Chapitre 5

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 Le quotidien d'Andora était rythmé entre ses promenades atour du château en compagnie du voleur, ses visites à la Taverne de la Belette afin d'apprendre à mieux connaître Annie et quelques habitués et ses occupations princières. Ces dernières consistaient principalement à profiter de ses talents de Liseuse pour déchiffrer d'anciens récits, et son travail sur la Saga d'Ivoch la passionnait tout autant que la découverte du monde extérieur. Maître Bard lui avait bien sûr enseigné l'histoire globale de ce grand homme, fondateur du royaume et premier roi de Kandris'ka, mais pouvoir se plonger dans ces aventures qui semblaient prendre vie sous la plume de son fidèle ami était à la fois excitant et enrichissant, car elle pouvait enfin connaître les secrets et les dessous de l'histoire officielle.

 Toutefois, une ombre venait ternir ce tableau qui lui paraissait pourtant presque idéal. La vie de la princesse s'agençait parfaitement avec toutes ses activités, et même son humeur générale s'était légèrement améliorée, faisant montre d'un peu plus de sympathie et de chaleur envers les personnes qu'elle côtoyait. Mais une pensée ne cessait de troubler son calme depuis sa discussion avec sa gouvernante, et elle se résolut à retrouver son père dans son petit cabinet de travail, derrière la salle du Conseil où les réunions stratégiques et militaires avaient lieu. Andora s'approcha doucement de la porte close et leva prudemment la main avant de toquer au pan de bois.

- Entrez, résonna la voix du roi de l'autre côté.

La jeune femme prit une profonde respiration et pénétra dans la petite pièce, la tête haute, en prenant soin de refermer derrière elle, ne souhaitant pas que leur conversation puisse être surprise.

- Prend place. Que veux-tu, s'enquit le père en levant à peine ses yeux clairs des parchemins étalés sur le bureau.

- Je suis navrée si je vous dérange. Je souhaiterais discuter avec vous de la nouvelle concernant les frontières de l'Est.

- Que souhaites-tu savoir exactement, demanda son père en repoussant les papiers devant lui et s'installant plus confortablement dans son fauteuil aux coussins verts.

- Que se passe-t-il ? Pourquoi Rehvak mobilise-t-il ses troupes de l'autre côté de notre frontière ? Se prépare-t-il à nous envahir, à nous déclarer la guerre ?

- Ce n'est pas à toi de gérer cela, Andora. Et malheureusement, je ne peux pas vraiment répondre à tes interrogations. J'ai envoyé des éclaireurs et des espions afin d'en apprendre plus sur ses agissements et ses intentions. J'attends leur retour et leur rapport. Mais je ne pense pas qu'une guerre se prépare. L'Alliance des Sept a été fondée pour éviter des conflits ouverts, pour régler nos différents autour d'une table, de manière civilisée et pacifiste. De plus, le père de Rehvak fait partie de l'Alliance. Son fils ne peut briser les traités de paix en les balayant d'un simple revers de main. Il se mettrait les Sept -ou les Six autres, si son père le soutient- à dos, et cela sera fortement désavantageux pour lui.

Andora écoutait son discours avec toute l'attention qu'une fille peut porter à son père et son roi, fascinée par le calme qu'affichait l'homme assis face à elle. Son père était un bon monarque, et il semblait pouvoir régler tous les conflits sans élever la voix ni se départir de sa réserve qui dissimulait pourtant un esprit en ébullition.

- Cependant, le comté de Tezar que gère Rehvak ne fait pas partie de l'Alliance. Le comte n'est donc pas vraiment soumis aux traités de paix qui régissent les Sept, avança Andora.

- C'est exact. J'ai refusé l'entrée de Rehvak au sein de l'Alliance, ne le jugeant pas digne de confiance. Peut-être était-ce une erreur. Mais nous pensions que l'influence de l'Alliance des Sept serait suffisante pour imposer notre vision des choses aux autres seigneurs. Le père de Rehvak est un homme bien, et j'espérais qu'il parviendrait à changer son fils. J'espérais également que l'humiliation d'être rejeté de l'Alliance le ferait réagir, qu'il se reprendrait en main pour nous prouver notre erreur.

