furent rongés par la haine à l'égard des hommes trop orgueilleux. Toutefois, Andora ne connaissait pas la conséquence effroyable que cela engendra sur les divinités, réduites au rang de lie de la société, et cette découverte l'estomaqua autant qu'elle la fascina.

Cependant, la présence de son père en bout de table la sortit rapidement de ses pensées littéraires, et un malaise lui noua la gorge. D'après les dires de Merkan, le roi était l'instigateur de cette tromperie et mentait à ses sujets, mais également à sa propre famille, à propos la survie de son premier né. Comment devait-elle agir envers lui maintenant qu'elle se trouvait dans la confidence ? Devait-elle l'évoquer en privé avec lui ? Ou au contraire faire éclater cette imposture en public, afin que le reste de ses proches puisse profiter de cette nouvelle renversante ? Toutefois, si elle abordait le sujet avec son père, ce dernier exigerait des explications concernant les retrouvailles de ses enfants, et elle ne saurait mentir à son tour à son géniteur pour dissimuler l'existence d'Asylia et de Rog dans sa vie. De plus, la pression que le duc Rehvak exerçait à l'Est méritait bien plus l'attention du roi que les questionnements incessants de sa fille cadette. La jeune femme décida alors de dissimuler cette information et tenta de participer au débat concernant l'ouverture ou non des jardins arrières du château lors de la réception du lendemain, bien que la permission d'accès au labyrinthe miniature et au kiosque l'importait peu.

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Naya

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À force d’être chevauchée, j’ai fini par me familiariser avec les hommes.
Ils me flattent parfois, disent que j’ai l’étoffe d’un champion. Ils dosent même mes aliments avec l’aide d’un nutritionniste.
Mais je ne me soumettrai jamais. Je les hais du haut de leur arrogance à l’odeur fade de leur épiderme. Jamais ils ne parviendront à me corrompre.
Jamais.
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Défi
PaulineLambrechts

Beaucoup répondent à la question " Qu'est ce que le bonheur?" par "la famille" ou "les amis" mais je trouve que c'est une réponse conventionnelle et qu'un certain nombre de personnes ont peur d'être jugées si elle répondaient autres choses. Pourtant le bonheur est très subjectif et je crois que les choses qui permettent d'y accéder changent en fonction de l'âge, de la situation ou du lieu de chaque personne et qu'il est beaucoup plus complexe que ce qu'on veut le faire croire. Il ne suffit pas de manger un "Kinder" comme le montrent les pubs ou d'acheter une grosse voiture ou un parfum. 
Pour ma part, je pense être heureuse lorsque je suis bien installée dans un fauteuil ou dans mon lit avec un bon bouquin. Je suis heureuse lorsque je suis au calme et que je peux me détendre. Je suis aussi heureuse quand j'apprend de nouvelles choses que ce soit à l'école, par moi-même ou grâce à quelqu'un d'autre. Ou encore quand je discute avec mon amoureux couchés l'un contre l'autre, quand on rit ou se chamaille.
Ces petites choses agréables contribuent au bonheur et sont des détails qui en facilitent l'accès. Mais dans quelques années, après mes études, je suis certaine que mes critères de bonheur changeront et que ceux-ci ne me permettront plus d'être parfaitement heureuse.


J'ai encore des difficultés à exprimer ce qu'est le bonheur car pour moi, c'est aussi un état de  plénitude qu'on ressent au plus profond de soi. Qui est beaucoup plus complexe à atteindre que le simple contentement. Vivre dans un environnement stable, gagner de quoi vivre convenablement et pouvoir rester fidèle à mes principes sont des critères que je juge important pour être heureuse dans ma vie future. Et même si nous ne savons jamais de quoi sera fait l'avenir,je me battrai pour les atteindre.
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