- Visiblement, le tempérament belliqueux de Rehvak n'a fait que s'exacerber suite à votre refus. Mais vous ne pouvez vous en vouloir Père.

Le roi émit un vague acquiescement, et Andora comprit immédiatement que la discussion était close. Elle préféra alors ne pas insister et prit congés après avoir remercié son père.

La Forêt Leidhtala, appelée communément la Forêt Blanche, fut la principale destination que les deux compagnons choisirent de visiter lorsqu'ils se retrouvèrent. Ils ne s'étaient plus aventurés aussi loin depuis le Lac des Murmures, et la jeune femme était ravie de pouvoir s'éloigner de l'ombre du château et de profiter de la compagnie du voleur afin de découvrir de nouvelles merveilles. Ces bois longeaient la côte, et le sel marin apporté par les vents avait rendu les arbres aussi blanchâtres que de la craie. Les troncs étaient recouverts d'iode, et leurs feuillages étaient ivoire, comme nimbés de neige. Le tout reflétait la lumière du soleil et était aussi scintillant que des diamants purs. Même l'herbe était blanche, comme recouverte du gel de l'hiver. Les pas de la princesse craquaient et crissaient sur les cristaux naturels. Elle avançait doucement entre les géants d'écorce, laissant ses doigts courir sur les troncs rugueux qui, malgré leur apparence givrée, ne dégageaient aucun froid. Andora fit claquer sa langue contre son palais et apprécia le goût légèrement salé que le vent déposait sur ses lèvres lorsqu'il venait jouer dans ses cheveux bruns. La princesse avait l'impression d'être immergée dans un univers où l'hiver était éternel, coupé du reste du monde par une bulle magique intemporelle.

- Savez-vous d'où vient le nom Leidhtala, demanda-t-elle à Rog, brisant le silence environnant.

- Aucune idée. Mais je présume que l'un de tes bouquins a du te l'apprendre, n'est-ce pas ?

- Exact. Les Leidhs étaient le nom donné aux dieux dans les temps primitifs. Leidhtala signifie petites divinités. Cette forêt fut appelée ainsi car la légende raconte que les voyageurs traversant ce lieu rencontrèrent d'étranges créatures, des êtres magiques, qu'ils croyaient disparus ou simplement mythiques. De nombreuses rumeurs couraient alors sur les habitants de ces bois, et le nom de petites divinités s'imposa de lui-même.

- Tu as hâte de pouvoir croiser une de ces créatures, c'est ça, s'amusa le voleur en regardant la princesse lancer des coups d’œil aux alentours.

- Je l'admet, cela serait véritablement fantastique, bien qu'impossible !

Ils continuèrent leur promenade dans les sous-bois, enveloppés par la magie de l'instant, et seul le craquement du sel sous leurs pieds venait briser le silence respectueux des lieux.

Le soir, alors que les arbres revêtaient des couleurs chatoyantes de rouge et d'orange, reflétant le soleil couchant, des mouvements furtifs attirèrent l'attention de la princesse entre les troncs. Elle fit un signe discret à Rog et ils s'arrêtèrent de concert, tentant d'apercevoir de nouveau ce qui les suivait discrètement. Soudain, de petites masses bleutées et vaporeuses apparurent entre les arbres, semblant jouer avec les deux compagnons. Andora crut d'abord à une méprise, à un tour que lui jouaient ses yeux. Puis elle en revit une, bientôt accompagné de quelques camarades. Elle fixait béatement ces petites sphères qui virevoltaient entre les géants d'écorce, leurs corps constitués d'une boule noire enveloppé d'une légère fumée au bleu aussi profond que celui de l'océan. Andora se compara alors aux voyageurs qu'elle décrivait quelques instants auparavant ; la princesse était persuadée que ces légendaires feux-follets n'étaient que des êtres de contes, et que les histoires relatives aux Leidhtala n'existaient que dans les livres.

- Alors, c'est toujours aussi impossible, sourit Rog devant le spectacle de la princesse émerveillée.

La princesse ressemblait à une enfant qui découvrait le monde avec des yeux innocents et ébahis. Elle qui avait reçu une excellente éducation et qui pouvait tout s'offrir et tout se permettre, se contentait finalement de choses simples et d'observer les phénomènes naturels, comme un coucher de soleil ou les feux-follets et heurtait ses connaissances qu'elle pensait inébranlables au monde réel. Les feux-follets s'engagèrent dans une partie de cache-cache avec les deux compagnons, disparaissant entre les troncs et réapparaissant quelques mètres plus loin. Mais plus leur jeu les amenait à s'enfoncer plus profondément dans les bois, et plus le malaise s'insinua chez Andora. Elle agrippa le bras du brigand et ce dernier reporta son attention sur la princesse.

- La légende précise qu'il ne faut jamais suivre ce genre de créatures trop longtemps. Nous devrions faire demi-tour avant de perdre.

- Tu penses que c'est un piège ?

- Je ne dis pas que cela est forcément volontaire de leur part. Je dis simplement que, plongé dans notre émerveillement, nous risquons de nous enfoncer trop profondément dans la forêt, et de nous faire surprendre par la nuit.

Le voleur acquiesça et ils firent demi-tour à contrecœur, déçus de ne pas pouvoir continuer leur promenade magique plus longtemps.

Toutefois, il fallait trois heures de course intensive à cheval afin d'atteindre le château depuis la Forêt Blanche, et quand ils retrouvèrent leurs montures qui passaient à l'orée du bois, la lune avait déjà entamé sa lente course nocturne. Mais la princesse ne s'en formalisa pas : Rose avait été mise au courant de ses excursions et la couvrirait en cas de retard ou d'absence. De plus, les tensions politiques accaparaient toute l'attention du roi, et les repas familiaux étaient devenus quelque peu obsolètes ces dernières semaines. Elle mena alors son hongre doucement sur les routes tortueuses, l'esprit encore empli des merveilles de la journée. Elle surprit alors Rog en sortant de ses pensées.

  • Pourrions-nous nous arrêter à la Taverne de la Belette pour la nuit ?

Rog resta sans voix. La jeune femme se moquait-elle de lui, ou était-elle sérieuse lorsqu'elle décidait d'abandonner son confort habituel pour louer une chambre miteuse dans une taverne fréquentée uniquement par des hors-la-loi ?

 - Décidément gamine, tu es sûre d'être vraiment une princesse ? Je ne suis pas sur que tu saches ce que cela implique : pas de petit-déjeuner au lit, pas de servante pour venir te coiffer, pour t'aider à t'habiller, ou pour frotter ton dos avec des huiles parfumées.

 - Je sais parfaitement cela, lança Andora d'un ton un peu acerbe, vexée que le brigand puisse penser qu'elle ne sache pas s'occuper d'elle toute seule. Il fait simplement frais cette nuit, et je ne pourrais sans doute pas retourner de nuit à mes appartements sans me faire remarquer. La garde a été renforcée et les patrouilles multipliées au sein de la citadelle.

 - Il en sera fait selon vos désirs, princesse, ricana Rog.

La taverne était bondée cette nuit là et les deux jeunes gens parvinrent, avec quelques difficultés, à dénicher une petite table dans un coin afin de se désaltérer et de dîner avant le coucher. Lorsque Annie s'approcha d'eux, Andora la questionna au sujet de l'agitation inhabituelle qui régnait au sein de l'établissement.

 - Les gars fêtent le retour au village de Merk.

 - Merk est rentré, s'étonna Rog. Depuis quand ?

 - En début d'après-midi, peu de temps après que vous soyez partis.

Rog remercia la barmaid après qu'elle eut déposé leur commande sur la table et il attaqua son assiette avec appétit. La princesse mangea quelques bouchées avant que son attention soit attirée vers la réunion d'hommes au centre du bar. Rog remarqua qu'elle ne touchait presque plus sa nourriture tant son regard restait fixé sur le groupe.

  • Qu'est-ce qu'il y a princesse ? Ce n'est pas la première fois que tu vois une fête ici.
  • Non. Je sais.

Sa voix était lointaine, et elle n'avait pas tourné le regard vers le voleur. Il s'en sentit légèrement vexé, et ce sentiment s'accentua lorsqu'il remarqua qu'Andora ne prêtait absolument plus attention à lui de tout le repas. Finalement, alors qu'il sirotait une bière en fin de repas, la jeune femme se leva et s'approcha du centre de la pièce. Rog se redressa et la suivit de loin. Alors, il intercepta un échange de regard entre la princesse et l'homme à la source de l'agitation de la soirée. Les mains d'Andora tremblaient et sa bouche était légèrement ouverte. Elle articula un mot en silence, avant de se détourner précipitamment et de sortir de la taverne en coup de vent. Rog resta abasourdi face au comportement de la jeune femme et alors qu'il s'apprêtait à la suivre à l'extérieur, le dénommé Merk le devança et passa la porte à son tour sans prêter attention au brigand tatoué. Ce dernier s'offusqua par une telle mise à l'écart et décida de sortir afin d'obtenir des explications. Tandis qu'il se tenait sur le perron de l'établissement, il vit la princesse discuter vivement avec l'homme près de l'écurie attenante à la taverne, mais le bruit de ses compagnons dans son dos couvrait les éclats de voix de la jeune femme. Il s'approcha rapidement, prêt à la défendre si Merk l'importunait, mais lorsqu'elle s'aperçut de sa présence, Andora se tut et un silence pesant s'abattit sur le trio.

 - Il y a un problème, s'enquit Rog d'un ton abrupt.

 - Aucun. Je faisais connaissance avec votre ami Merk, lui fait savoir la princesse en appuyant le prénom d'un air cynique.

Ce dernier secoua la tête de dépit et Rog crut lire de la peine dans ses yeux bleus. Son regard passait de la jeune femme à l'autre brigand sans comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux, et cela l'insupportait. Finalement, la voix d'Andora s'éleva de nouveau.

 - Messire Rog, ramenez moi au château.

 - Je croyais que tu ne pouvais pas rentrer à cause des patrouilles de nuit ?


La jeune femme soupira alors d'agacement et se détourna des deux hommes pour se diriger vers la porte de la taverne.

 - Alors j'espère que ma chambre est prête.


Elle disparut à l'intérieur de l'établissement et Rog se tourna immédiatement vers le second brigand, l'air offensif.

  • Si tu lui as dit ou fait quelque chose de mal…
  • Moi aussi je suis ravi de te revoir après tout ce temps mon frère. Je m'absente quelques mois et voici comment tu m'accueilles ? Ce n'est pas comme ça qu'on traite un frère d'arme, mon ami, et surtout pas à cause d'une fille.
  • Cette fille est une princesse, et elle est sous ma responsabilité. S'il lui arrive quoi que ce soit, j'en répond personnellement. Tu peux demander aux frères Racov.

La voix de Rog est grave et Merk recula d'un pas devant l'aura menaçante qui se dégageait de ce prédateur aux yeux rougeoyants.

  • Il ne lui arrivera rien par ma faute, rassure-toi.
  • J'espère bien, cela m'ennuierait de devoir éliminer mon meilleur ami, déclara le tatoué de son air enjoué retrouvé.

Les amis se saluèrent en bonne et due forme et rentrèrent dans l'établissement. Lorsque Rog interrogea Annie à propos de la princesse, elle l'informa qu'elle s'était isolée dans sa chambre, de mauvaise humeur. Il décida alors de ne pas l'importuner davantage, et s'approcha du groupe d'hommes au fond de la pièce pour partager boisson et conversation.

Le lendemain, Rog et Andora voyageaient côte à côte le long du chemin forestier, et seuls les bruits de la nature venaient agrémenter leur retour au château. La jeune femme n'avait pas adressé la parole au voleur depuis son réveil, et cela finit de le troubler.

  • Il s'est passé quelque chose hier soir avec Merk, tenta-t-il alors de s'informer.
  • Rien du tout.
  • Ta réponse est trop rapide et trop sèche pour qu'elle soit vraie.

Le brigand fit avancer sa jument devant le cheval noir de la princesse et la força à s'arrêter pour entamer une discussion sérieuse et honnête.

  • Raconte-moi. Ta rencontre avec Merk n'est pas normale, et tu agis bizarrement depuis hier soir. Il a dit ou fait quelque chose de déplacé envers toi ?
  • Messire Rog, je vous l'ai dit et je vous le répète : il ne s'est rien passé hier soir.
  • Alors avant ? Vous vous connaissez tous les deux ?
  • Je ne connais aucunement cet homme. Maintenant veuillez dégager le passage, je souhaiterais retourner chez moi.

Rog soupira et libéra la route. Andora reprit immédiatement son chemin, et le voleur vint se replacer près d'elle, bien décidé à faire parler la jeune femme, mais sur un sujet différent.

  • L'autre jour, vous parliez de moi avec Annie, vous disiez quoi ?
  • Effacez-donc ce sourire narquois de votre sourire, messire, nous ne disions rien de très glorieux.
  • Alors raconte moi !
  • Les discussions entre femmes ne sont aucunement l'affaire des hommes. Allez donc interroger Annie, je suis persuadée qu'elle sera plus encline que moi à partager cela avec vous.
  • Tu as honte d'avoir avouer certaines choses, se moqua le voleur en riant sous le regard noir la princesse.

 En se remémorant la discussion, Andora rougit, bien qu'elle n'eut rien à se reprocher. Annie avait rejoint Andora à une table installée sur la terrasse de la taverne, tandis que les hommes participaient à une partie d'osselets plus loin dans la rue. La princesse sourit chaleureusement à la barmaid, dont elle appréciait grandement la compagnie. Ce monde était majoritairement masculin et brutal, et la présence d'une jeune femme douce et gentille était un baume au cœur pour Andora, qui pouvait pour la première fois côtoyer une femme en toute amitié, sans rapport familial ou de servitude. Annie savait s'imposer au milieu de ses compagnons mâles, tout en gardant sa part de féminité affirmée, caractère qu'enviait la princesse si frêle et passive. La barmaid lui avait raconté la façon dont elle avait suivi les traces de sa mère – elle aussi serveuse au sein d'un bar miteux d'une ville éloignée – avant de ne plus pouvoir supporter les regards, les remarques et les gestes que certains clients lui adressaient, alors qu'elle n'avait que seize ans. Elle avait donc fui la ville, et abandonné son passé afin de repartir de zéro. Mais sa maigre éducation et son tempérament de feu lui fermaient beaucoup de portes. Jusqu'à celles d'Asylia. Les brigands déjà installés au village érigèrent alors une véritable taverne pour Annie, qui en devint l'unique responsable et propriétaire et son surnom de la Belette fut choisi pour être le nom de l'établissement. Dans le milieu si étendu des voleurs et autres brigands, la Taverne de la Belette était réputée pour un lieu mal famé, rempli des êtres les plus vils et malfaisants de la profession : une véritable légende où les plus grands noms se côtoyaient.

Annie s'assit près de la princesse, et la fixa d'un regard espiègle.

  • Qu'est-ce que tu lui as fait, demanda-t-elle subitement, un sourire en coin.
  • Je vous demande pardon ? À qui donc ?
  • À notre Rog.

Face à l'incompréhension manifeste de la princesse, Annie enchaîna.

  • Toutes les femmes adoreraient l'avoir dans leur lit. Mais cela fait des mois maintenant qu'il ne se préoccupe plus que de toi, délaissant les bordels ou la compagnie des autres filles. Qu'est-ce que tu lui as fait, ou fais toujours pour qu'il ne soit qu'à toi et toi seule, lui qui es si volage et libre d'ordinaire ?

Andora fut choquée du sous-entendu glissé par la barmaid et ses joues s'échauffèrent.

  • Je n'ai jamais régi la vie de Rog. Il faudrait lui poser directement la question, car je n'ai pas de réponse à vous fournir, navrée. Je ne fais rien avec lui qui pourrait l'inciter à changer ses mœurs.
  • C'est ce que tu crois, déclara Annie en éclatant de rire avant de retourner derrière son comptoir.

La princesse secoua la tête afin d'éliminer les réminiscences du rire cristallin de la barmaid et elle se rendit alors compte qu'ils approchaient de l'enceinte de la cité. Ils remontèrent l'artère centrale, et Rog l'informa qu'il avait une affaire à régler quelques rues plus loin avant de s'éloigner.

Tandis que la princesse remontait le grand escalier de marbre qui menait à l'étage des chambres, un sentiment d'isolement et de solitude la saisit. Elle décida alors de longer le couloir pour se rendre dans les appartements de sa sœur. Elle toqua à la porte couleur d'ivoire, et attendit l'autorisation de son aînée avant de pénétrer dans le boudoir où elle recevait ses amies. Melya était assise sur une méridienne dont le tissu bleu pastel rappelait la couleur de ses yeux et fit signe à sa cadette de prendre place près d'elle. Andora s'installa sur le divan moelleux et sourit.

 - Es-tu prête pour l'annonce prochaine de tes fiançailles ?

 - Je suis affreusement nerveuse. Mais par-dessus tout, je me sens coupable.

 - Par rapport à la situation avec Rehvak, s'enquit la plus jeune en se redressant.

 - Oui. Par les Douze, si jamais c'est de ma faute s'il est devenu ainsi, je ne me le pardonnerais pas. Si Père n'avait pas brisé nos fiançailles, peut-être cette situation aurait pu être évitée.

 - Honnêtement, j'en doute Mel. Rehvak aurait trouvé une autre excuse pour s'élever contre le roi, et son mariage avec toi lui aurait ouvert les portes du château, cela aurait donc été plus facile pour lui de fomenter un complot contre notre Père. Tu n'as pas à t'en vouloir, tu n'as pris aucune décision, et Père sait ce qu'il y a de mieux pour toi et pour le royaume.

 - Je ne peux m'empêcher de penser à ce qui serait advenu si mon mariage avec Rehvak avait été maintenu.

 - Il vaut mieux ne pas le savoir. Et le Prince Dearis sera un bien meilleur mari que le comte Rehvak, je t'assure.

 - Je ne m'inquiète pas pour lui. En fait, je m'inquiète plutôt pour toi à cet instant.

Andora fronça les sourcils, ne comprenant pas où voulait en venir sa sœur.

 - Toutes tes sorties à répétition ne me disent rien qui vaille, explicita Melya d'une voix grave.

 - Tu n'as pas affolement à avoir là-dessus.

 - Andora, tu as découché cette nuit !

La brune fixa son aînée, bouche-bée et l'air effarouché. Melya ricana devant le visage figé de la seconde princesse.

 - Ne fais pas semblant : tu as les mêmes vêtements qu'hier, tes cheveux ne sont pas coiffés, et ta chambre est restée vide toute la nuit. Je te fais confiance, mais tu ne te rends pas compte de la peur que tu m'as faite.

 - As-tu dit quelque chose à Père ou Mère, s'affola Andora.

 - Bien sûr que non. Je préférais en parler avec toi avant d'alerter les parents. Mais je t'en prie, dis moi que tout va bien, implora Melya en serrant la main de sa sœur dans les siennes, son regard bleu plongé dans le brun de l'autre.

 - Tout va bien Mel. Vraiment. Cette nuit était une erreur, je ne recommencerais pas.

 - Par les Douze, où étais-tu ? Avec qui ? Non, finalement ne me dis rien, je ne sais pas si je préfère te savoir seule dans la nature, ou accompagnée toute une nuit par un parfait inconnu. J'aimerais préserver l'honneur de ma petite sœur au moins dans mon esprit.

 - Melya, enfin, s'offusqua Andora avant d'éclater de rire devant l'air faussement indigné de son aînée, qui la suivit dans sa bonne humeur.

La conversation revint sur les fiançailles prochaines de la blonde, et les deux sœurs discutèrent deux heures supplémentaires avant qu'Andora ne prît congés de son aînée, décidée à aller se laver et se changer afin de paraître présentable pour le dîner du soir. Cependant, en sortant des appartements de Melya, la jeune femme entendit du bruit dans son dos et remarqua sa mère au bout du couloir fermer la porte de chambre de l'héritier au trône, le petit Alrich. Andora attendit donc patiemment que sa mère la rejoignît et s'enquit de la situation en avisant les traits tirés de la femme.

 - Alrich est fiévreux depuis hier. Son état n'a pas empiré, ce qui est une bonne nouvelle, mais je reste inquiète. Comment se sent Melya ?

 - Coupable de l'agressivité de Rehvak. Nerveuse pour son mariage.

Les deux femmes s'engagèrent dans le couloir vide, le claquement de leurs pas accompagnant l'écho de leur voix.

  • Je discuterai avec elle après le souper. Je peux comprendre que cette situation l'angoisse et qu'un mariage n'est jamais abordé de manière sereine.
  • Vous êtes mariée à l'homme le plus puissant du royaume, vous en savez quelque chose.
  • Oui, cela est une grande responsabilité et une lourde charge.
  • Et vous vous apprêtez à mettre ce même fardeau sur les épaules de votre fille.
  • Le Prince Dearis n'est pas aussi important que ton père, sa charge sera donc moindre. Mais Melya sait quel est son rôle. Elle l'accepte car elle a été élevée dans ce but par le roi en personne et ses conseillers. Elle est l'aînée, elle se doit d'assurer la prospérité du royaume. Vous êtes des princesses, vous n'êtes pas destinées à un mariage d'amour. Melya ne le fait pas par plaisir, elle le fait pour son peuple, pour son roi. À ton âge, ta grand-mère était déjà mariée et avait deux enfants. Tout comme sa mère avant elle.
  • Je le sais, mère. Mais pas vous.
  • Mon cas est différent. Ma constitution fragile m'a épargnée ça. Tout le monde pensait que j'allais mourir jeune, et nul ne veut miser sur un cheval à moitié mort. Ta sœur est belle et forte. Mais elle a déjà vingt-quatre ans, ce qui est âgé pour une première noce. La mésaventure avec le comte Rehvak n'a fait que reculer l'inévitable. Toutefois, le Prince Dearis est un homme bon, ton père a soigneusement choisi le prétendant cette fois.

Les deux femmes descendirent le grand escalier de marbre, moment durant lequel Andora s'efforça de concevoir les relations comme son statut l'exigeait.

  • Je suis consciente que tu n'envisages pas les faits de la sorte, enchaîna la reine en avisant les sourcils froncés de sa fille. Tu n'as pas été élevée et éduquée dans ce but. Maître Bard et moi-même nous sommes chargés de ton éducation. Tu n'es pas destinée à gouverner ou à t'intéresser aux affaires politiques : tu es une Liseuse.
  • Je ne vois pas en quoi cela peut être utile au royaume, se renfrogna la princesse.
  • Parfois, lui répondit la reine, il est bon de s'arrêter, fermer les yeux sur ce qui nous entoure, se retourner et regarder en arrière. Ce qu'on a fait, certes, mais aussi et surtout ce que nos pères ont accompli, et leurs pères encore avant eux. Savoir apprendre et s'inspirer du passé pour créer un avenir meilleur. Pouvoir lire les lois, les décrets, les arrêtés des anciens rois peut être une aide précieuse pour le monarque en place. Je suis sûre que tu seras d'une grande utilité pour ton frère quand il montera sur le trône.
  • Je l'espère, mère.

Les deux femmes continuèrent leur chemin jusqu'au boudoir de la reine, devant lequel cette dernière s'arrêta.

  • Je dois régler des affaires concernant le repas et l'aménagement des jardins pour la réception des fiançailles.
  • Je vous en prie, mère. Ce fut très agréable de pouvoir discuter avec vous. J'ai l'impression que cela faisait une éternité que nous n'avions pas partagé de moments ainsi.
  • Oui, et je le regrette.

 La reine s'éclipsa rapidement et Andora se retrouva à nouveau seule dans les couloirs froids et immenses. Elle décida alors de prendre soin d'elle et alla trouver des serviteurs afin qu'ils lui préparassent un bain et des vêtements propres. Elle se délassa dans l'eau chaude de longues minutes, perturbée néanmoins par sa rencontre avec Merk, la conversation avec Annie, et la situation à l'Est qui troublait sa sœur. Andora se sentit dépassée, et assister impuissante à cette suite d'événements sans pouvoir agir l'agaçait au plus haut point. Elle plongea alors sa tête sous l'eau pour oublier ses ennuis et resta immergée jusqu'à ce que le souffle lui manque.

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« Mais elle est pas vieille cette commode, Catherine…»

« Non, elle est pas vieille, Patrick. », ta mère : acerbe à tendance exaspérée, côté passager.

« Elle est pas du tout vielle. En la faisant poncer, y’a largement moyen d’en faire quelque chose de bien. Largement. », ton père : la foi aux poumons, mains posées à plat sur la portière du coffre.

Ta mère l’ignore, te prend dans ses paumes, bisous mon chéri, appelle-moi toutes les semaines hein, travaille-bien, ne sors pas tard, embrasse Ruben pour moi, et n’oublie pas d’apporter les papiers à la CAF, Guillaume, yeux fâchés puis yeux tristes, tu vas me manquer mon bébé, et ton père qui sifflote par-dessus le volant, qui guette le vide avec conviction. Il attend que ça se passe, que tu te casses, pendant que les minutes, les Parisiennes et leurs talons lui filent autour. Pendant que ta mère pleure comme si t’étais mourant et qu’il la regarde de loin, comme ça du coin de l’œil – si ça continue c’est lui qui va se mettre à chialer devant la note du parking.

Et seulement quand tu te penches vers lui pour le remercier, là seulement ça lui prend : il t’encercle de son bras velu, grasse tapette à l’épaule, et quand tu te délaces d’un coup il a des yeux fiers ; il se redresse et te tape même la bise.

La bise.

T’en rigoles encore dans ton canapé devant Manchester-Milan en direct-live. Au fond du couloir, la commode a laissé comme un renfoncement évanoui dans le mur, une empreinte fantôme pile dans ta ligne de mire.
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MARQUE


En ce temps-là, Je me nourrissais d’herbe, de mirabelles et de mûres. Je me laissais parfois séduire par quelque bel étalon, mais seul le saphisme me faisait hennir de plaisir.
Un jour les hommes sont arrivés, avec leurs lassos et leurs révolvers à crosse de nacre.
Ils m’ont regardée hostilement, brutalement. J’ai galopé tant que j’ai pu. Une corde s’est abattue sur mon cou, puis une autre. Je suis tombée en suffoquant. Ils m’ont amenée dans un ranch et attachée à un arbre. J’ai tiré, mordu, ragé. Mais jamais je n’ai pu me délier.
À force d’être chevauchée, j’ai fini par me familiariser avec les hommes.
Ils me flattent parfois, disent que j’ai l’étoffe d’un champion. Ils dosent même mes aliments avec l’aide d’un nutritionniste.
Mais je ne me soumettrai jamais. Je les hais du haut de leur arrogance à l’odeur fade de leur épiderme. Jamais ils ne parviendront à me corrompre.
Jamais.
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PaulineLambrechts

Beaucoup répondent à la question " Qu'est ce que le bonheur?" par "la famille" ou "les amis" mais je trouve que c'est une réponse conventionnelle et qu'un certain nombre de personnes ont peur d'être jugées si elle répondaient autres choses. Pourtant le bonheur est très subjectif et je crois que les choses qui permettent d'y accéder changent en fonction de l'âge, de la situation ou du lieu de chaque personne et qu'il est beaucoup plus complexe que ce qu'on veut le faire croire. Il ne suffit pas de manger un "Kinder" comme le montrent les pubs ou d'acheter une grosse voiture ou un parfum. 
Pour ma part, je pense être heureuse lorsque je suis bien installée dans un fauteuil ou dans mon lit avec un bon bouquin. Je suis heureuse lorsque je suis au calme et que je peux me détendre. Je suis aussi heureuse quand j'apprend de nouvelles choses que ce soit à l'école, par moi-même ou grâce à quelqu'un d'autre. Ou encore quand je discute avec mon amoureux couchés l'un contre l'autre, quand on rit ou se chamaille.
Ces petites choses agréables contribuent au bonheur et sont des détails qui en facilitent l'accès. Mais dans quelques années, après mes études, je suis certaine que mes critères de bonheur changeront et que ceux-ci ne me permettront plus d'être parfaitement heureuse.


J'ai encore des difficultés à exprimer ce qu'est le bonheur car pour moi, c'est aussi un état de  plénitude qu'on ressent au plus profond de soi. Qui est beaucoup plus complexe à atteindre que le simple contentement. Vivre dans un environnement stable, gagner de quoi vivre convenablement et pouvoir rester fidèle à mes principes sont des critères que je juge important pour être heureuse dans ma vie future. Et même si nous ne savons jamais de quoi sera fait l'avenir,je me battrai pour les atteindre.
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